mercredi 9 janvier - par Impat

30 Lustres

Un coup d’œil géopolitique sur le futur.

Trente lustres. Ce n’est pas si loin. Voici 30 lustres, vivaient des gens que nos arrière grands-parents ont pu connaître. Des gens qui ont vu le jour sous Napoléon III, c’est à dire ayant connu l’avènement de la société moderne. La démocratie avait déjà existé en France, on connaissait presque tous les territoires du globe, on commençait à abandonner la voile pour parcourir les mers à la force de la vapeur. Le XIXe siècle ouvrait la voie vers tous les changements, on verrait bientôt, avant la fin du siècle, le premier engin « plus lourd que l’air » quitter le sol, lui aussi grâce à la vapeur : « l’éole »de Clément Ader, 1890. C’est presque encore l’actualité, c’est à peine l’Histoire.

C’est dire que 30 lustres vers le futur, c’est aussi très proche. Pour les enfants qui naissent aujourd’hui, c’est une époque où vivront les arrières petits-enfants de leurs petits-enfants, c’est demain, c’est à peine le futur. Ces descendants nous verront encore sur des photos dont le papier sera à peine jauni. Qu’y aura-t-il de changé ?

Les sociétés, leurs mœurs, leurs tabous, leurs engouements, changent vite. On les voit même changer, et beaucoup, au cours d’une vie. Imaginer ce que sera notre société dans 150 ans est donc impossible, ce ne serait, ne pourrait être, que de la fiction. En revanche la situation géopolitique du monde présente une inertie largement plus forte, elle touche des masses territoriales, humaines, historiques, qui ne peuvent évoluer aussi vite. De ce fait on peut se risquer à établir quelques prévisions, à se projeter vers le monde du 22e siècle avec une petite chance de tomber juste. Même si des révolutions peuvent se produire, des guerres, des bouleversements, des chambardements aujourd’hui inimaginables, l’image de ce futur, bien que floue, reste discernable. Car les guerres et les révolutions, bien souvent, s’avèrent constituer des situations provisoires qui s’effacent ensuite pour revenir à l’état plus naturel des choses. De Gaulle, parlant de l’URSS, ne prononçait jamais que le mot « Russie », ce visionnaire devinant parfaitement que la révolution communiste s’effacerait un jour devant l’évidence de la Russie éternelle. Et 60 ans après 1789, les Français avaient encore un Roi…

Alors, 30 lustres après nous, que sera devenue l’organisation du monde ? D’ores et déjà on la voit venir. Avec des soubresauts, avec des avancées et des reculs, avec des coups et des contrecoups, elle pointe à l’horizon. Les réflexions des peuples, leurs échanges culturels et commerciaux, leurs souhaits exprimés, les premiers aboutissements, tout converge. Le monde, comme une pâte en formation, verra des molécules s’agglomérer les unes aux autres pour former certains coagulums (ou coagula pour les latinistes puristes) tandis que d’autres portions moins travaillées resteront liquides, sans consistance.

Les récentes années montrent clairement la tendance. D’année en année se forment les regroupements entre pays, voisins soit par la géographie soit par l’Histoire, ou simplement désireux de se rapprocher ou de s’unir. Ce mouvement est devenu auto-entretenu, du simple fait que l’existence ou le projet d’un grand ensemble incite les autres pays à s’unir. Soit par mimétisme, soit par compétition soit encore par sentiment de menace. Plus certains deviennent ou projettent d’être forts et puissants, plus les autres veulent sortir du risque d’isolement. Isolement économique, militaire, culturel…

Les Etats-Unis, pourtant déjà Union et « super-puissance », ont en projet l’union plus ou moins lâche avec leurs voisins du Nord et du Sud : « The North American Union ».

Les états musulmans ressortent périodiquement l’idée d’un regroupement. Nasser, Kadhafi, en ont rêvé, Erdogan en rêve encore.

Les états d’Amérique du Sud, petit à petit, bâtissent leur maison commune : Mercosur, UNS (Union de Naciones Suramericanas).

L’Australie, la Nouvelle-Zélande, étudient un projet d’union pour l’instant monétaire, avec monnaie et banque centrale commune.

L’Inde constitue déjà une Union. Elle a besoin de digérer sa fédération d’états, et ses problèmes de voisinage avec l’ancien membre et présent voisin pakistanais. Pour l’instant l’islam les sépare, sans doute pour longtemps encore.

La Chine, la Corée, le Japon, ces trois grandes puissances économiques d’Asie du nord-est, ont annoncé récemment de prochaines négociations sur la création d’une zone de libre-échange dans la région, laquelle a vocation à s’étendre aux autres pays d’Asie.

