vendredi 17 février - par Paul ORIOL

La nation dans tous ces États

La question de la nation est sur la scène politique, impulsée, depuis des années, par le nationalisme de l’extrême droite, relayée par la droite. Une partie de la gauche, par conviction nationaliste ou par calcul électoral, court derrière. Beaucoup à gauche ont quelque peine, aujourd’hui, à assumer l’idée de nation, ce qui n’a pas toujours été le cas. Ils ont abandonnée la nation à sa dérive nationaliste et ont voulu la déconstruire, la nier, au profit de la lutte des classes.

Les prolétaires n’ont pas de patrie. La nation, le sentiment national, le récit national n’existent pas ou n’ont pas lieu d’être. La nation n’est qu’une construction historique. Bien sûr, la nation, et surtout l’État-nation, sont des constructions historiques. La nation n’a pas toujours existé et, telle quelle, n’existera pas toujours. Comme toute institution, l'État-nation est une construction, elle existe. Historique, elle existe aujourd’hui.

En 1945, 51 États ont participé à la fondation de l’Organisation Nations Unies qui devrait plutôt se nommer Organisations des États Unis (mais le terme était déjà pris). L’ONU comprend, aujourd’hui, près de 200 et cette multiplication devrait continuer en application du principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. De nombreux peuples ont obtenu, souvent avec l’appui de la gauche, la reconnaissance de leur État, de leur État nation, d’autres espèrent y parvenir un jour, y compris en Europe.

A côté des États nations, certains États fédéraux font preuve de stabilité comme la Suisse - 26 cantons, 4 langues officielles – ou l’Inde - 29 États, 23 langues… D’autres États, parfois anciens, semblent avoir des difficulté à perdurer en l’état mais ce n’est pas pour disparaître, simplement, dans le néant... Ils risquent d’être démembrés pour donner naissance à d’autres États nations. Ainsi, l’Espagne, agitée par des volontés séparatistes voulant devenir de nouveaux États nations : Catalogne, Euskadi. Au Royaume-Uni, l’Écosse a échoué de peu au dernier référendum et relance la question à l’occasion du Brexit. La Belgique est en proie à des tentations séparatistes...
Dans le monde, existent de nombreux peuples sans État…

L’État nation est une construction… encore en expansion numérique, d’une certaine façon, on pourrait dire qu’il y a, à ce jour, une tendance à la mondialisation de l’État nation. Même si, à l’avenir, la mondialisation peut le mettre en cause au moins dans sa forme actuelle.

Les constructions historiques supranationales comme l’Union soviétique, la Yougoslavie, la Fédération du Mali, la République arabe unie… ont eu une existence relativement éphémère. Aujourd’hui, l’Union européenne, non aboutie, est mal en point. Avec le Brexit d’abord, avec la montée des nationalismes à l’intérieur de ses différentes composantes. Elle semble plus fragile que bien des États qui la composent… et dont certains lui doivent, en partie, leur existence ou leur renaissance.

Il fut un temps où certains opposaient nation et lutte des classes. Pour nombre de partisans de la lutte des classe, la nation n’existait pas ou était un moment éphémère à dépasser. Ce qui a joué dans le soutien à la patrie du socialisme contre les revendications nationales et dans le retard à reconnaître le moment historique des luttes de libération nationale : elles auraient dû attendre mais ont atteint leur but avant la révolution socialiste libératrice dans les métropoles qui devait leur ouvrir la voie…

 

Plus habiles, ceux qui opposaient contradiction principale et contradiction secondaire, avec l’avantage de pouvoir changer suivant les circonstances. Les révolutionnaires ont essayé d’utiliser les luttes nationales pour déboucher sur le socialisme. Dans les faits, c’est plutôt le nationalisme qui a profité de l’aide des pays et des militants souvent communistes qui l’ont quelquefois payé cher. Les pays sont devenus indépendants, ils sont souvent passé, au moins verbalement, par une période socialiste mais les conditions sociales des couches les plus exploitées ont peu évolué.
La domination étrangère, coloniale, a été remplacée par des dominants nationaux souvent soutenus de l’extérieur.

Dans les nouveaux États nations comme dans les anciens, les rapports sociaux, dominants-dominés, sont peu différents. Qu’on l’appelle domination de classe, opposition compétents-exécutants, élites-masses populaires..., la division de la société entre ceux d’en haut et ceux d’en bas demeure.

