lundi 17 juin - par Paul Jael

MV = PT

MV = PT... Voici une équation bien connue de tous les économistes. Son concepteur est l’économiste américain Irving Fisher (1867-1947) qui l’a baptisée « équation de l’échange ».

  • M est la masse monétaire en circulation
  • V est la vitesse de circulation de la monnaie
  • P est le niveau général des prix
  • T est le volume des échanges sur les marchés des biens

Dans l’ouvrage « The Purchasing Power of Money » (1911), l’auteur utilise cette équation pour développer la fameuse théorie quantitative, elle-même bien plus ancienne. La théorie quantitative ne se limite pas à cette équation qui est tautologique ; elle lui donne un sens, au sens premier du mot « sens ». M est déterminé par l’autorité monétaire selon sa discrétion (ou par la quantité d’or à l’époque) et V est stable et déterminé par la coutume. Ce n’est donc pas PT qui détermine MV mais MV qui détermine PT. Mais est également exogène, car déterminé par la capacité de production de l’économie. Finalement, on obtient que M détermine P et rien que et certainement pas T. C'est ce qu'on appelle la neutralité de la monnaie.

Milton Friedman, concepteur du monétarisme, considère Fisher comme l’une de ses principales influences. Les monétaristes et leurs héritiers, les nouveaux classiques ont rejeté la courbe de Phillips, une courbe néo-keynésienne qui montre une relation inverse entre le taux de chômage et le taux d’inflation, dont il fut inféré qu’il est possible de réduire le chômage en menant une politique inflationniste. Selon les monétaristes, le chômage ne se réduit que très temporairement pour revenir rapidement à son taux naturel, ne laissant sur le terrain que l’inflation. On voit la filiation avec la théorie quantitative : quand on augmente M pour accroître T, on arrive juste à élever P.

Vingt ans après le « Purchasing Power », le monde pataugeait dans une terrible dépression, qui eut l’effet d’infléchir la pensée d’Irving Fisher. Il publia l’ouvrage « Booms and Depressions » en 1932 et l’article « The Debt-Deflation Theory of Great Depressions » en 1933. J’ai profité de sa visite à Bruxelles la semaine passée pour l’interviewer.

Monsieur Fisher, pensez-vous qu’une variation de M peut affecter T sans affecter P ?

Appelez-moi Irving, mais permettez-moi de continuer en Anglais. “One of the more important of such interrelations is the direct effect of lessened money, deposits and their velocity in curtailing trade, as evidenced by the fact that trade has been revived locally by emergency money without any raising of the price level”[1].

Irving, est-il souhaitable de mener une politique inflationniste pour enrayer la dépression ?

If the foregoing analysis is correct, it is always economically possible to stop or prevent such depression simply by reflating the price level up to the average level at which outstanding debts were contracted”[2]

Ne serait-il pas plus indiqué d’attendre que l’économie se redresse par elle-même par les forces du marché ?

Those who imagine that Roosevelt’s avowed reflation is not the cause of our recovery but that we had ‘reached the bottom anyway’ are very much mistaken (…) Had no ‘artificial respiration’ been applied, we would soon have seen general bankruptcies of the mortgage guarantee companies, saving banks, life insurance companies, railways, municipalities, and states.

 

Fisher était très préoccupé par un problème que les modèles macroéconomiques modernes tendent à sous-estimer : l’insolvabilité des débiteurs, dont on a vu avec les subprimes les ravages qu’elle peut causer. Dans la crise de 2007, on est passé tout près de l’inflation négative qui augmente le poids des dettes et sans doute aurait-elle eu lieu sans le fonctionnement à plein régime de la planche à billets.

Après ces considérations de Fisher, que reste-t-il de la théorie quantitative ? T est tout sauf exogène. Non seulement il varie avec M mais dans certaines situations, il semble solidaire avec P.

Sans craindre de se contredire, Friedman avait d’ailleurs considéré que les politiques monétaires restrictives portaient une lourde responsabilité dans la gravité de la crise de 1929. Aujourd’hui, plus aucun économiste et plus encore aucun politique ne se risquerait à abandonner le levier monétaire pour contrer une crise.

