mercredi 30 octobre 2019 - par karl eychenne

Des taux sans intérêt

Les taux bas seraient une opportunité pour les uns, un mauvais présage pour les autres. À moins que les taux pratiqués aujourd’hui ne signifient plus grand chose, qu’ils n’aient plus rien d’intelligent à dire sur le monde dans lequel nous vivons ?

Les taux d’intérêt à des niveaux aussi bas opposent deux visions du monde :

  • Les taux bas sont une aubaine : une occasion unique pour financer demain. On appelle cela du calcul actuariel : des taux bas dopent la valeur présente des projets futurs. Il est donc souhaitable de s’endetter pour financer ces projets, dès maintenant, par exemple des projets en faveur de l’environnement.
  • Les taux bas sont un mauvais présage : ils n’ont pas atteint ces niveaux par hasard, il y a forcément une mauvaise nouvelle à venir. D’ailleurs, regardez l’inversion de la courbe de taux d’intérêt récemment observée aux Etats-Unis, elle a toujours été suivie d’une récession économique.

En fait, il existe une troisième vision du monde :

  • Les taux bas n’ont rien à nous dire d’intelligent. En effet, les modèles standards ou plus techniques ont les plus grandes difficultés à justifier les niveaux actuels des taux, à moins d’hypothèses boiteuses. Faut-il s’en inquiéter ? Pas forcément, ce n’est pas parce que l’on n-y-comprend plus rien qu’il y a forcément quelque chose de subtil caché derrière.

 

On ne comprend plus rien aux taux d’intérêt

Comment justifier des niveaux de taux d’intérêt aussi faibles ? Les explications pleines de bon sens ne manquent pas pour justifier la tendance baissière des taux. Mais lorsqu’il s’agit de justifier l’ampleur de la baisse, c’est plus difficile. Ainsi, la science économique a un mal fou pour « sauver le phénomène » des taux d’intérêt. En fait, elle n’y arrive pas.

- La tragédie des modèles.

Les modèles se classent comme les chaussettes, par paire. On peut associer les modèles très théoriques (Ramsey et Solow) à des modèles peu performants ; les modèles plus pragmatiques (économétriques) à des modèles trop adhocs ; et les modèles d’artillerie lourde (Machine Learning) à de véritables boites noires. Quels qu’ils soient, aujourd’hui tous ces modèles ont d’extrêmes difficultés à justifier les niveaux actuels des taux d’intérêt, à moins d’hypothèses très discutables sur le comportement des agents économiques, ou sur la stabilité des paramètres retenus.

Publicité

- Le paradoxe de l’inflation.

Pourquoi des taux d’intérêt si bas n’ont-ils pas entrainé une envolée des prix ? C’est effectivement ce que l’on observait durant les périodes dites normales où les taux d’intérêt évoluaient sur des niveaux plus élevés. Mais aujourd’hui, les taux extrêmement bas ne produisent pas l’hyper - inflation qu’ils devraient. Jadis, la physique fut confrontée à un tel dilemme : la catastrophe ultraviolette. On avait un bon modèle pour comprendre les ondes jusqu’à certaines fréquences, mais pour certaines ondes extrêmes il y avait un problème : un feu de cheminée était alors interprété comme une source de rayonnements mortel… On finît par changer de modèle.

- Des Banques Centrales aux abois.

Il est souvent avancé que si les taux sont si bas, c’est justement parce que les Banques Centrales pratiquent une politique ultra-accommodante. Mais, c’est à moitié vrai : d’une part cette politique n’est pas tombée du ciel, elle leur a été imposée par l’urgence économique des crises successives. En caricaturant à peine, on dira que la baisse des taux longs n’a pas été provoquée par la baisse des taux directeurs, mais que c’est elle qui a provoqué la baisse des taux directeurs. Mais ce qui tracasse vraiment les Banques Centrales, c’est que cette même urgence économique ne dispense pas les taux longs d’obéir à d’autres facteurs structurels à l’œuvre depuis longtemps, et qui sont eux bien plus difficiles à identifier et quantifier.

Puisque les taux ne semblent plus obéir aux manuels et aux modèles, ouvrons une autre piste : peut-être que si les taux sont devenus incompréhensibles, c’est parce qu’il n’y a rien à comprendre ?

 

Et si les taux n’avaient plus rien à dire ?

