Universalité du droit et hiérarchisation des vies : les limites du droit pénal international à l’épreuve de Gaza
Les situations coloniales et postcoloniales prolongées se caractérisent par des formes de violence qui excèdent largement le cadre ponctuel des hostilités armées. Elles s’inscrivent dans des structures durables de domination, marquées par une asymétrie de pouvoir, une dépossession territoriale continue et une gestion différenciée des droits et des vies humaines. L’histoire du XXᵉ siècle a montré que ces configurations constituent un terreau propice à la banalisation de violences extrêmes, voire à la commission de crimes internationaux, dès lors que l’humanité du groupe dominé tend à être relativisée ou niée.
La situation des Palestiniens dans les territoires occupés, et plus particulièrement à Gaza, constitue aujourd’hui un terrain d’analyse central pour une part croissante de la doctrine juridique et des instances internationales. Occupation prolongée, fragmentation territoriale, restrictions systématiques à la liberté de circulation, destructions massives d’infrastructures civiles, entraves à l’aide humanitaire et recours étendu à des régimes d’exception composent un ensemble de pratiques qui interrogent directement les catégories du droit pénal international.
Les qualifications avancées dans le débat international crimes de guerre, crimes contre l’humanité, voire génocide soulèvent une question fondamentale : comment le droit pénal international appréhende-t-il des violences exercées dans un contexte de domination coloniale durable, lorsque ces violences s’inscrivent moins dans des actes isolés que dans un système normatif et administratif produisant une hiérarchisation des vies humaines ?
I. La violence coloniale comme système : dépossession, domination et déshumanisation
La pensée anticoloniale, notamment chez Frantz Fanon et Aimé Césaire, a montré que le colonialisme ne saurait être réduit à une simple occupation militaire ou territoriale. Il constitue un système global de domination fondé sur une hiérarchisation des existences, dans lequel le colonisé est progressivement dénié comme sujet politique, juridique et moral.
Dans Les Damnés de la Terre, Fanon décrit le monde colonial comme un « monde compartimenté », structuré par une frontière ontologique entre dominants et dominés. Cette grille de lecture éclaire des mécanismes contemporains observables dans les territoires palestiniens occupés : dépossession foncière continue, restrictions différenciées à la liberté de circulation, détentions administratives prolongées, y compris de mineurs, destructions de biens civils indispensables à la survie des populations.
Ces pratiques ne sont pas sans rappeler d’autres situations coloniales historiquement documentées, telles que l’Algérie coloniale, l’Afrique du Sud de l’apartheid qualifié de crime contre l’humanité par l’ONU dès 1973 ou encore la Namibie sous administration sud-africaine, condamnée par la Cour internationale de Justice en 1971.
La philosophe Hannah Arendt a montré que les crimes de masse supposent une rupture préalable du lien d’humanité entre les auteurs et les victimes. La déshumanisation constitue ainsi une condition de possibilité de la violence extrême. Elle ne se manifeste pas uniquement par la violence physique, mais d’abord par des processus discursifs, institutionnels et juridiques : banalisation des morts civiles, qualification globale d’une population comme menace sécuritaire, suspension implicite de la valeur universelle de certaines vies.
II. Les qualifications du droit pénal international : pertinence normative et débats
Le droit pénal international distingue classiquement les crimes de guerre violations graves du droit international humanitaire et les crimes contre l’humanité, définis comme des attaques généralisées ou systématiques dirigées contre une population civile.
De nombreux rapports d’organes onusiens, de rapporteurs spéciaux et d’organisations internationales de défense des droits humains ont documenté, dans le contexte palestinien, des pratiques susceptibles de relever de ces qualifications : attaques indiscriminées, destructions massives d’infrastructures civiles, déplacements forcés, entraves à l’aide humanitaire et détentions arbitraires prolongées.
La Cour pénale internationale, saisie de la situation, intervient non comme une instance politique, mais comme une juridiction chargée d’examiner des faits juridiquement qualifiables, indépendamment des identités nationales des personnes concernées. Cette démarche s’inscrit dans la logique même du droit pénal international, conçu pour dépasser les considérations de souveraineté lorsqu’il est porté atteinte aux valeurs fondamentales de l’humanité.
La question de la qualification de génocide, au sens de la Convention de 1948, demeure au cœur de débats doctrinaux intenses. Elle suppose la réunion d’actes matériels dirigés contre un groupe protégé et la preuve d’une intention spécifique de destruction, totale ou partielle, de ce groupe en tant que tel. Comme dans d’autres situations historiques Rwanda, Bosnie, cette intention spécifique constitue le point le plus délicat de l’analyse juridique.
Indépendamment de la qualification définitive retenue, le droit international impose aux États une obligation de prévention dès lors qu’il existe un risque sérieux de commission d’actes relevant du génocide, comme l’a rappelé la Cour internationale de Justice.
III. Les limites structurelles du droit international : hiérarchisation des vies et rapports de force
Le droit pénal international repose sur une prétention universaliste : toutes les vies humaines doivent bénéficier d’une égale protection juridique. Pourtant, sa mise en œuvre demeure profondément marquée par les rapports de force géopolitiques. Certaines situations donnent lieu à une mobilisation rapide des mécanismes judiciaires internationaux, tandis que d’autres s’inscrivent dans une temporalité longue, voire dans une tolérance de fait.
Le concept de « nécropolitique », développé par Achille Mbembe, permet de penser cette hiérarchisation implicite des vies humaines, où certaines populations apparaissent plus exposées que d’autres à une violence jugée légitime, nécessaire ou acceptable. La situation à Gaza, marquée par une intensité exceptionnelle des destructions et des pertes civiles, illustre de manière aiguë cette tension entre universalité proclamée et protection différenciée.
Malgré ces limites, le droit international demeure un outil essentiel : il permet de nommer juridiquement l’inacceptable, de reconnaître les victimes comme sujets de droit, de construire une mémoire normative et de poser des bornes, même imparfaites, à la violence étatique.
Conclusion
L’analyse de la situation palestinienne met en lumière les tensions constitutives du droit pénal international contemporain. Conçu comme un rempart contre la barbarie étatique, ce droit repose sur une promesse fondatrice : l’égale protection de toutes les vies humaines. Or, les violences prolongées dans les contextes de domination coloniale mettent cette promesse à l’épreuve.
Le cas palestinien ne constitue pas une anomalie isolée, mais s’inscrit dans une généalogie plus large de situations où l’exercice d’un pouvoir durable sur une population s’accompagne d’une relativisation progressive de son statut de sujet de droit. La controverse sur les qualifications juridiques applicables ne relève pas d’une querelle sémantique, mais interroge la capacité du droit à appréhender des violences systémiques, prolongées et structurelles.
Renoncer au droit international en raison de ses insuffisances reviendrait toutefois à abandonner le seul cadre normatif capable, à terme, de limiter la toute-puissance des États. Le véritable enjeu réside moins dans la seule qualification des crimes que dans la capacité du droit à résister à la négation de l’humanité. Là où l’humanité d’un groupe devient conditionnelle, c’est l’idée même de droit qui vacille.