 

[1] Fisher Irving “The Debt-Deflation Theory of Great Depressions” Econometrica 1933 p.342

[2] Ibid p.346, ainsi que l’extrait suivant.

 



16 réactions


  • Aimé FAY Aimé FAY 17 juin 11:16

    Ok, mais Richard Cantillon avait déjà écrit (vers 1730) "L’augmentation de l’argent entrainera une augmentation de dépense, et cette augmentation [...] entrainera une augmentation des prix du marché [...]." dans Essai sur la nature du commerce en général, seconde partie, chap. VI, p. 90.


    • Paul Jael 17 juin 14:08

      @Aimé FAY
      Certains auteurs du 17e siècle avaient déjà une bonne compréhension de ce mécanisme, par exemple John Locke.


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 17 juin 11:30

    La création monétaire ex nihilo que pratiquent les banques est semblable à la fabrication de monnaie (réprimée par la loi) par des faux-monnayeurs. Concrètement, elle aboutit aux mêmes résultats. La seule différence est que ceux qui en profitent sont différents.


    • JL JL 17 juin 13:50

      @Séraphin Lampion
       
       contrairement aux faux monnayeurs, l’institution bancaire détruit autant de monnaie qu’elle en crée : de fait elle ne crée que de « l’argent*temps ».
       
      J’explique : à l’instant « t1 » la banque crée en effet ex-nihilo, une quantité « q » de monnaie qu’elle prête ; puis elle perçoit de droit, des intérêts sur cette quantité ; enfin quand l’emprunteur a remboursé sa dette à l’instant « t2 »

      , le montant « q »

      du remboursement" est annihilé.
       
      En définitive, ce qui a durablement été introduit par création ex-nihilo dans l’économie ce n’est pas « q » mais « q*(t2-t1) »


    • Paul Jael 17 juin 14:10

      @Séraphin Lampion
      J’écrirai bientôt un article à propos des fantasmes que suscite la création monétaire « ex nihilo » par les banques.


    • Hervé Hum Hervé Hum 17 juin 14:18

      @JL

      C’est exact ce que vous écrivez et cela montre la différence fondamentale entre la monnaie crédit où seuls les intérêts demeurent et la monnaie d’épargne, où en plus des intérêts, le montant q de votre exemple reste actif.

      Ce que Fisher et l’auteur oublient (comme tous les autres) dans leur analyse et qui pourtant est la clé de voute du système monétaire, c’est l’épargne !

      Tout comme en 1929 eb 2008 ou même dans n’importe quelle crise monétaire, c’est l’épargne qui crée la faillite du système. Tout simplement parce que plus cette épargne grandit, plus elle accroît sa pression sur l’économie productrice, dites réelle.

      Le système monétaire fondé sur la monnaie d’épargne est une cavalerie ou pyramide de Ponzy. Le plus incroyable, mais il n’y a pas d’autres alternatives au système de Ponzy, c’est que la solution pour contrer la crise est de faire tourner la planche à billet, donc, d’alimenter la pyramide pour la faire durer plus longtemps, retarder l’échéance de la faillite et dans le contexte actuel, tout faire pour que ce soit l’autre qui soit désigné comme coupable.

      Pour que l’égalité mc = pt soit vrai, il faut limiter l’épargne, interdire l’intérêt et la rendre fondante dans le temps. Donc, avoir essentiellement une monnaie de crédit, où la dette est annulé par son remboursement. Mais, cela implique aussi l’abolition de la propriété des moyens de productions collectifs.

      Bref, autant de conditions qui sont incompatible avec le système capitaliste, donc, contre l’interdit de penser de tout économiste liés au système actuel.


    • sahb 17 juin 18:30

      @Paul Jael et l’état du monde c’est un fantasme ???!!!


    • Hervé Hum Hervé Hum 18 juin 08:27

      @Hervé Hum

      Petite rectification, mv = pt ne peut être vrai qu’à la condition où il n’y a pas une partie de la masse monétaire qui soit retiré de la circulation pour être placé en épargne (et qui implique la création monétaire au delà de l’économie réelle, parce qu’elle induit un seul sens de mouvement final de la masse monétaire, soit, sa concentration dans les mains des seuls propriétaires de l’économie où seule la vitesse de transfert, de concentration de la richesse monétaire peut être contrôlé, mais pas stoppé). Or, cette épargne étant essentiellement constituée par la plus-value et tout échange marchand étant motivé par celle-ci ; l’égalité ne peut pas être vrai, car ne tient pas compte du taux de profit retiré. Cette égalité ne peut donc être vrai, que si le profit est lui aussi laissé en circulation, ce qui n’est évidemment pas possible en système capitaliste, mais uniquement en système communiste.

