mercredi 15 juin 2011 - par Paul Villach

Une joyeuse collision d’intégrismes : « À dix minutes de nulle part », un nouveau film d’A. Mercadier sur TF1

On avait été enchanté par son dernier film, « Au bas de l’échelle  », le 8 novembre 2010 (1). On ne voulait pas rater son nouveau. Aussi curieux que cela puisse paraître, c’est sur TF1 que l’on voit les films d’Arnauld Mercadier. Pendant que France 2 abêtissait son public, le soir du 13 juin, par un énième épisode d’une énième série américaine, TF1 réservait une nouvelle et heureuse surprise en diffusant « À dix minutes de nulle part  », avec d’excellents comédiens comme Wladimir Yordanoff et, à nouveau, Héléna Noguerra dont le sourire illumine ceux qu’il éclaire.

Une fable mettant aux prises trois intégrismes
 
Mais, cette fois, elle n’avait pas le beau rôle comme celui de Mariette, la jolie syndicaliste qui, par sa seule grâce, dans le fim « Au bas de l’échelle  », réussit le tour de force de transformer un fils à papa gâté et obtus en patron intelligent et solidaire. Elle jouait l’épouse d’un des quatre couples que ce film réussit à faire se rencontrer contre toute probabilité pour livrer la morale d’une fable inattendue.
 
Trois de ces couples sont dans un domaine différent des intégristes. Le couple belge, les Stievenart, dont Héléna Noguerra joue l’épouse, est un intégriste de l’écologie au point qu’il s’est construit en Belgique une baraque économe en énergie à la professeur Tournesol : l’époux est un fanatique qui impose un mode de vie spartiate et bio à sa femme Nathalie et à ses deux enfants qui n’en peuvent mais. Les Roger-Maillon sont, au contraire, à mille lieux des soucis écologiques. Lui travaille même dans le nucléaire : son intégrisme est celui du travail qui le dévore au détriment de sa famille. Quant à Marie et son conjoint, ce sont des catholiques intégristes qui croissent et multiplient les enfants comme il se doit, et rêvent de secourir le Congo.
 
La contradiction entre idéologie et modes de vie, source d’un comique raffiné
 
L’avantage de la fable est de styliser l’action, les lieux et les personnages. L’improbable devient possible : un concours de circonstances, comme il y en a peu, conduit les intégristes écolos à échanger leur maison avec l’intégriste du travail. Roger-Maillon renonce, en effet, à ses vacances de la Toussaint dans sa villa du Lubéron pour une intervention urgente dans une centrale nucléaire en Belgique. L’intégriste écolo, de son côté, tente de rattraper sa femme qui a décidé de le quitter avec ses deux enfants, en leur offrant un séjour dans le Lubéron. En permettant des échanges de maisons, Internet fait des prodiges : les intégristes écolos se retrouvent donc dans une villa luxueuse à piscine chauffée et l’intégriste du travail que sa femme a décidé malgré tout de suivre en Belgique avec son fils, dans la baraque écolo, où ils se gèlent.
 
Le comique naît de la contradiction entre les idéologies des couples et les modes de vie contraires que le hasard leur fait, un temps, rencontrer malgré eux : l’un qui roule en 4/4 et ne peut se passer d’électricité, se heurte aux aléas de sa production par éolienne ; l’autre est fou de rage de voir qu’on chauffe l’eau d’une piscine à ciel ouvert : et le réchauffement climatique, nom d’une pipe ? Arnauld Mercadier n’hésite pas au besoin à forcer le trait de la farce jusqu’au gag de la bande dessinée : les gaz d’échappement du 4/4, par exemple, dessinent en se dispersant des volutes frappées du sigle « CO2 » … 
 
Les cuirasses intégristes fracturées sous l’ innocente influence des enfants
 
L’intérêt de la fable est de provoquer dans un second temps la rencontre entre ces deux univers antagonistes, source renouvelée du comique à la fois de situations, de caractères et de mots. Et pour corser le tout, surgit au beau milieu un troisième couple intégriste, les catholiques, Marie et son conjoint, qui sont voisins de la villa du Lubéron.
 
Seulement, la confrontation n’a été rendue possible que par un quatrième couple secret qui, lui, rejette les intégrismes des adultes : Jérôme, fils de l’ intégriste du travail, et Sylvie, fille du couple catholique, sont en relation étroite par Internet depuis leur idylle de l’été et pour cause : Sylvie attend un enfant et Jérôme que la décision de son père de renoncer au Lubéron a désespéré, fait tout pour l’y rejoindre. Surprise ! Son père laisse tomber pour une fois son travail et choisit avec sa mère de le suivre. Ils se retrouvent donc tous dans leur villa du Lubéron prêtée aux intégristes écolos.
 