Ce rapport de domination existe aussi au niveau international : La Lutte des classes existe, nous l’avons gagnée, énonce Warren Buffett, troisième homme le plus riche du monde. En effet, il existe, malheureusement, une internationale des capitaux, des dominants, Davos peut en être le symbole.
Il n’existe pas une internationale des dominés qui soit capable de faire face. Mais des structures internationales cache-misère et des initiatives qui ont peine à déboucher malgré quelques succès ponctuels.

Il en est de même au niveau européen. Les institutions européennes sont aux mains des forces dominantes et de leurs groupes de pression organisés, structurellement. Il n’existe pas de véritable parti ou syndicat européens – la Confédération européenne des syndicats est inaudible. Dans l’Union européenne, les contestations, nombreuses, sont surtout organisées au niveau national et, de plus en plus, avec une connotation nationaliste.


La naissance et le développement de Syriza a pu susciter quelques rencontres d’espoir et quelques manifestations de soutien. Au moment de l’épreuve de force, face à l’étouffement organisé par la troïka, le mouvement populaire est resté étrangement insuffisant à l’échelle européenne.

L’organisation européenne des droites nationalistes serait-elle plus avancée - réunion de Coblence - que celle des syndicats ou des partis de gauche, internationalistes  ?

L’État nation est le seul lieu où s’exerce une démocratie incomplète, discutable, locale, régionale, nationale. Les démocraties populaires n’ont pas fait leur preuve. Pour le moment, il n’est rien de mieux que cette démocratie incertaine même si elle est fortement biaisée par des inégalités croissantes aux niveaux économique, social, culturel... La règle est une personne, une voix mais le poids des personnes ne se résume pas au bulletin de vote. Certains n’ont pas besoin de voter pour peser sur les décisions grâce aux moyens matériels et immatériels dont ils disposent… Renforcé par l’organisation institutionnelle de l’Union européenne, structure de démocratie indirecte, voulue par les gouvernements des États membres...

La nation est un lieu d’homogénéisation culturelle, linguistique (homogénéisation de la langue nationale, parfois contre d’autres langues), nationalisation de la société. Cette homogénéisation peut rencontrer des difficultés avec des populations nouvellement arrivées, être en conflit avec des entités locales, régionales – qui revendiquent leur droit à l‘existence culturelle ou même étatique au nom du principe des nationalités. Elle peut être menacée par des tendances supranationales, Europe, mondialisation. Mais cette homogénéisation permet d’assurer le vivre ensemble dans une société relativement pacifiée et un fonctionnement institutionnel dans le respect de certaines règles.

C’est aussi le lieu le plus important de solidarité institutionnelle. Certes la solidarité familiale n’est pas négligeable. Mais la solidarité institutionnelle est essentiellement nationale, solidarité entre communes, départements, régions, même si, à ce niveau, l’Union européenne joue un certain rôle. Solidarité nationale surtout entre individus et générations, solidarité de plus en plus attaquée par la mise en question de tout le système de protection sociale : sécurité sociale, allocations diverses, retraites, chômage… Par sa privatisation, par l’internationalisation de la finance et des assurances et au niveau idéologique.

En France, pour l’Insee, la part des dépenses socialisées dans la consommation des ménages s’élevait à 25 % en 2015. Beaucoup plus dans des secteurs essentiels, aux trois quarts pour les dépenses liées à la santé et lenseignement est financé à 90 % par l’État…

Cette homogénéisation de la nation peut, aussi, être dangereuse si elle est dévoyée dans sa forme nationaliste ce qui a malheureusement souvent été le cas. Quand elle s’éloigne de la légitime satisfaction d’être à la prétention d’être supérieure à toutes les autres : ce qui a été porté à son paroxysme par le nazisme sur le plan intérieur et sur le plan extérieur. Ou quand ce nationalisme a détourné un universalisme proclamé pour exporter la civilisation et la construction d’un empire colonial hier ou promouvoir, aujourd’hui, une politique d’exclusion à l’intérieur : liberté, égalité, fraternité confinées à une partie de la population. Qui divise les couches sociales les plus défavorisées et les entraîne dans des affrontements fratricides.