L’Europe a montré la voie. La terre entière cherche à l’imiter, mais en ce début de siècle la copie se limite au commerce. C’était, voici 70 ans, le seul aspect que l’Europe montrait comme modèle. Elle a, depuis, fait du chemin vers l’union politique, et son rôle de modèle pourrait bien se poursuivre et s’étendre. On verrait ainsi au 22e siècle un nombre limité de grands ensembles politiques, peut-être une dizaine, de puissances comparables. Néanmoins on imagine mal les autres « ensembles » devenir des états, fédérations ou confédérations, même si certains d’entre eux le souhaitent. En effet il leur manque quelques-uns des maillons qui forment la chaîne de l’Union Européenne : l’Histoire, la culture, la mémoire collective, les éléments communs du code civil et du code pénal, l’agencement des villes et villages, la densité des relations entre états.

Il semble donc raisonnable de penser que l’Europe restera longtemps le cas unique d’une véritable union politique. Elle composera le modèle, un modèle qui ne sera qu’imparfaitement suivi par les autres grands ensembles.

Alors notre terre, devenue plus encore qu’aujourd’hui ce qu’elle est déjà, un « flat world » dirait Thomas L. Friedman, comment verra-telle s’organiser entre eux ces grands blocs ? On ne verra pas le gouvernement mondial rêvé par certains. Les blocs s’y opposeront, à coup sûr. L’ONU, ou son équivalent de l’époque, aura en revanche instauré un système de coordination des états, un peu plus complet que l’actuel conseil de sécurité en ce sens qu’il dépassera le cadre de la sécurité pour proposer des solutions communes aux divers problèmes : monnaie, environnement, transports, énergie etc. Ce comité de coordination n’aura qu’un pouvoir de proposition. Il sera, suivant les périodes, écouté ou non selon que son président élu possédera ou non la carrure, la pointure, la personnalité lui permettant de faire entendre son point de vue. Rien de nouveau sous le soleil.

Y aura-t-il des litiges ? Evidemment.

Y aura-t-il des guerres ? Probablement. Mais peut-être pas, si un équilibre parvient à s’instaurer par dissuasion réciproque. Cependant à coup sûr la force restera reine.

Vous voulez en savoir plus ? Attendez un peu, vous verrez bien.

 



18 réactions


  • armand 9 janvier 17:37

    Bonsoir, le début me plais , mais sur la suite, vous n’avez pas peur d’une « crystalisation » des sociétés ? observons les différentes élections en cours dont celles en Inde.


    • Impat Impat 9 janvier 19:35

      @armand

      La « crystalisation » des sociétés  est en effet un phénomène qui semble a priori s’opposer à la constitution des grands ensembles. Mais d’une part mon article résulte d’un pronostic plus que d’un souhait, d’autre part et surtout cette cristallisation n’a rien d’incompatible avec l’appartenance à un ensemble politique plus large. Par exemple les Basques forment une communauté très cristallisée autour de leur identité propre, ils ne se sentent pas moins Français pour les uns, Espagnols pour les autres. (et Européens pour tous).


    • Alren Alren 10 janvier 15:47

      @Impat
      Un lustre c’est dix ans. Trente lustres cela fait 300 ans, 1719 donc, le début de la Régence.
      Napoléon III a réussi son coup d’état en 1851, vaincu par la Prusse en 1870 et en exil ensuite ...


    • Alren Alren 10 janvier 15:50

      @Alren

      Autant pour moi, un lustre c’est 5 ans !!!
      Je n’ai rien dit !!!


    • Alren Alren 10 janvier 16:04

      @Alren

      "Il semble donc raisonnable de penser que l’Europe restera longtemps le cas unique d’une véritable union politique. Elle composera le modèle, un modèle qui ne sera qu’imparfaitement suivi par les autres grands ensembles.« 

      Parce que vous trouvez qu’il y a dans l’UE une union politique ?
      Parce que vous voyez que les peuples abandonnent leur drapeau et leur hymne national pour le drapeau et »l’hymne européen«  ?
      Nous assistons au contraire à un regain de nationalisme qui fait malheureusement le jeu de l’extrême-droite.

      Le plus vraisemblable est que l’UE n’existera plus bien avant 30 lustres, soit 150 ans !

      Il est à craindre qu’alors le problème numéro 1 soit la tentative de migration vers le nord et les régions encore vertes de centaines de millions de personnes, chassées par la désertification de leurs terres et le réchauffement climatique.
      À moins que d’ici-là une grosse éruption volcanique produise comme par le passé un refroidissement momentané de la planète comme cela s’est produit dans le passé et notamment »le petit âge glaciaire".


    • Impat Impat 10 janvier 16:22

      @Alren

      C’est une erreur, je crois, de confondre « union politique » et « communauté où tout le monde est d’accord ». Si ces deux notions étaient semblables, la France par exemple serait tout sauf une union politique !