      Cette égalité est donc trop simpliste, oubliant la donnée fondamentale du système économique capitaliste, soit, l’impôt privé, car l’impôt public est normalement remis en circulation et ne viole pas l’égalité.

      Sur la base de ce qu’écrit l’auteur de l’article, c’est une faute de raisonnement impardonnable à ce niveau là, qui ne peut s’expliquer que par l’interdit de penser eh dehors du système.


    • Paul Jael 18 juin 17:30

      @Hervé Hum
      Cette égalité est tautologique et à ce titre, elle est toujours vérifiée. Les économistes s’opposent quant à l’interprétation qu’il convient de lui donner, mais pas sur l’égalité elle-même. Si de l’argent dort dans un matelas ou ailleurs, V, qui est la vitesse moyenne de circulation, diminuera de façon à maintenir l’égalité.


    • Hervé Hum Hervé Hum 18 juin 18:00

      @Paul Jael

      Non, je crois plutôt que j’ai mal lu !!!

      J’ai lu (trop vite) masse monétaire totale existante au lieu de masse monétaire en circulation

      Ce que j’écris est juste, mais à coté de la plaque...


    • Hervé Hum Hervé Hum 18 juin 19:20

      @Paul Jael

      Quant à l’interprétation qu’on peut en donner, je n’en vois qu’une, de permettre d’oublier l’essentiel, c’est à dire, comment se construit cette égalité !

      En effet, elle rend compte des conséquences d’une relation de causalité, mais ne dit absolument rien de sa et ses causes !

      Dès lors, elle laisse la porte ouverte à de nombreuses interprétations, plus ou moins contradictoires entre elles, sans en dégager une en particulier.

      Sauf peut être ce que nous en disent Adam Smith et Karl Marx.

      Qui contrôle M ? et qui décide de la vitesse V ? et les prix, sur quels rapports, outre la productivité ? Quand au volume des échanges !

      La formule est trop vague, elle rend compte d’un équilibre, mais ne peut rien dire de ses causes, sinon les nommer...


  • DamienR 17 juin 16:18

    Petite précisions et quelques critiques sur des réponses que vous donnez à certains commentaires : 

    A la base, Phillips a compilé un siècle de données dans le but de répondre à la question : y’a t’il un lien de corrélation entre les salaires et l’inflation ? La transposition expérimentale sera plus tardive... c’est Solow et Samuelson qui ont repris ses statistiques pour mettre en évidence (déceler empiriquement) le lien entre le chômage et l’inflation. (on sait donc pourquoi la classe dirigeante maintient la masse monétaire à son niveau le plus bas possible, allez voir les propos très révélateurs de l’OCDE sur les chômeurs, c’est...quelque peu cynique)

    Vous dites que vous comptez débunker la « légende populaire » de la prétendue création monétaire ex-nihilo par les banques. Il me semble que vous aurez du mal à aller à l’encontre de ce fait objectif : Le crédit est bien une création ex-nihilo en tant qu’il est une monétisation de créances non-monétaires (-100 en passif côté banque, +100 côté entité emprunteuse) puis destruction après le remboursement du prêt. Si on prend en compte le caractère dérisoire des restrictions actuelles sur la création monétaire privée (un rapport d’1 à 3 entre le fond propre de la banques privée et la BCE je crois, à vérifier je dis ça de tête), j’ai peur que vous ayez du mal à réfuter cette affirmation, mais je lirais votre papier attentivement. smiley


    • Paul Jael 17 juin 18:51

      @DamienR
      La courbe de Phillips a donné lieu à l’une des plus mémorables controverses de l’histoire de la science économique entre ceux qui y croient et ceux qui n’y croient pas. Personnellement, j’y crois ; vous aussi, dirait-on. Voilà au moins une chose sur laquelle nous sommes d’accord.


