Appel pour l’intelligence
Il a été annoncé, il est publié dans le nouvel Observateur de cette
semaine, cet appel d’intellectuels en faveur de Ségolène Royal. Ils
font masse, ils font nombre. Et le titre choisi par le NO pour le
résumer fait froid dans le dos : "Avant qu’il ne soit trop tard". La
situation est donc si grave, le péril si imminent, une guerre civile
nous menace et toutes affaires cessantes, courons nous armer !
Ce
n’est qu’un texte de plus dans la campagne présidentielle. Il vise à
démolir Nicolas Sarkozy et cherche à sanctifier la candidate
socialiste. Ce n’est que cela et en cette période reconnaissons que le
procédé n’est pas d’une originalité bouleversante. Sans doute veut-on
nous appâter avec l’hameçon qui parfois fait frétiller l’esprit
français, le recours à des professionnels de diverses disciplines qui
s’auto-proclament intellectuels. Pourquoi pas, après tout ? On croyait
tout de même la méthode passée de mode. On sait qu’André Gluksmann, par
son soutien, ne va pas apporter à NS d’autres voix que la sienne.
Quelle présomption il convient donc d’avoir pour estimer que sa voix,
même multipliée par celle d’autres, va constituer un argument à elle
seule ? Pour ma part, j’éprouve de la sympathie, de l’estime, même de
l’amitié pour certains des signataires. Mais ce n’est pas parce que
Jacques Audiard est un grand cinéaste que je le crédite d’une once de
légitimité pour l’influence décalée qu’il aurait sur les citoyens que
nous sommes. La sincérité de Dominique Barella, les qualités du
magistrat qu’il a été sont d’autant plus indiscutables que le plus
souvent elles ont su fuir l’étiquette politique affichée. Quant à
Jean-Pierre Mignard, s’il a été et demeure un très grand avocat ce
n’est pas parce qu’il pense comme SR, mais au contraire parce que son
talent et sa pratique ont été toujours plus forts que son idéologie.
Depuis quelque temps, celle-ci a tendance à les rattraper mais la
période est singulière et justifie quelques débordements. Arrêtons donc
de présumer que l’intellectuel fait recette tout simplement parce qu’il
le serait. Il me semble qu’il y a plus de ridicule que de grandeur à se
juger ainsi investi d’une mission qui consisterait à donner au peuple
la lumière et la science infuses. Sans évoquer les industriels de la
pétition comme Philippe Sollers ou Benjamin Stora qui nous lassent
parce qu’ils ressassent. Les prévisibles fatiguent tandis que les
imprévisibles, qui veulent demeurer libres, ne signent pas d’appel. Le
halètement de l’esprit et et de la parole avec lequel, lors du dernier
Ripostes, la gauche officielle cherchait à faire avouer à Alain
Finkielkraut son appartenance politique était pathétique. Mais il a
tenu bon.
La qualité d’intellectuel qu’on s’octroie se révèle
d’autant plus choquante qu’elle dénature le travail et l’effort de
l’intelligence en les mettant d’une manière dogmatique au service d’une
cause. Le militant, dont l’implication partisane et sommaire est
affichée, cherche à tromper son monde en se parant d’une capacité de
réflexion, d’une faculté de doute et d’une volonté d’élucidation qui
relèvent précisément de l’intellectuel digne de ce nom. Il me semble
qu’il convient ou de proclamer sa foi politique ou d’accepter le
retrait, la distance, les forces et les limites de l’analyse,
l’exigence de tolérance intellectuelle en pleine conscience de
l’infinie complexité du monde et de la vie publique. Qu’on m’entende
bien : un intellectuel a le droit de nous informer de l’événement
capital que représente son soutien à tel ou telle candidate mais il ne
peut pas se contenter d’un registre que ne désavouerait pas l’inféodé
basique qui sévit dans toutes les structures partisanes. Il lui revient
d’expliquer, de s’expliquer, de convaincre, d’ébranler, de répondre, de
ne pas mépriser et d’affirmer ses options. Appelant à voter pour NS, il
a non seulement le droit mais le devoir de ne pas s’enfermer dans sa
position comme dans une forteresse, en compensant par une rigidité bête
et haineuse la faiblesse intrinsèque de son argumentation. Désireux
d’élire SR, est-il obligatoire qu’il la sublime au point de nous
proposer une apparition plus qu’une personnalité publique ? La
politique ne devient-elle pas adulte à partir du moment où elle sait ne
pas fermer ses fenêtres sur l’extérieur, même si elle est décidée dans
sa résolution ?
Lorsque je lis la fin de l’appel où on oppose la
droite de l’arrogance à la gauche de l’espérance et où tout est décrit
en amont pour correspondre à cette caricature, je trouve réponse à mon
interrogation. Je n’ai pas affaire à des intellectuels mais à des
partisans. Des sociologues, physiciens, cinéastes, écrivains, avocats,
biologistes, historiens, acteurs, etc... dont le seul souci a été de
tordre la réalité pour nous en faire accepter la leçon partielle et
partiale qu’ils en tirent. Perçoivent-ils qu’en usant d’une telle
démarche, ils font clairement le jeu d’un François Bayrou dont le
discours aujourd’hui efficace n’est qu’un discours de la méthode ?
C’est pour échapper à une espérance qui, chevalier blanc, détruirait le
démon noir de l’arrogance adverse que beaucoup de citoyens en ont
assez, par-dessus l’esprit. Ils veulent aimer, détester, choisir de
manière intelligente.
Les intellectuels auto-proclamés mènent-ils au
fond une lutte contre l’intelligence ? Les intellectuels véritables
ont-ils fui parce qu’on ne fait plus appel à l’intelligence mais à
l’étiquette qu’il conviendrait d’apposer, à notre place, sur les débats
politiques sociaux et culturels ? Les intellectuels d’aujourd’hui nous
inondent de leurs conclusions alors que nous aurions voulu être
informés de leurs prémisses et de leur raisonnement intime.
L’intelligence cherche, creuse, appréhende, suscite, fait penser,
questionne, décrit, s’inquiète, s’angoisse, est pétrie de doute et
d’incertitude, s’avance sans timidité mais sans vanité, choisit son
camp si elle le désire mais n’invective pas l’autre.
L’intelligence ne signe pas d’appel mais j’en appelle à elle. Les intellectuels sont admis.




Néanmoins, je suis d’accord sur le fond.
Une pétition d’individus, intellectuels ou pêcheurs à la ligne, n’apporte strictement aucun crédit au discours de SR.(pas plus que Gluksmann chez NS)
Pour moi c’est de l’orgueil mal placé : Si, effectivement, ils pensent pouvoir apporter quelque chose à la campagne, qu’ils s’engagent et argumentent ; mais leur nom ne constitue en aucune cas un argument d’autorité ; heureusement : nous sommes en démocratie.
Si j’ai bien compris l’article, je répète un peu la même chose sur ce point,...mais ce que je n’ai pas aimé, c’est la guerre menée aux « intellectuels auto-proclamés »
Cela conditionne, à mon sens, des commentaires plus « beauf » comme celui de JHAD :
- ils connaissent pas la vraie vie ces gens-là !La vraie vie du petit peuple qui travaille vraiemnt et qui souffre lui !
-le petit peuple qui travaille et les nourrit ! Cette bande de parasite !
-Heureusement qu’on est là pour faire avancer les choses nous...
On retrouve toujours les mêmes idées.
Je préfèrerai dire que ces intellectuels là ont juste un orgueil mal placé (oui je sais je me répète 