Si vous ne lisez que ce que tout le monde lit .
Vous ne pouvez penser que ce que tout le monde pense.
Nietzsche contre le fonctionnaire de l’opinion
Stupide dix-neuvième siècle : cette expression incorrecte de Léon
Daudet, qui fait fi de dizaines de critiques géniaux de la modernité
tombe à pic pour David Strauss, biographe du pauvre Jésus et inventeur
du style journalistique teuton, style qui a le don d’énerver Nietzsche
dans une de ses considérations inactuelles. Strauss incarne le crétin
moderne avec son arrogance et sa légèreté, sa chutzpah et sa vulgarité.
Nietzsche, qui n’est pas précisément chrétien, écrit sur cette montée
de la « légèreté imbécile » qui se moque par exemple du Christ et de la
civilisation chrétienne :
« Jésus devrait être présenté comme un exalté qui, de nos jours,
échapperait difficilement au cabanon, et l’anecdote de la résurrection
du Christ mériterait d’être qualifié de « charlatanisme historique ».
—Laissons passer, pour une fois, tout cela pour y étudier la façon
particulière de courage dont Strauss, notre « philistin classique », est
capable. »
Remarquons que Nerval écrivait la même chose quarante ans avant : on
enfermerait le Christ à Bicêtre. Et Nietzsche comme Nerval a fini à
l’asile. Et d’évoquer ce fameux philistin (Strauss toujours) qui manque
de respect à Schopenhauer :
« C’est ainsi que David Strauss, un véritable satisfait en face
de nos conditions de culture, un philistin-type, parle une fois, avec
des tournures de phrases caractéristiques, de la « philosophie d’Arthur
Schopenhauer, pleine d’esprit, il est vrai, mais souvent malsaine et peu
profitable ». Car une circonstance fâcheuse veut que ce soit surtout
sur ce qui est « malsain et peu profitable » que « l’esprit » aime à
descendre avec une particulière sympathie et que le philistin lui-même,
lorsqu’il lui arrive d’être loyal envers lui-même, éprouve en face des
produits philosophiques que ses semblables mettent au jour quelque chose
qui ressemble beaucoup à du manque d’esprit, bien que ce soit d’une
philosophie saine et profitable. »
On voit aussi apparaître le charabia de la langue. Nietzsche
continue de se moquer de Strauss – qui est l’auteur alors de bestsellers
en Allemagne (c’est le début du rétrécissement spirituel allemand
prévu, constaté plutôt par Goethe lors d’un entretien avec Eckermann) :
« À vrai dire, il ne se pique pas véritablement, mais il se sert
d’un moyen plus violent encore qu’il décrit ainsi : « Nous ouvrons
Schopenhauer qui frappe notre idée au visage à chaque occasion » (p.
143). Or, une idée n’ayant pas de visage — fût-elle même l’idée de
Strauss par rapport à l’univers — mais le visage pouvant tout au plus
appartenir à celui qui a l’idée, le procédé se décompose en plusieurs
actions. Strauss ouvre Schopenhauer lequel le frappe… au visage. Alors
Strauss « réagit » dans un sens « religieux », c’est-à-dire qu’il se met
à frapper à son tour sur Schopenhauer, il se répand en injures, parle
d’absurdités, de blasphèmes, de scélératesses, déclare même que
Schopenhauer n’avait pas toute sa raison. »
Strauss incarne selon Nietzsche notre descente aux enfers
intellectuelle : le journalisme. Macron qui file un milliard ou presque à
la presse a instinctivement compris de quoi il en retourne : pour
imposer l’horreur, financer les journaux, ces « fonctionnaires de
l’opinion ». Le journalisme comme plus tard la télé (cf. Godard ou
Fellini alors) va recouvrir le monde :
« Et, comme Strauss s’entend bien à employer les circonlocutions !
Que veut-il dire, quand il parle des études historiques qui aident à
notre compréhension de la situation politique, si ce n’est ceci qu’il
recommande la lecture des journaux ? Et en parlant de notre
participation vivante à l’édification de l’Etat allemand, entend-t-il
autre chose que notre séjour quotidien à la brasserie ? Une promenade au
jardin zoologique n’est-elle pas le meilleur moyen vulgarisateur, par
quoi nous élargissons notre connaissance de la nature ? Et enfin, le
théâtre et le concert où nous puisons « des stimulants pour notre
imagination et notre humour » qui nous satisfont « d’une façon parfaite
». Comme cela est dit avec esprit et dignité ! Voilà notre homme ! car
son ciel est notre ciel. C’est ainsi que triomphe le philistin… »
Nietzsche avec son coutumier « génie visionnaire » décrit déjà la vie
ordinaire au sens guénonien de nos philistins (guerre, vaccin,
végétarisme) :
« Mais de là nous nous dirigeons, heureux plus que jamais, dans
le logis confortable des habitants de la villa. Nous trouvons ceux-ci au
milieu de leurs femmes et de leurs enfants, lisant leurs journaux,
occupés aux conversations politiques de tous les jours. Nous les
entendons discourir durant un certain temps sur le mariage et le
suffrage universel, la peine de mort ou les grèves ouvrières, et il ne
nous semble pas qu’il fût possible de défiler plus vite le chapelet des
opinions publiques. »
La presse oppresse ; elle fabrique et programme un citoyen mécanisé
et dangereux ; et l’usure de la langue prostituée des journaux aide à la
fabrication de ce crétin ordinaire (pas de pain, pas de gaz, du vaccin,
et luttons à mort contre la Russie !) :
« Il est certain qu’un Allemand d’aujourd’hui puise la majeure
partie de ses lectures quotidiennes dans les écrits périodiques,
journaux et revues, dont le langage s’insinue dans son oreille goutte à
goutte, avec un perpétuel rappel des mêmes mots et des mêmes tournures
de phrases. Et comme il utilise généralement pour cette lecture les
heures où son esprit fatigué, de toute façon, n’est pas prédisposé à la
résistance, son sens du langage se familiarise peu à peu avec cet
allemand quotidien, et il lui arrive par ailleurs d’en regretter
l’absence avec douleur. Mais les fabricants de ces journaux, d’accord en
cela avec la nature de leurs occupations, sont le plus habitués à
l’écume de ce langage journalistique. »
https://www.dedefensa.org/article/nietzsche-contre-le-fonctionnaire-de-lopinion