Nous proposons 3 arguments en faveur de cette thèse :

- Des taux qui réagissent moins bien

Publicité

D’abord, il faut être honnête : non, les taux d’intérêt ne sont pas devenus complètement aveugles au cycle économique. Ainsi, lorsque les indicateurs avancés de l’économie s’améliorent plus qu’attendu, on voit instantanément les taux d’intérêt remonter ; et inversement. Oui mais quand même, si l’on est attentif, et que l’on regarde cela sur plus longue période, on notera que cette réaction est de moins en moins forte ; comme si les taux se désensibilisaient progressivement du cycle économique.

- Des taux qui prévoient moins bien

Les taux d’intérêt auraient un pouvoir prédictif sur le cycle économique, mais pas tout seul, pas toujours, et même de moins en moins. Pas tout seul car si les taux prévoient c’est surtout lorsqu’ils ont associés à une autre variable : la plus célèbre association est la courbe de taux, qui lie le taux long au taux court. Pas toujours car en fait ce pouvoir prédictif serait surtout très dépendant du contexte : durant les crises le pouvoir prédictif est plus fort. De moins en moins, car depuis quelques années le pouvoir prédictif aurait diminué, à cause d’un cycle particulier, des politiques, on ne sait pas.

- Le trou noir japonais

Depuis 30 ans maintenant : la Banque Centrale crée toujours plus de monnaie, pratique toujours des taux bas, mais toujours pas de reprise de l’inflation. Davantage de dette ? toujours pas d’inflation. Les taux japonais n’intéressent plus les japonais, mais les autorités agitent ces taux comme un chiffon pour signifier qu’ils sont encore vivants. D’une certaine manière, on pourrait dire la même chose des taux européens et américains, qui semblent s’effondrer sur eux-mêmes. On ne reconnait plus les taux, que les crises successives et les politiques monétaires non conventionnelles ont achevé de défigurer.

 

Conclusion : les aveugles et l’éléphant

On ne sait donc pas ce qui se cache vraiment derrière des taux si bas. On les palpe, on les secoue, on les sent, pour y deviner un message. Chacun y voit alors quelque chose qui lui fait écho : les taux d’intérêt si bas sont une opportunité pour les uns, un mauvais présage pour les autres. De la même façon, les aveugles et l'éléphant est une fable indienne qui raconte l'histoire de six voyageurs aveugles explorant différentes parties d'un éléphant : « c’est un serpent » dira l’un en touchant la trompe, « c’est une lance » dira l’autre… Finalement, ce n’est ni l’un ni l’autre. Une fable destinée à nous mettre en garde contre la tentation de tout interpréter. Dans notre cas, peut-être que les taux bas ne sont ni une aubaine, ni un mauvais présage, ils signifient autre chose, peut-être plus grand-chose.



10 réactions


  • Trelawney Trelawney 30 octobre 2019 12:46

    Le taux d’intéret bas et bientôt négatif pour les particuliers, permet à ces derniers d’investir ou tout simplement acheter un bien quelconque sans vider son compte bancaire.

    Lorsque dans les années 2000 les banques ont développé un nouveau produit « l’obligation hypothécaire » destinée à financer les prêts aux particuliers, les épargnants se sont rués sur ce produits hyper fiable, car aucun particulier ne paie pas son crédit si le bien est hypothéqué. Cette masse d’argent a afflué dans les banques et il a bien fallu se trouver des emprunteurs pour faire tourner la machine.

    Tout le monde était content : les banques qui se gavaient avec les commissions, les particuliers qui pouvaient ainsi s’acheter un toit et les politiques heureux de voir l’économie boostée par la construction.

    Normalement ça devait se terminer une fois que le particulier avait sa maison (le plus grand des arbre ne va pas jusqu’au ciel), mais l’argent des obligations affluait et les banques ont lancé des meutes de commerciaux pour dénicher les futurs nouveaux emprunteurs. On a fait croire à ces derniers qu’une fois leur maison achetée, ils pouvaient recommencer l’opération en achetant une autre puis encore une autre qu’ils loueraient. Puis on a ciblé les salariés du cash (prostituées, striptaeseuses, dealers etc). Comme ça ne suffisait pas, on a ciblé les migrants sans papiers. Et c’est comme cela que les USA se sont retrouvés avec un stock de logements sans locataires et que les incidents de paiement ont commencé jusqu’à foutre en l’air toute l’économie du pays puis ensuite celle du monde.

    Le taux d’intéret bas permet de doper l’économie à condition de n’être pas trop regardant sur l’emprunteur. Drahi s’est construit un empire network avec 1 euro en poche et une montagne de dette. Beaucoup d’autres l’ont suivi dans cette démarche (moi j’appelle cela délire).

