vendredi 6 juillet 2007 - par Thierry Crouzet

Une fusée à plusieurs étages

Je voudrais vous raconter comment je suis devenu libre, vous allez voir que c’est très relatif et que j’ai eu pas mal de chance.

Tout d’abord j’ai eu la chance d’avoir des parents eux-mêmes libres, mon père refusant avec acharnement l’idée de souscrire un crédit, n’achetant quelque chose que le jour où il avait le moyen de se le payer.

Je ne sais pas d’où nous vient cette volonté de refuser les chaînes dans la famille, côté Crouzet en tout cas, mais elle est profondément ancrée. Parfois je me dis que c’est génétique. Mais comme je suis fils unique, mon père lui-même fils unique, il faudra voir comment se comporteront mes deux fils pour tirer des conclusions biologiques.

Mon père était patron pêcheur, son père aussi, son grand-père paternel aussi, du côté maternel son grand-père était cafetier, mon grand-père maternel était vigneron, tous mes ancêtres ont pratiquement toujours travaillé à leur compte.

Mais pas toujours dans leur jeunesse. Après ses études, mon grand-père Crouzet travailla dans l’administration à Paris avant de péter les plombs et de rentrer dans le Midi pour devenir pêcheur comme son propre père, grand-père, arrière-grand-père...

J’ai un peu suivi le même parcours. Une fois ingénieur, j’ai travaillé à Paris pour une société de service en informatique, puis pour deux groupes de presse, puis j’ai aussi pété les plombs et je n’ai jamais plus travaillé pour un patron. Une fatalité familiale nous pousse peut-être à larguer les amarres. Je ne suis pas devenu pêcheur, mais je suis parti à la pêche des lecteurs, ce n’est sans doute pas très différents.

Ai-je choisi la liberté ? Ou m’est-elle tombée dessus ? Sans doute un peu les deux. En tous cas, je l’aurais gagnée plus difficilement sans l’aide de l’État, cet État que je critique si souvent.

En 1994, suite à des coups de gueules à répétition lorsque j’étais rédacteur en chef de PC Expert, suite aussi à un malaise grandissant, celui de me sentir en désaccord avec moi-même, je me suis retrouvé au chômage. Comme je gagnais très bien ma vie, les Assedic subvinrent grassement à mes besoins pendant trois ans. J’en profitais pour m’initier à la philosophie, voyager, prendre mon temps... finissant par écrire un essai intitulé L’Art de ne rien faire sans fainéanter.

Je n’aurais pas eu tout ce temps sans le chômage subventionné. Tous ce temps où j’ai écrit mes premiers livres d’informatique, je ne l’aurais pas eu pour dégager du temps pour les années à venir. Sans ce temps, j’aurais dû retrouver immédiatement un poste, mener une vie d’employé, poursuivre sur la voie dans laquelle je m’étais initialement engagé.

J’ai eu besoin de l’État pour imaginer qu’un monde sans État était possible, tout comme le second étage de la fusée a besoin du premier avant de s’en libérer. Je ne suis donc pas contre l’État, contre la démocratie représentative, contre les règles qui régissent aujourd’hui notre société, je crois au contraire qu’elles vont nous servir d’étage de lancement vers autre chose.

L’évolution a toujours fonctionné de la sorte. Des organismes apparaissent qui ont pour fonction de préparer l’apparition d’autres organismes. Une fois qu’ils ont effectué leur travail, ils disparaissent, ils ne sont plus nécessaires (en informatique, on parle de bootstrapping). Les révolutions qui font table rase ne durent pas. Les révolutions profondes s’appuient sur l’existant, elles se lancent puis larguent les amarres.

Le chômage, issu de l’État pyramidal, en me donnant du temps libre, m’a permis d’imaginer des structures non pyramidales. Il peut avoir cette vertu à grande échelle. La pyramide peut ainsi conduire au réseau. D’ailleurs internet lui-même est né dans les États avant de s’émanciper. Maintenant il est libre, il n’a plus besoin d’eux comme je n’ai plus besoin des Assedic, comme un satellite n’a plus besoin de la fusée qui l’a placée en orbite.

