mercredi 2 novembre 2016 - par VICTOR Ayoli

Vive la MORT pour que triomphe la VIE !

Au bistro de la toile :

chimulus bistro copie.jpg

Balzac : « Le comptoir d'un bistro est le parlement du peuple ».

 

- Dis Victor, c'est "Toussaint", ou le « Jour des Morts », je sais plus... Mais pourquoi il n'y a pas le Jour des Vivants ?

- Bonne question Loulle. Mais on devrait plutôt dire le Jour des Nés. Parce que la mort n'est pas le contraire de la vie, mais l'opposé de la naissance. La mort et la naissance sont les deux faces, absolument indissociables et totalement complémentaires, de la vie. Mais il y a un tabou sur la mort, qui est pourtant l'une des deux choses les plus importantes de l'existence, avec la naissance.

On confond la mort avec l'image évidemment peu ragoutante du mort, du « corps » comme disent les professionnels pour ne pas dire cadavre. Ça fait peur, c'est laid, ça pue. On l'occulte la mort, on voudrait la zapper, on en fait un concept abstrait. Les vieux, avant, ils « passaient » chez eux, comme dans la chanson d'Aznavour. Moi je me souviens de ma grand-mère. Toute la tribu était là. Et nous, les gosses, aussi. L'oncle Gus disait : « Ah ! Elle « ramasse » (pour dire que les mains de l'aïeule s'efforçaient maladroitement de remonter les draps). C'est le froid de la mort qui la prend... ». Le angoisses ultimes doivent être plus douces entourées de de gens qui vous aiment… Maintenant, on crève seul à l'hôpital…

Le problème, c'est qu'on a fait de la mort la représentation du mal, de la cruauté, de la barbarie… Et que les religions en ont fait leur fond de commerce pour terroriser puis manipuler les pauvres crétins qui « ont la foi ».

- C'est vrai ça. Tè, c'est à vous dégoutter de mourir…

- Qu'est-ce que la mort ? D'abord, c'est un phénomène inéluctable : il n'est rien qui ne naisse et qui ne meure pas un jour. C'est déjà suffisant pour en faire un événement parfaitement naturel, voire banal, absolument intégré dans le cours des choses. Écoutons ce qu'en disait Épicure, ce philosophe Grec de la joie de vivre : « Ainsi celui de tous les maux qui nous donne le plus d’horreur, la mort, n’est rien pour nous, puisque, tant que nous existons nous-mêmes, la mort n’est pas, et que, quand la mort existe, nous ne sommes plus. Donc la mort n’existe ni pour les vivants ni pour les morts, puisqu’elle n’a rien à faire avec les premiers, et que les seconds ne sont plus. »

- C'est pas kon comme raisonnement. Mais enfin, on a le temps…

- Le temps. Voilà le bon terme, Loulle : le temps. Naître, c’est entrer dans le temps ; mourir, c’est sortir du temps.

- Finalement, la vie n’est autre que le temps qu’on met à mourir !

 - T'es un sage Loulle ! Tè, mets ma tournée. La mort est absolument indispensable à la vie. Notre corps, notre viande est faite de milliards de cellules qui meurent « de notre vivant » pour être remplacées par des cellules neuves ! Elle abrite et cohabite avec des milliards de bactéries indispensables à sa bonne marche, qui naissent, vivent et meurent. Notre barbaque pensante est donc « morte » plusieurs fois dans une vie.

Et puis Loulle, l'antidote au cercueil, c'est le berceau ! Thanatos et Eros. Tout ce qui vit ne pense qu'à une chose : niquer, baiser, forniquer frénétiquement pour créer la vie ! Le plaisir, la jouissance est la récompense et surtout l'aiguillon qui fait que les sexes opposés se cherchent, se choisissent et s'éclatent dans la jouissance. Jouir, Loulle. La vie est faites pour jouir car c'est la survie de toutes les espèces qui en dépend. Après avoir copulé, le mâle peut crever : il a fait son œuvre. Quant à la femelle, la vraie porteuse de vie, elle devrait être vénérée, mise sur un piédestal.