    Mais lorsque vous vendez quelque chose que vous savez sans valeur......


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 30 octobre 2019 13:35

    Le problème des taux négatifs destinés à soutenir une monnaie en péril, c’est que même les investisseurs à la base du système sont dupés et qu’ils n’aiment pas ça. C’est une technique de fuite en avant sans lendemain.

    En 1979, les taux au jour-le-jour du marché monétaire suisse, qui étaient déjà proches de zéro, sont devenus négatifs pendant plusieurs jours à la suite d’une intervention massive de la Banque nationale suisse sur le marché des changes pour enrayer la dépréciation du franc suisse ;

    Ce phénomène a eu une incidence sur les dépôts des particuliers (souvent étrangers) rémunérés traditionnellement chaque trimestre, avec une marge pour la banque de l’ordre de 1 à 2 %, dès que les taux monétaires sont devenus inférieurs à la marge. La Confédération suisse a dû en toute hâte légaliser ce prélèvement car il était trop tard pour modifier les programmes informatiques lorsque l’on s’est inquiété de cette dérive d’une rémunération négative !


  • charly10 30 octobre 2019 14:32

    Personnellement je n’ai jamais eu pour éthique de faire de l’argent avec de l’argent.Et je n’ai jamais admis que certains se sucrent particulièrement sur le dos des finances étatiques. Ce qui s’est passé en Europe en 2012, période ou la finance spéculative s’est attaquée à la dette des états européens du sud est un scandale. Il est vrai que l’on peut dire« Merci » à Bérégovoy d’avoir permis à la spéculation de mettre en péril notre état via la financiarisation de notre dette publique ; par la création les fameuses OAT en 1987. Faut-il rappeler que la dette française est de 2200 milliards dont presque 60 %, sont le fait d’intérêts cumulés. Heureusement Mario Draghi a réagi dans le bon sens pour le bien des citoyens. Après que ceux qui avaient l’habitude de « jouer » dans tous les systèmes spéculatifs depuis des lustres, se mordent les doigts et poussent des cris d’orfraie à cause des taux bas, je m’en « tamponne ». S’ils veulent spéculer, qu’ils restent dans leurs zones d’influences, mais s’attaquer aux états via des intérêts excessifs comme on en a connu dans les années 80//90 et jusqu’à 2010, cela suffit.

    A propos de la dette 2 excellentes émissions à revoir car toujours d’actualité.

    https://www.youtube.com/watch?v=1tXqE4yjJxY

    https://www.youtube.com/watch?v=-SIcOG1LY8k


  • Attila Attila 30 octobre 2019 17:42

    Des anciens banquiers de la BCE ou des banques nationales ont poussé un coup de gueule contre la BCE et son président Mario Draghi. Ils dénoncent sa politique dévastatrice de taux d’intérêt négatifs, accommodants certains gouvernements lourdement endettés, notamment celui de son pays, l’Italie.

    Fronde des banquiers centraux contre la BCE et Draghi

    .


    • Trelawney Trelawney 30 octobre 2019 19:21

      @Attila
      Parce qu’ils veulent un euro fort alors que Draghi veut une parité entre le $ le yen et l’euro. Donc dès que l’euro s monte il fabrique des billets pour relancer l’économie.
      Merkel qui est une burne en matière d’économie voulait un euro fort avec l’Allemagne qui fabrique des produits qui se vendront quand même vu qu’ils sont de qualité. On voit tous ce que ça donne lorsque l’Allemagne ne vend plus ses produits.
      L’économie française a abandonné son industrie pour se tourner vers les services et la finance. Cette économie est plus que rentable car basée sur des systèmes d’abonnement (mutuelle, assurance, crédit loa, téléphone etc) alors que l’économie allemande basée sur les achats de produits comme l’économie chinoise et victimes des alléas 


    • Attila Attila 30 octobre 2019 20:22

      @Trelawney
      Dans la vidéo de mon message, il est fait état d’un lien possible entre le fait que Mario Draghi soit italien d’une part, et que son pays lourdement endetté ait besoin de taux faibles, voire négatifs. Ce qui lui est reproché est de ne pas être neutre alors qu’il est président de la BCE : il privilégie les intérêts de son pays au détriment des autres pays membres de l’Euro.
      .
      "Merkel qui est une burne en matière d’économie voulait un euro fort avec l’Allemagne qui fabrique des produits qui se vendront quand même vu qu’ils sont de qualité "
      Comme le montrent les rapports du FMI, l’intérêt de l’Allemagne à être dans l’Euro est que cela lui procure une monnaie avec un cours inférieur à celui d’une monnaie nationale. Par contre, les pays du sud de l’
      euro voient le cours de la monnaie, l’Euro, plus élevé que s’ils avaient gardé leur monnaie nationale d’avant, ce qui pénalise leurs exportations.
      Le FMI a même calculé que la différence entre les monnaies allemandes et françaises seraient de 21%
      Des produits allemand 21% moins chers que les français, c’est plus facile pour exporter.
      Les conséquences d’une sortie de l’Euro

      .