Faute de proposer un avenir solidaire à tous, l’extrême droite divise en offrant à ceux qui souffrent un exutoire illusoire mais qui assure la poursuite de son développement. Pour paraphraser un ancien président de États-Unis si, faute d’ennemi extérieur vous pouvez convaincre l’homme blanc... qu’il vaut mieux que l’homme de couleur le plus talentueux, de grands espoirs vous sont permis.

La nation a eu de multiples définitions mais c’est, probablement, le sentiment d’appartenance qui la définit le mieux. Or le sentiment d'appartenance à la nation française s'affirme régulièrement au fil des générations, y compris chez chez les enfants de l’immigration - 93 % d’entre eux se sentent Français d’après l’Insee (Figaro 08/01/16). Mais si la solidarité nationale se délite, elle risque d’être remplacée par d’autres solidarités dangereuses pour l’avenir.
La glorification dangereuse de l'État nation et l'appâtage des minorités qui va avec, libère une énergie antidémocratique.



6 réactions


  • Fifi Brind_acier Fifi Brind_acier 17 février 10:33

    Tiens, un peu de pub pour le FN en passant.., ça mange pas de pain !
    Lier souveraineté avec fachos, un grand classique désormais.
    « Restons bien dans l’ UE, sinon c’est le FN qui en profiter »...

    Comme si le FN était destiné à gouverner, alors qu’il n’est là que pour salir la souveraineté et faire élire Macron !


    Mais rien sur l’indépendance et la souveraineté vues par les Communistes et les Gaullistes qui ont oeuvré à la libération de la France... et qui ont permis la construction du modèle social français que l’ Europe veut détruire.

    • Paul ORIOL 17 février 14:31

      @Fifi Brind_acier
      Je croyais avoir noté dans mon introduction qu’une partie de la gauche soutenait encore la nation par nationalisme et que la gauche n’avait pas toujours rejeté la notion de nation.
      Bien à vous


  • rogal 17 février 10:40

    Bon tableau historique.
    Évitons de confondre le nationalisme, attachement à la nation pour l’essentiel, avec sa forme extrémiste qui déshonore l’idée de nation et que l’on ferait mieux d’appeler systématiquement ’’ultranationalisme’’, ou quelque chose de semblable.
    Quant au patriotisme, est-ce autre chose qu’une face psychologique, affective, du nationalisme ? Fifi va sûrement venir nous rappeler le distinguo gaullien (haine des autres / amour des siens). Il ne me convainc guère, parce qu’il consiste à prendre ’’nationalisme’’ au sens d’ ultranationalisme, comme le veut la propagande soi-disant internationaliste (gauchiste ou européiste). Je crois que Charles de Gaulle avait plus d’humour que bien de ses thuriféraires.


    • Fifi Brind_acier Fifi Brind_acier 17 février 11:52

      @rogal
      Et oui, bien sûr, mélangeons bien tout, pour que personne ne s’y retrouve...

      Un pays souverain peut prendre des décisions contre la finance et contre la mondialisation, choses bien inutiles par les temps qui courent, sans doute...

      - laisser les banques faire faillite.
      - remettre en place le contrôle des capitaux pour protéger les entreprises et le patrimoine.
      - protéger les comptes bancaires des citoyens.
      - dévaluer la monnaie...


      C’est pourtant ce qu’ a fait l’ Islande, pays souverain, pour sortir le pays de la crise, alors qu’elle était bien plus endettée que la Grèce :
      Résultat : 1,9% de chômage. Exemple surtout à ne pas imiter...

    • rogal 17 février 12:32

      @Fifi Brind_acier
      « Et oui, bien sûr, mélangeons bien tout, pour que personne ne s’y retrouve... »
      Effectivement le rapport entre mon commentaire à l’article de Paul Oriol et votre réaction au dit commentaire m’échappe.


    • Fifi Brind_acier Fifi Brind_acier 17 février 18:51

      @rogal
      La glorification dangereuse de l’État nation et l’appâtage des minorités qui va avec, libère une énergie antidémocratique.

      C’est la conclusion de l’article.
      La finance et les multinationales préfèrent la fin des frontières et des Etats nations.
      Sans Etats Nations, pas de lois pour les réguler ou les interdire.


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