  • docdory docdory 17 juin 18:05

    @ Paul Jaël

    Votre article est particulièrement énigmatique, et utilise des concepts que vous ne définissez pas, ce qui serait pourtant fort nécessaire pour le lecteur néophyte.

    1°) Qu’est-ce qu’une masse monétaire ? Une monnaie est une unité de prix ( par exemple une baguette de pain vaut un euro ) alors que la masse s’exprime avec une unité de masse qu’on appelle le kilogramme ( exemple : un litre d’eau a une masse de 1 kg ).

    Les unités, qu’elles soient de longueur , de poids ou de prix, sont des concepts, et les concepts n’ont pas de masse en eux-mêmes ( le concept de kilogramme, par exemple, a une définition, qui n’a pas plus de masse que la feuille de papier où est inscrite officiellement cette définition ! ).

    Cent euros payés en pièces de cinq centimes auront bien plus de masse que cent euros payés avec un billet de cent euros, donc la masse d’une monnaie n’est pas un critère très pertinent pour juger du prix d’une chose...

    2°) Qu’est-ce qu’une vitesse de circulation de la monnaie ? Si je met une pièce dans un parcomètre, la vitesse atteinte par cette pièce de monnaie dépendra de la pesanteur terrestre et de la distance à parcourir entre la fente et le réservoir de monnaie. Généralement, la monnaie ne circule guère plus vite que la main qui la porte, sauf en cas de transaction électronique, au cours de laquelle la vitesse de circulation de la monnaie est celle du courant électrique, autrement dit très rapide.

    3°) Le « niveau général des prix » est un concept qui semble ne faire pas plus de sens que les autres. Il n’y a pas de « niveau général des prix » pas plus qu’il n’y a de « niveau général des distances ». Il est bien plus cher d’acheter un Airbus A 380 qu’une baguette de pain, de même que la distance Clichy-Porte de Saint-Ouen est très inférieure à la distance Voie lactée-galaxie d’Andromède. Il est donc aussi absurde de parler de niveau général des prix que de niveau général des distances !

    4°) Enfin, le « volume des échanges sur les marchés des biens » est aussi un concept énigmatique. Si l’on achète un Airbus A380, le volume échangé ( exprimé en mètres cube ) est à l’évidence plus important que le volume d’une boite d’allumettes, mais je ne crois pas que qui que ce soit puisse calculer le volume de l’ensemble des objets achetés au cours d’une année...

    L’équation selon laquelle une certaine masse multipliée par une certaine vitesse ferait la même chose qu’un niveau multiplié par un volume est donc particulièrement bizarre pour le lecteur de base !

    Enfin, a propos du dénommé Irving Fisher, vous dites en début d’article qu’il est mort en 1947 ( paix à son âme ), et cependant en fin d’article vous prétendez la chose suivante : «  J’ai profité de sa visite à Bruxelles la semaine passée pour l’interviewer. » 

    Ce Mr Fisher aurait donc quitté son cimetière ou il était confortablement installé depuis 72 ans pour se rendre à Bruxelles pour que vous l’interviewiez ? Serait-ce un écono-zombie ? 

    Evidemment, il ne faut pas s’étonner dans ce contexte que les économistes ne soient pas toujours pris au sérieux !


    • sahb 17 juin 18:32

      @docdory c’est le propre de la soi-disant «  »« science »«  » économique aussi scientifique qu’un manche à balai !!! deviser pendant des heures sur les concepts non définis !! en science ça fait « poubelle » !!


    • Paul Jael 17 juin 19:02

      @docdory
      Je n’avais pas prévu que cet article intéresserait des non-économistes, raison pour laquelle je me suis permis de ne pas définir ces concepts élémentaires. La masse monétaire est le nombre d’unités monétaires (par exemple le nombre d’euros) que le public détient à un moment donné, tant en espèces sonnantes et trébuchantes que sur ses comptes en banque (dépôts à vue). La vitesse de circulation est le nombre de fois qu’en moyenne chaque unité monétaire (scripturale ou sonnante) change de poche pendant un temps donné ; généralement ne sont comptées que les transactions liées à l’activité économique proprement dite (donc pas quand vous donnez de l’argent de poche à vos enfants).


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