Vive la sociale !
Il n’est pas rare aujourd’hui que les chroniqueurs institutionnels remisent la lutte des classes au rayon des accessoires dépassés, voire des lubies contre-productives de rêveurs déboussolés.
Surtout quand il devient crucial de détourner le regard de ses manifestions les plus évidentes, ces dernières ont beau crever les yeux, rien n’y fait, tant il est vrai qu’œil crevé est aveugle .
C’est un peu comme ces lecteurs que stigmatisait Fichte ( 1762-1814 ) " qui ne lisent plus de livres, mais seulement ce que les journaux disent des livres, et à qui cette lecture narcotique finit par faire perdre toute volonté, toute intelligence, toute pensée et jusqu'à la faculté de comprendre.. "
Donc l’acte de décès de la lutte des classes est établi.
Cet argument de basse rhétorique a pour fonction primordiale de dévaloriser ( de ringardiser comme on dit aujourd’hui ) la parole de celui qui ose s’interroger sur les conséquences de la pensée dominante au service de l’oligarchie ( en l’occurrence quelques centaines de banquiers )
Certaines mésaventures électorales de ces derniers temps évoquent néanmoins une manière de soulèvement populaire contre la doxa officielle malheureusement davantage mû par l’esprit de contradiction que par l’esprit de construction.
Notre organisation politique larvaire ( qui est multiforme mais unipolaire ) consent avec une certaine bonne grâce aux déplorations sur la financiarisation de l’économie mais il n’est pas du meilleur goût d’aller au-delà d’une posture de pieta inconsolable car le pragmatisme, cet habillage de la résignation, fait supporter et parfois chérir les effets tout en gémissant sur ses causes.
On doit à la vérité de dire que la conscience de classe s’est envolée, au terme d’un long processus de dégénérescence, à mesure que démissionnaient devant le pouvoir de l’argent ceux qui étaient censés figurer les contrepoids indispensables avec principalement à l’avant-garde de tous les renoncements cette social-démocratie qui, en France, n’en porte même pas le nom mais en affiche toutes les tares.
Le phénomène n’est pas nouveau, il est même récurrent : souvenons-nous que, malgré les professions de foi internationalistes proclamées dans la liesse des grands rassemblements populaires, prolétaires français et allemands sont partis la fleur au fusil, pour s’étriper, non sans barguigner pour certains, dans les tranchées de la grande guerre ( remarquons incidemment que ceux qui réclament la liberté d’expression pour les ennemis de la révolution cubaine sont justement les héritiers de ceux qui firent fusiller les soldats qui en usaient sur le front pendant la guerre de 14/18 )
Et on remit ça deux décennies plus tard avec le même entrain....
C’est dire si la tâche des partisans de l’unité des travailleurs au sens large est immense, qui sont toujours confrontés à une certaine inconscience de classe qui continue à faire les délices des Conseils d’administration où se croisent et s’entrecroisent tous les maîtres du monde.
Ce capitalisme est très imaginatif pour attirer l’épargne comme un aimant.
Il assoit sa domination sur l’économie où la satisfaction des besoins ne s’entend plus que subséquente à la distribution de dividendes.
On essaye aujourd’hui de nous vendre un vaste pot commun, un melting pot en quelque sorte, où chacun est censé partager les mêmes intérêts : quand il pleut de l’oseille sur les riches qui s’y entendent pour se faire arroser d’abondance, les moins riches ( car en toute logique l’idéologie qui spécule sur la fin de la lutte des classes efface du vocabulaire la notion de pauvres ) en récoltent quelques gouttes et doivent se montrer reconnaissants de l’aumône qui leur est faite.
Le concept de lutte des classes est aussi mis à mal par l’actualité ( qui n’est pas inédite non plus ) où l’on voit, par exemple, les ouvriers déclassés de la « Rust belt « faire en masse crédit à un milliardaire retors pour trouver une solution à leur vie de misère.
Le milliardaire en question – qui a commencé dans la vie " dite active " avec un capital de départ qui n’était pas une bête cuiller d’argent dans la bouche mais un confortable pactole dans le portefeuille - a fait faillite plusieurs fois, ce qui ne pourrait ne pas plaider en faveur de ses capacités de gestion s’il n'en avait tiré l’occasion de s’enrichir, ce qui témoigne d’une roublardise peu banale .