- D'accord pour le piédestal Victor, mais alors assez haut pour qu'elle ne puissent pas en descendre trop facilement pour nous les briser. Donc, c'est un bonne chose qu'on ne soit pas « immourable » comme disait Bert.

- Bien sûr. Non mais t'imagine le foutoir s'il l'on ne mourrait plus ? Si toutes les créatures ne mourraient plus...tout en se reproduisant ? Les humains mais aussi les animaux, la végétation ? Sans la mort, c'est la planète qui serait condamnée à mort !

L'écrivain de Nyons Barjavel a écrit un roman formidable, « Le grand secret » : un savant indien a mis au point le JL3, un sérum d’immortalité stoppant le vieillissement et supprimant la vulnérabilité aux maladies chez tout être vivant. Le JL3 se montre par ailleurs contagieux et pouvant se transmettre par voie respiratoire. Il en résulte une menace terrible sur l'humanité tout entière.

- ...teng ! L'immortalité contagieuse. Fallait y penser.

- Sans la mort pas d'évolution possible : tout ce qui vit serait figé dans une forme fixe et rigide. Sans la mort pas de créativité, pas de découverte, pas d'émerveillement et pas de spontanéité. Et puis Loulle, t'imagine d'être condamné à l'immortalité ? Obligé de vivre éternellement ? Qu'est-ce que tu foutrais ? Tu ne te lèverais pas le matin pour ouvrir ton rade : pas besoin de marner, tu serais « immourable ». Tu procrastinerais de longue ! Tu renverrais tout ce qui te coûterait quelque effort aux calendes grecques. Apprendre, se cultiver ? On verra dans deux siècles. Tu deviendrait rapidement inculte, imbécile, taré, bon à rien. Et tu t'emmerderais comme...un rat mort. Pour l'éternité !

- C'est vrai que l'éternité, c'est long…

- Surtout les derniers temps, comme dit Woody Allen ! Tè, on en a fait une chanson, à l'Académie des Amoureux de l'Aïoli :

« Quand on est mort, faut s'donner du bon temps.

L'éternité c'est long, surtout les derniers temps

Quand ils font la Fête, la-haut, au paradis :

Jésus avec sa croix, leur monte l'Aïoli ! »

- Ah ! Elle est bonne Victor. T'as encore un bel organe ! Tè, je mets la tournée du patron. Mais dis-moi, les cagoulards, quand ils nous parlent de « la résurrection des morts », il ne se foutraient pas un peu de notre gueule, non ?

- Complètement. Non mais t'imagines, tu ressuscites et tu retrouves ta belle-mère qui t'a toujours gonflé les aliboffis ; tu retrouves le mec que t'avais baisé sa femme, même que c'est pour ça que t'es mort, qu'il t'a foutu un coup de fusil ? Et ils vont habiter où ces milliards de types et de typesses, de tous les âges. Des études disent que le nombre total d'humains ayant vécu sur Terre dans tous les âges serait de 108 milliards. Alors tous ensemble sur cette Terre, t'imagines...

- Ils mangeront peut-être, mais ils devront manger debout ! Ils n'auront même pas la place pour s'assoir !

- Et ils vont se tirer une bourre pas possible. Tiens, les politicards par exemple : Napo se chicornerait avec Jules César tandis qu'Alexandre-le-grand remettrait le couvert avec Darius ou Gengis Khan. Oh ! le bordel !

- Fatche ! T'as raison. Donc, Vive la mort ! Mais enfin Victor, tout de même, on a le temps.

- On a encore le temps de sécher quelques barriques j'espère. Et puis fais gaffe Loulle : si tu meurs, je te tue !

 

Merci au regretté Chimulus et photos X - Droits réservés

 



6 réactions


  • sls0 sls0 2 novembre 2016 15:24

    Je vis dans un pays ou la mort c’est naturel, limite ’je m’en fous’’, c’est agréable à vivre.
    Il y a certaines personnes qui ont tellement peur de mourir qu’ils en oublient de vivre.
    Merci pour ce rappel plein de bon sens.