L’influence exercée par les deux adolescents qui ont tout juste 18 ans, n’est donc pas mince, elle est même décisive : c’est le symbole d’une chance de renaissance. En se heurtant frontalement l’un à l’autre, chaque intégrisme va susciter l’éveil à la conscience. Et le comique de caractère, comme toujours, repose, comme l’a montré Molière dans « Tartuffe », sur la contradiction entre les idées affichées par l’individu et sa conduite. Le réveil ne se fait pas sans douleur. Chacun découvre qu’il a, jusqu’ici, fait le malheur des siens en voulant bien faire. Le titre mystérieux trouve ici une signification. Ceux dont ces intégristes se croyaient proches, en étaient à des années-lumière : le couple intégriste du travail voit leur fils trop choyé le fuir, l’épouse écolo avoue s’être donnée au marchand de légumes, Marie, la catho intégriste, s’abandonne aux bras de l’intégriste écolo.
 
Il a fallu toute l’énergie et l’inconscience de deux adolescents pour faire entrer en collision les cuirasses intégristes de leurs parents et réussir à les fracturer. La fête improvisée à la suite de leur mariage qu’ils ont d’abord voulu clandestin mais auquel tous finissent par se rendre dès qu’ils apprennent la nouvelle, clôt le film sur une bouffée d’espérance : le choc des intégrismes n’ouvrirait pas forcément sur un désastre, mais sur une renaissance grâce à la folle et innocente inconscience des enfants, vaccinés contre eux au contact de leurs parents.
 
On voudrait y croire. Une chose est sûre : tout intégrisme est un enfermement mortifère. Reste à savoir comment le briser. « À dix minutes de nulle part » mise sur la jeunesse qui s’affirme en s’opposant à la génération précédente. Mais cette solution ne devient-elle pas problème quand, élevée dans la Laïcité devenue pour elle aussi naturelle que l’air qu’elle respire, cette jeunesse reste aveugle aux attaques sournoises d’un nouvel intégrisme religieux qui menace ?
 
Arnauld Mercadier signe pour la seconde fois une fable profonde et amusante qu’on s’étonne à nouveau de trouver sur TF1. Son style est de savoir sonder le tragique par le comique, faire sourire et réfléchir dans la grande tradition de la comédie française. On n’a qu’un regret : on ne sait où trouver le DVD de ses deux films, « Au bas de l’échelle  » et « À dix minutes de nulle part  », car ce sont des œuvres à voir et à revoir. Paul Villach 
 
(1) Paul Villach, « L’anti-Jean Sarkozy : « Au bas de l’échelle », une comédie haut de gamme sur TF1  », AgoraVox, 11 novembre 2010


4 réactions


  • docdory docdory 15 juin 2011 15:50

    Cher Paul Villach

    Dommage que je n’ai pas vu ce téléfilm.
    Il doit ,je le suppose , pouvoir être vu en podcast ou en streaming sur mon ordinateur, j’essaierai de trouver ça .

    • Paul Villach Paul Villach 15 juin 2011 17:12

      @ Cher Doctory

      Je pense que vous allez passer un bon moment. Vous devez pouvoir le visionner sur le site de TF1.
      Arnauld Mercadier est un réalisateur dont il faut retenir le nom. Paul Villach


  • LE CHAT LE CHAT 15 juin 2011 23:08

    salut Paul ,
    j’ai bien rigolé avec ce téléfilm belge , et finalement on voit la similitude entre intrégrisme catho façon famille Lequesnoy dans « la vie est un long fleuve tranquille »et intégrisme vert hystérique , finalement aussi chiants l’un que l’autre pour la famille qui doit subir ça !
    il manque plus que la comparaison avec le film tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes !
    c’est pas tout les jours que TF1 nous offre des fictions de cette qualité humoristique !


  • Crab2 20 juin 2011 19:26

    IMPROMPTU


    Je me demandais, depuis quelques temps, pourquoi Luc Chatel en guise d’essai introduit la philosophie dans quelques établissement du secondaire au lieu de commencer par le CM1


    J’ai peut-être eu la réponse ; lors de l’une de mes délicieuses promenades dans la galerie des figures de l’extrême, j’ai eu le bonheur de surprendre, certes une petite conversation, mais combien instructive de la difficulté d’instruire...


    Voici, ce que j’entendis :


    Dis-moi Mahomet, c’est quoi le coran ?


    Le coran c’est  :

    Tu dois faire ça

    Tu dois être comme ça

    Tu ne peux pas être comme ca

    Tu lui fera ça

    Tu leur fera ça


    Tu ? Seulement ?


    Mais oui, seulement tu, c’est tout simple, le coran c’est ça !


    Mais Mahomet si je fais tout ce que tu viens de me dire, quand je serais grand...


    Quand tu seras grand !!!?


    Oui ! Mais alors, quand je serais grand, je serais responsable de quoi ?


    Crab - 20 Juin 2011


    Suite

    http://laicite.over-blog.com/article-la-regle-de-trois-et-le-cheval-de-troie-76901548.html





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