Vous n’étiez pas là
Je n'ai jamais raconté cette histoire en entier. Il y a eu une décision à prendre, je l'ai prise, et j'ai vécu avec. Ce qui m'a le plus abîmé, ce n'est pas la décision : c'est ce qui est venu après, la phrase des autres, celle qui commence par « moi, à ta place ». Elle vient toujours de gens qui n'ont eu ni la nuit, ni le choix, ni les conséquences. Ce poème ne s'adresse pas au lecteur. Il s'adresse à eux.

Vous me voyez sourire.
Vous me voyez tenir la porte,
dire bonjour, plaisanter,
faire des projets pour l’été.
Vous voyez quelqu’un debout.
Alors vous savez.
Vous savez pourquoi j’ai dit non,
pourquoi je suis resté,
pourquoi j’ai laissé passer.
Vous en parlez entre vous,
tout bas :
moi, à sa place…
Vous voyez ce qui vous suffit.
Quand je vous raconte,
vous cherchez ce qui ne colle pas.
Comme s’il fallait des preuves
pour avoir vécu.
Du chemin, vous ne savez rien.
Vous n’étiez pas là.
Ni avant. Ni pendant.
Ni les nuits qui ont suivi.
Regardez, si vous voulez.
Ne me dites pas ce que vous auriez fait
à ma place.
Vous n’y avez jamais été.