    Ah les discussions de comptoir, on y entend parfois des choses intéressantes. Parfois il y a aussi des conneries, malgré que par le passé je fréquentais le bistrot, je n’ai jamais entendu une connerie du niveau d’une intervention de BHL. Il ferait mieux de picoler l’animal, au moins il aurait une excuse.


  • Christian Labrune Christian Labrune 2 novembre 2016 23:52

    @Victor

    La phrase d’Epicure que vous citez m’a toujours fait bien rigoler. 
    Plus on vieillit, plus on s’approche de la mort, plus on y pense, mais moins on s’en effraie. J’en suis là. Certains verraient là une forme de sagesse, mais pas moi : ce serait plutôt la preuve qu’on est de plus en plus insensible, c’est-à-dire de moins en moins vivant.
    A la fin de son « Cantique des créatures », François d’Assise, ce crétin, trouve le moyen de bénir « Notre soeur la Mort ». C’est inacceptable, comme sont inacceptables toutes les sagesses, particulièrement celle des stoïciens, qui tentent de nous réconcilier avec la nécessité. Ce serait comme ça, on n’y pourrait rien, et il faudrait faire avec. Eh bien je dis non : l’éternité n’a rien d’effrayant et une vie qui doit finir de la manière que l’on sait, c’est comme un fruit de belle apparence dont l’intérieur est déjà pourri et rongé par les vers. Il faudra donc en finir avec la mort, le plus vite possible, et cela n’a rien d’insurmontable. 


  • gogoRat gogoRat 3 novembre 2016 01:15

    Certains savants actuels étudient sérieusement la thèse suivante :
     la mort ne serait qu’une maladie, un phénomène du vivant, compatible avec le principe du darwinisme, une technique retenue statistiquement dans le processus affiné de reproduction sexuée ... pour préserver les espèces au-delà des individus !
     ( En effet : votre progéniture a sans doute plus de chances de savoir s’adapter à l’environnement de son siècle que vous ne le feriez avec vos a priori dépassés et nos réflexes obsolètes ..)
     
     C’est pourquoi l’idée d’allonger indéfiniment l’espérance de vie des individus est certainement une fausse bonne idée pour l’espèce humaine .. en plus des argument brillamment suggérés par « le grand secret » de Barjavel ou « Tous les hommes sont mortels » de Simone de Beauvoir


  • Taverne Taverne 3 novembre 2016 14:43

    Mourir, c’est apprendre à philosopher.

    Avant le 20ème siècle et ses nombreux anti douleurs, beaucoup de gens accueillaient la mort comme une libération ou en provoquaient le terme. La souffrance supprimée (ou quasiment), la mort ne semble plus utile à nos yeux.

    La mort n’est pas une maladie, sinon on pourrait apporter la guérison possible. Or, la guérison, selon l’étymologie du mot (de « guérite » = abri), ne peut pas s’appliquer à la mort ; on ne peut pas se mettre à l’abri - définitif - de la mort.

    Mais... VIVONS PLUS VIVANTS ! smiley


    • Christian Labrune Christian Labrune 3 novembre 2016 23:34
      Mourir, c’est apprendre à philosopher.

      @Taverne
      Montaigne disait : « philosopher, c’est apprendre à mourir ». C’est une proposition qu’on pourrait difficilement inverser comme vous le faites : les morts paraissent avoir le plus grand mal à apprendre quoi que ce soit, quand bien même la leçon leur serait plusieurs fois répétée.

      Vous me direz que vivre, c’est mourir un peu chaque jour, mais non : le mourant qui dit « je meurs » est encore tout à fait vivant. Une fois qu’il est mort, en général, il n’est plus en état de dire grand chose, et pas même de penser. Quant à philosopher, il n’y faut plus songer !

    • gogoRat gogoRat 4 novembre 2016 01:16

      @Taverne
       si,si, certains essayent de faire en sorte que cette maladie ne soit plus tout à fait incurable ...
       (voir : « le secret de la salamandre » par Axel Kahn)
      ... sans mêmes parler des visées du transhumanisme ....


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