Usines qui brûlent, société industrielle qui se consume !
Vendredi 17 juillet 2009, à Châtellerault, une cinquantaine de salariés de l’usine New Fabris brûlent à nouveau l’une de leurs machines d’usinage, une belle mécanique d’une tonne. On peut voir dans l’usine des bouteilles de gaz reliées entre elles et prêtes à exploser si les revendications ne sont pas satisfaites. Il y eut déjà quelques précédents récents. Un symbole lourd de signification.
Les luttes ouvrières se sont toujours revendiquées d’un droit légitime des ouvriers au sein de leur usine et face à un patron. Les organisations syndicales ont encadrés le plus souvent ces luttes. Et la plupart du temps, il s’agissait de négocier des augmentations de salaires et autres avantages pour les travailleurs. Ce qui rend singulier ces récentes « manifestations à la bouteille de gaz » ou bien à « l’autodafé des machines », c’est que ce ne sont pas des négociations pour rester dans l’entreprise mais pour la quitter. Autrement dit, c’est une prime de licenciement qui est réclamée. Ces patrons qui licencient sont les mêmes qui touchent des indemnités de départ royales, alors pourquoi de bon et loyaux travailleurs n’auraient-il pas droit à un supplément de prime de départ ? Ce fait est extrêmement nouveau et riche de symbole, témoignant d’une histoire qui prend un tournant en rupture avec près d’un siècle d’industrialisation.
Petit rappel historique. La destruction de l’outil de travail remonte à plus de deux siècles. Elle fut initiée par Ned Ludd, ouvrier anglais et militant, orchestrant avec ses acolytes la destruction des machines à tisser. Cela se passait entre 1800 et 1810. C’était la première réaction violente face à l’industrialisation. Ludd craignait que les machines ne remplacent l’homme et ne mette au rancart les ouvriers travaillant dans l’artisanat traditionnel, avec des machines à tisser manuelle. Ludd fut un symbole pour les courants anti-industriels ayant accompagné le développement des sociétés industrielles. Mais le contexte est très différent de 2009. Comparer l’action des Conti et des New Fabris au luddisme est un contresens majeur.
Autre période emblématique. Un parfait miroir en contre jour. Les grèves de mai 1936. Les ouvriers occupaient les usines. Aussi étrange que cela puisse nous paraître, ces occupations, festives du reste, un peu à l’instar des facs occupées en 1968, avaient pour objectif essentiel de marquer le droit des ouvriers sur leur usine. D’ailleurs, les grévistes n’avaient aucune intention destructrice mais au contraire, veillaient avec soin sur les machines, les entretenant. On cite aussi le cas d’employés de grands magasins couchant auprès de la marchandise afin d’éviter qu’elle ne se gâte. C’est d’ailleurs l’un des paradoxes de ces années et pas le moindre. Le Front populaire a vu définitivement s’installer l’usine dans le paysage social français. Et européen du reste. On pourra compléter ce cadrage par le livre de Jünger consacré à la naissance du Travailleur, entité métaphysique, dotée de force et puissance. La parenthèse de 1936 est close. Pour plus d’infos, lire La crise des années 30 de Borne et Dubief, ou Notre siècle de Rémond. On y apprendra que les deux enjeux majeurs de ces années 1930 ont été l’Etat et l’Usine. Préfigurant ainsi le développement industriel impressionnant des années 1960. Conduite avec les deux piliers de la société productive, l’entreprise et l’Etat
Autant dire que ces machines outils brûlées, ces usines menacées de sauter, signent la fin d’une époque dont les symboles puissants ont été fixés dans les années 1930, puis consignés dans le pacte social du CNR après la Guerre. En 2009, l’Usine décline (sauf les grand groupes) ; l’Etat reste encore une instance de dernier recours, bien que malmené récemment par l’idéologie de la rupture par Sarkozy qui s’est rétracté depuis. Un Sarkozy qui réagit avec force mais qui semble en décalage avec l’évolution du monde et la désindustrialisation. Il croit que le travail a encore une valeur. C’était le cas en 1936 et même il y a deux décennies mais cette fois, ces machines qui brûlent, c’est le signe que c’en est terminé de la valeur travail traditionnelle. Sans doute, les ouvriers de New Fabris ont pris Sarkozy au mot, en le paraphrasant, en détournant son message. Travailler plus pour gagner plus disait le chef ; licencier plus, pour plus d’indemnité de départ disent les salariés !