Comment les anciens sidérurgistes ou les mineurs des Appalaches, victimes de la mondialisation mais avant tout de la vétusté des outils et de l’absence d’investissements que le grand capital a préféré dédicacer à la production dans des contrées plus propices à la rentabilité de leur avoirs, peuvent-ils croire un seul instant que des mesures de protectionnisme pénalisant les importations pourraient à la fois ressusciter leurs emplois disparus et accroître leur niveau de vie ?
L’industrie américaine est fortement dépendante de composants étrangers, elle serait donc pénalisée par un renchérissement de ces derniers ; il est illusoire de remonter le temps qui a vu le transfert de certains domaines de compétence à l’étranger pour des raisons faciles à comprendre et que le volontarisme éventuel de Trump – vite ramené à la raison – ne parviendra pas à contrarier.
Barack Obama est probablement le dernier président à avoir pu disposer de la latitude d’engager les fonds de l’état pour sauver ce qui pouvait encore être sauvegardé de l’industrie automobile américaine.
D'un côté avec les Républicains majoritaires dans toutes les assemblées, la page de l’interventionnisme étatique est tournée , pour qui c’est une aberration doctrinale et de l'autre les mesures de protectionnisme que Trump aurait la légèreté de prendre montreront vite leurs limites de remèdes pires que le mal. dans un monde où l’abolition du système capitaliste n’est pas à l’ordre du jour
Est-ce à dire qu’il faille définitivement baisser pavillon et se résigner à la domination de l’hydre ploutocrate, je ne le pense pas et peut-être moins en Amérique qu’ailleurs : les USA ont une vieille tradition de lutte ouvrière, c’est à Chicago en mai 1888 qu’eurent lieu des manifestations pour la journée des 8 heures et la dignité des travailleurs réprimées dans le sang : elles sont à l’origine de la fête du Travail.
Tout la première moitié du XXe siècle a été émaillée aux States de luttes extrêmement pugnaces pour conquérir des droits et le système n’a dû sa survie qu’à la complicité de la mafia qui a non seulement éradiqué la conscience de classes par les balles mais aussi pris le contrôle des syndicats pour les insérer dans un système qui sut aussi désarmer les revendications en faisant participer les travailleurs aux fruits de ses politiques impérialistes, spoliatrices des richesses d’autrui.
La difficulté des classes laborieuses américaines mais aussi européennes vient de ce que la paupérisation qui les gangrène rentre en contradiction avec leur esprit consumériste, elles ne saisissent plus la nature des enjeux et se laissent volontiers distraire par des leurres systématiquement entretenus : il suffit de constater l’écho donné aux soupirs de Madame Le Pen pour comprendre à quel point cette dernière s’inscrit bien comme contrepoint mélodique du système.
La paysan traditionnel qui oppose une agriculture et un élevage à taille humaine au gigantisme des " latifundiaires " qui font passer le rendement avant la qualité et compensent avec la chimie industrielle l’appauvrissement des terres que génère la surexploitation , ce sympathique " ringard " accroché à la belle ouvrage rejoint l’ouvrier, le technicien, et le cadre jetés dans la cohorte des déclassés.
Bel exemple de production industrielle agricole : la ferme des mille vaches qui n’en compterait que 500, qui sont encore 500 de trop avec de malheureuses bêtes encaquées dans un box où elles ne savent pas se mouvoir ( cela favorise l’engraissement accéléré, le turnover comme disent les délicats à l’origine de ces méga-installations ), des animaux qui se nourrissent mécaniquement à la lumière artificielle d’une innommable bouillie apportée par une trémie industrielle, qui ruminent leur malheur et produisent un lait ( ou de la viande ) dont la simple évocation me retourne l’estomac.
Celui qui ne respecte pas les animaux ne respecte pas les hommes.
Beaucoup voient tout cela, en causent à table, s'indignent de rencontrer partout des représentants petits et grands de la ploutocratie tenant le haut du pavé y compris dans les médias, mais ils aiment la paix et, pour des causes multiples, évitent de coucher leurs impressions sur le papier ou de clamer leur colère en rue.