  • Le421 Le421 30 octobre 2019 17:49

    Ouais, des taux sans intérêts, voire négatifs... Pour qui ?

    Si je prends 1.000€ à crédit sur ma carte Facélia, c’est 18.62% le TEG.

    Moi, je m’en branle, mais celui qui est pris à la gorge, il morfle !!


    • Trelawney Trelawney 30 octobre 2019 19:10

      @Le421
      Pour relancer l’économie en Europe, la BCE va bientôt proposer des crédits à taux négatif pour le particulier.
      Si vous empruntez 10000 euros sur 10 ans, vous ne paierez au total que disons 9800 euros intérêt compris. les 200 euros plus les « frais de banque » seront fait avec la planche à billet et restitués à la banque. Cela vous permettra d’acheter des véhicules propres, des maisons et forcément des biens cautionnables pour garantir le pret.
      C’est dans les tuyaux. mais s’ils n’ont trouvé que cela pour faire de la croissance, ça vous donne une idée de la limite de cette nouvelle économie subventionnée à coup « d’hélicoptère monnaie ».
      Je pense qu’en matière d’économie capitaliste, on est arrivé au bout du bout


    • Le421 Le421 30 octobre 2019 21:05

      @Trelawney
      Effectivement, à taux négatif, cela peut paraître intéressant.
      Sauf que si vous achetez aujourd’hui une bagnole à 10.000€, dans trois ans, elle n’en vaudra (si tout va bien !!) que la moitié.
      Et vous rembourserez toujours sur la valeur de base.
      Pire.
      Les 10.000€ d’aujourd’hui ne permettrons pas d’acheter la même chose dans dix ans. Compte tenu de l’inflation réelle, pas celle bidon de l’INSEE qui n’est là que pour rassurer le chaland, c’est certain !!
      Les produits de consommation courante et obligée augmentent, alors on compense en collant des écrans plats et autres cochonneries dans le caddie pour compenser.
      Vous avez essayé de croquer du tv led 4k beurré au petit déjeuner ?
      C’est pas terrible...  smiley


  • jjwaDal jjwaDal 31 octobre 2019 18:43

    L’argent n’est pas une capacité de travail, pas une ressource naturelle renouvelable ou non qui peut se tarir, pas une compétence acquise au terme d’un long processus, toutes choses qui pourraient manquer et ne manquent nullement. Ce n’est qu’un outil transactionnel, l’huile dans l’engrenage de la machine économique. Par définition, on ne peut en manquer et on a simplement créé un système économique où il manque à la plupart tout en s’accumulant pour quelques uns.
    Tout regard extérieur y verrait le signe d’une grave anomalie de fonctionnement de l’économie. Nous, non...
    L’essentiel de l’argent circulant dans le monde (99% de mémoire) ne sert nullement à un achat ou une vente de bien ou services, mais à « jouer au casino » l’avenir des entreprises, voire même de sociétés entières. Donc, persister à voir un système fonctionnel quand tous les signaux sont au rouge me semble un signe de névrose grave, ou de conflit d’intérêts entre ceux à court terme d’un pourcent de la population et ceux à long terme des 99% qui restent.
    L’usure nous a mené là où nous sommes. Donc, je ne vois aucune raison de craindre a priori des taux directeurs bas. On voit bien que l’essentiel des masses monétaires monstrueuses crées post 2007/2008 tournent en boucle au casino et ne peuvent descendre dans l’économie réelle, vu la strangulation salariale dans les pays riches depuis le début des années 1980, le taux de croissance déclinant des populations riches, leur vieillissement et la saturation des besoins. On peut ajouter des millions de m2 de surfaces commerciales, on ne peut traire une vache qui n’a plus de lait...
    Et si les Japonais avaient découvert par hasard, ce que refusent de voir tout ceux qui estiment que les Etats doivent se faire rançonner par les marchés financiers sous peine de .... Des menaces ?...

    C’est quand les masques tombent que le vrai spectacle commence .  smiley


Réagir