    • JC_Lavau JC_Lavau 10 janvier 16:40

      @Alren : « et le réchauffement climatique  ». Crédulité illimitée dans cette secte.


    • Impat Impat 10 janvier 16:46

      @JC_Lavau
      Oui. S’il est une chose qui ne changera probablement pas dans 30 lustres, ou dans 100, c’est ce phénomène étrange de croyance collective. smiley 


  • Arthur S François Pignon 9 janvier 17:38

    « Il semble donc raisonnable de penser que l’Europe restera longtemps le cas unique d’une véritable union politique. Elle composera le modèle, un modèle qui ne sera qu’imparfaitement suivi par les autres grands ensembles.  »

    Tiens donc ! ça vient de sortir !

    C’est doublement faux :

    1. parce que les Etats-Unis sont une fédération et pas seulement un pays, et s’il y a un modèle d’union politique, c’est eux, mais on ne peut pas dire que ce soit un modèle tout court, sauf si vos perspectives sont la construction d’un empire
    2. parce que l’UE n’a pas d’unité politique, ni militaire, ni sociale. Même pas juridique.

    Copie à corriger !


    • @François Pignon
       Sans parler de la linguistique , évidemment bien sûr


    • Arthur S François Pignon 10 janvier 12:30

      @Armand Griffard de la Sourdière

      les yankees n’ont pas fait la même « erreur » que les anglophones canadiens qui ont accepté le bilinguisme, pas plus d’ailleurs que les hussards noirs de la 3ème république qui ont enterré l’alsacien, le breton, le provençal, le basque, etc... en interdisant leur emploi à l’école primaire sous peine de punition

      les « dialectes » folkloriques par contre sont habilement instrumentalisés par les élus pour justifier une pseudo décentralisation qui n’est qu’une déconcentration de l’état

      pour ce qui est de l’unité d’un « melting pot », la langue verniculaire est déterminante

      Les Belges en savent quelque chose !


    • titi 10 janvier 14:15

      @François Pignon

      Il est vrai que la Suisse traverse des périodes de guerre civile incessantes, et que ses résultats économiques sont pitoyables.


    • Arthur S François Pignon 10 janvier 15:22

      @titi
      Pareil pour Andorre bilingue et le Luxembourg trilingue qui n’ont pourtant pas bénéficié des retombées du blanchiment des trésors de guerre cachés et ne sont pas non plus des paradis fiscaux qui pne permettent pas d’acheter la paix sociale.


    • @titi
       C’est la« raison » pour laquelle la Suisse n’adhère pas à l’U€ tout en restant dans l’Europe bien entendu.
      Vous devez sûrement savoir pourquoi   smiley


    • Arthur S François Pignon 10 janvier 17:47

      @Armand Griffard de la Sourdière

      Si la Suisse ne veut pas adhérer à l’UE, c’est surtout pour des raisons économiques car elle devrait renoncer à son secret bancaire, abandonner le franc suisse pour l’euro moins favorable aux changes avec d’autres monnaies, augmenter sa TVA pour atteindre les normes européennes et payer des contributions à l’UE, mais pour des raisons politiques car elle devrait intégrer des lois communes différentes de ses pratiques habituelles.
      Comme les autres peuples européens, la population Suisse ne pourrait pas dire non aux traités européens malgré la mise en place de référendums qui se révèlent hostiles à ces traités.
      Enfin, la Suisse perdrait son statut de neutralité car elle devrait participer aux actions militaires européennes.

      Ça, c’est ce qu’on peut afficher en restant politiquement correct, mais on pourrait ajouter que la Suisse risquerait aussi de perdre son rôle de grande lessiveuse pour le blanchiment d’argent sale. D’autres sites « off-shore » déjà en concurrence seraient ravis de lui ravir sa position de leader en la matière.


  • Impat Impat 10 janvier 18:41

    A propos de la Suisse il faut préciser qu’elle a déjà un pied dans l’Union car elle est dans Schengen : il n’y a plus de frontière physique entre la Suisse et ses voisins de l’Union.

    Elle est davantage dans l’Union que n’y fut jamais la Grande Bretagne qui, elle, n’était pas dans Schengen.


    • Arthur S François Pignon 10 janvier 19:49

      @Impat

      mais il serait étonnant qu’elle fût un jour dans la zone euro... si elle dure


    • Impat Impat 11 janvier 10:42

      @François Pignon

      Rassurez-vous, une monnaie de réserve ayant acquis une telle ampleur en seulement 20 ans (la Chine, par exemple, possède maintenant 30 % de ses réserves en Euros) est une monnaie plus que solide.


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