Si je n’avais pas bénéficié du chômage, j’aurais peut-être gagné ma liberté autrement. Je serais peut-être entré chez Yahoo et, trois ans plus tard, j’aurais fait la culbute avec mes stock-options. Je serais alors aujourd’hui encore plus libre financièrement que je ne le suis.

Mais une petite voix intérieure me dit que ce chemin n’aurait jamais marché pour moi. En 1994, un ami m’avait proposé d’investir mes indemnités de licenciement dans Dell. À l’époque, j’avais souvent rencontré Michael Dell, j’avais confiance en lui, j’étais persuadé que Dell allait prospérer... et pourtant j’ai laissé mon argent sur mon compte chèque, il y est encore d’ailleurs.

J’ai donc eu plusieurs occasions de gagner ma liberté. J’en ai emprunté une plus que je ne l’ai choisie et il me reste encore beaucoup de chemin à parcourir.

Quand j’entends certains libéraux dire qu’il suffit d’user de sa liberté, je ne peux m’empêcher de sourire. Comment faire quand on n’a pas la chance que j’ai eue ? Comment faire quand on a manqué les occasions qui se sont présentées ? Comment donner d’autres occasions ?

Certains diront que l’État peut intervenir. Mais l’État peut-il nous aider à nous émanciper de l’État et se priver peu à peu d’utilité ? Je crois que, comme pour moi, il le peut mais par hasard.

Certains dinosaures étaient couverts de plumes car elles présentent la meilleure protection thermique. Accessoirement, elles sont légères... et certains petits dinosaures apprirent à voler. Comme la plume est apparue avant le vol, la rémunération sans travail, le chômage, est apparu avant la société décentralisée. Il peut être l’occasion d’apprendre à voler de ses propres ailes.



13 réactions


  • haddock 6 juillet 2007 10:09

    Tout le monde devrait un jour se mettre à son compte , voir la réalité sur le terrain , gagner sa vie , faire face aux différentes obligations , allez , une vingtaine d’ années , et ensuite revenir ici , parler de l’ état , des patrons et de toutes ces choses là .

    On voit les choses souvent différemment selon où l’ on se place .


  • Céline Ertalif Céline Ertalif 6 juillet 2007 10:11

    L’essentiel de cet article peut se résumer d’une phrase : l’embryon est un parasite.


    • Céline Ertalif Céline Ertalif 6 juillet 2007 14:13

       smiley smiley

      C’est marrant, cette cotation à -4. L’embryon est un parasite : c’est une vérité biologique élémentaire. Vérifiez ! Le mot parasite a un connotation négative, comme l’assistanat via l’ASSEDIC qu’évoque cet article.

      Nous tombons tous très facilement dans le premier piège tendu. Moi, je trouve que cet article est fait sur un mode sain du « parler de soi ». C’est ce qui m’a intéressée et j’espère que d’autres y seront sensibles.


  • La Taverne des Poètes 6 juillet 2007 10:15

    Dans la vie, il faut savoir « donner crédit » à ses idées et il faut savoir emprunter...le bon chemin. Il faut aussi reconnaître ses dettes envers ceux qui nous ont aidé ou servi de modèles. Vous voyez bien que nous sommes endettés !


  • NPM 6 juillet 2007 11:13

    Consternant


  • ripouette ripouette 6 juillet 2007 14:10

    J’ai bien peur que tu ne sois pas libre et que tu n’aies une grosse dette envers l’ANPE. Peut-être devrais-tu balayer tous les soirs l’ANPE la plus proche en signe de remerciement ?

    Je ne comprends pas bien ta conclusion en forme d’apologie de la pensée libérale alors que sans système de protection public (le libéralisme tend à la privatisation des systèmes de protection sociale) tu te serais retrouvé petit employé comme n’importe quel péquennot moyen...

    A mais non quelqu’un de si exceptionnel que toi qui connait des Dell et des PC experts et qui en plus est Ingénieur ne peut pas avoir la vie médiocre d’un clapin moyen... d’un pêcheur par exemple !!!

    Hé oui ton article est une entière négation de la filiation que tu développes dans ton introduction, dommage, mais ça reste une jolie ode à toi-même et si ça te fais plaisir, c’est ça l’important.


  • caramico 6 juillet 2007 15:11

    C’es vrai que le côté je profites à fond des ASSEDIC me choque, la vrai liberté pour moi est de ne pas dépendre des autres, d’un système.

    Et de porte-à-porte pour les assurances, de vente de calendriers pour les aveugles, de barman au sports d’hiver, j’arrète là la liste est longue, j’ai toujours été libre. Tout ce que je possède, je ne le dois qu’à moi même. Mais peut-être ais-je eu tort ?


  • Bulgroz 6 juillet 2007 17:40

    Beau témoignage,

    néanmoins, 3 ans aux Assedic (1994) n’est ce pas beaucoup ?

    Ne me dites pas que pendant 3 ans, vous n’avez pas eu les Assedic aux fesses ?

    J’ai un exemple, plus récent d’une amie à qui, au bout d’un an, jour pour jour, on lui a dit c’est ça ou rien, « terminated les indemns. »


  • yralim yralim 6 juillet 2007 17:50

    Quelque chose me gène. Pourquoi certains qui sont sortis du pétrin grâce aux aides du système social, après en avoir profité pour eux mêmes trouvent tout à coup que le système n’a plus de valeur pour les autres et décide qu’il faut lui donner le coup de grace... l’auteur a beau nous expliquer cela sous un beau revêtement rhétorique, j’ai bien peur que cette pensée ne recouvre que de l’individualisme... La démarche inverse est vraie aussi, nous connaissons tous des gens qui après avoir refusé de contribuer à la vie de la société, apres avoir pesté toute leur vie contre les les cotisations sociales, ne sont pas les derniers à en abuser au dela du nécessaire...


  • Philippe Vassé Philippe Vassé 6 juillet 2007 18:45

    Thierry,

    Je vous retrouve donc, avec plaisir, sur AGORAVOX après avoir un beau jour déjeuné avec vous et les amis de la rédaction d’un site citoyen que vous connaissez bien sur l’Ile de la Jatte, à l’époque, à quelques mètres de l’immeuble où résidait à l’époque Nicolas Sarkozy, certes sans Cécilia...

    Votre article ci-dessus, en forme de réflexion rétroactive, m’a plu, même si on peut ne pas partager toutes ses conclusions ou propositions de conclusions. Ce qui me semble essentiel, ce sont les sentiments ressentis et les expériences vécues qui ont « enrichi » et construit l’homme.

    Ceci dit, comme vous évoquez votre passé, je pense qu’il vous faudrait urgemment, je le dis avec humour et amitié, réactualiser votre « portrait » de rédacteur d’Agoravox. Il semble dater un peu.... !!!

    Il me semble bien que le livre « le Cinquième pouvoir » est déjà paru et la preuve en est donnée par le fait que je l’ai lu.

    Au passage, je vous remercie des citations faites dans le livre concernant le site citoyen pour l’historique duquel nous avons fait connaissance, avec de plus un excellent repas à 5, comme le chiffre fétiche de l’ouvrage.

    Bien cordialement vôtre,


  • Atlantis Atlantis 6 juillet 2007 22:53

    Ce qui est dommage, c’est que c’est les parents, via la transmission de valeurs, de réflexions, via des discussions, qui devraient servir de lanceur.

    Aujourd’hui ce n’est plus que rarement le cas, les émancipés se sont libérés d’eux même, qu’ils aient bénéficié de périodes creuses, de révélation ou qu’ils aient bien réfléchis sur eux même, etc... La faute au système éducatif qui privilégie l’élevage en batterie ? La faute à la vie moderne, aux heures de travail cumulée des temps de transport ? La faute au valium cathodique ?

    Mais la liberté a ses contraintes aussi, et la plupart ne désire pas les affronter.


  • Internaute Internaute 7 juillet 2007 08:44

    Moralité : quand on travaille on n’a pas le temps de gagner de l’argent.


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