lundi 11 octobre - par Ronce

Cerveau et esprit (2/2)

Suite et fin de l'article Cerveau et esprit (1/2)

Qu'est-ce que la conscience, cette faculté qui dit "je" ? Qu'a-t-elle à voir avec la notion "d'esprit" qui est étudiée depuis 2500 ans ?

Dans la première partie nous avions abordé le phénomène de la conscience sous l'angle des neurosciences.

Evoquons maintenant les apports des sciences humaines, puis comparons avec la vision de l'homme portée par la sagesse occidentale.

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La princesse palatine Élisabeth de Bohême,qui correspondait avec René Descartes au sujet du lien esprit-corps.

L'émergence des sciences humaines

Passons maintenant à la seconde approche, l’approche psychique, et plaçons quelques repères qui encadrent cette approche. Pourquoi les sciences humaines ont renoncé au savoir de la sagesse occidentale ?

Le philosophe Kant vers 1787, établit que l'esprit "échappe au scalpel de la science" et qu'il ne peut qu'être décrit et pas étudié. Brentano (1874) propose une approche empirique systématique qui prend en compte "l'intentionnalité" et ne se restreint pas à la biologie. Enfin Ribot (1907) rejette toute référence à un esprit immatériel.
A partir de cet état d'esprit a émergé une branche du savoir qui étudie le comportement humain de manière indirecte, mais sans s'autoriser à en expliquer le fonctionnement intime, ceci afin de rester dans le champ scientifique.

Le nouveau-né et les êtres spirituels

La psychologie du développement est la discipline qui a le plus observé le phénomène de la conscience et son apparition chez l'enfant.
Grandes étapes :

  • Salapatek & Kessen, 1966
  • Condon & Sander, 1975
  • Brazelton & Cramer, 1991
  • Stern, 2000
  • Muratori & Maestro, 2007

Ces chercheurs ont établi que le nouveau-né dispose d'étonnantes compétences dès la première semaine après sa naissance, avant même qu'il ait reçu toute influence d'ordre "culturelle".
En résumé, ils ont observé que l’objet privilégié de son activité visuelle est le visage humain, les stimuli visuels qui l’attirent le plus sont les yeux, la bouche et le contour du visage, il est très tôt capable de synchroniser ses mouvements sur la voix de sa mère, il s’intéresse préférentiellement à un visage qui exprime une réaction, plutôt qu’à un visage impassible.
L'attention du nourrisson, sa conscience, s'oriente en priorité sur son entourage humain et aux objets qui le lient à cet entourage.
Cela signifie que l'enfant possède des compétences sociales innées qui ne sont pas à la portée du cerveau, cet "ordinateur sensoriel". Il existe un phénomène, la conscience spirituelle, qui est au-delà de la perception et de la survie.
Par comparaison, le jeune animal va très vite quitter sa passivité initiale et s'intéresser aux objets concrets liés à ses besoins physiologiques. Il n'a pas autant besoin "d'entrer en relation".

La psychologie du développement

L'étude de la conscience a généré de nombreux travaux en psychologie, avec comme point de départ l'œuvre de Freud.
Grandes étapes :

  • Freud, 1895
  • Klein, 1932
  • Bion, 1962
  • Lacan, 1966
  • Laplanche, 1987

L'article dont je suis parti évoque de nombreuses analyses, études et théories qui ont le mérite de montrer que la conscience spirituelle est spécifique à l'être humain, et que la relation à l'autre en est l'aspect le plus essentiel.

Les chercheurs ont étudié le développement de la conscience à partir d'une dialectique du désir : les perceptions et les pulsions intérieures du petit enfant qui recherchent un objet extérieur de satisfaction.
A partir de cette dialectique les expériences confuses du nourrisson progressent vers la pensée et l'abstraction, grâce à l'intervention des adultes qui participent à cette progression.
Grâce à eux on saisit combien la relation humaine, ou l'intersubjectivité, est fondamentale dans le développement de la conscience.

Science et conscience

On voit que la science a exploré la conscience selon deux axes et a beaucoup progressé.
Du côté de l'approche neurologique on est en mesure de décrire la conscience comme un état bio-électrique éphémère qui fait la synthèse des informations reçues par les sens.
La modélisation issue de la cybernétique confirme qu'au sein d'un système dynamique, comme un réseau de neurone, peut se constituer un ordre émergent, ce qui rend compte des capacités de décision instantanées des animaux.
Du côté de l'approche psychique, la conscience est une instance permanente qui évolue à travers un dialogue entre les désirs internes et les personnes humaines. L'enfant est dès sa naissance équipé pour entrer en relation et entamer ce dialogue. A partir de cette relation la conscience évolue vers la pensée et l'abstraction.
Par contre le "lieu" de la conscience psychique demeure un mystère, de l’aveu même des chercheurs. Le conscient, l'inconscient, les raisonnements et tous les phénomènes psychiques ont des répercussions sur le cerveau, mais il intervient de manière connexe, comme un moyen ou un effet, mais pas comme la source du phénomène.

Sagesse et conscience

Ces connaissances sont précieuses et complètent les savoirs de la sagesse occidentale sans radicalement les remettre en cause. En particulier on connait depuis l'antiquité la distinction entre les niveaux d'organisation du réel, connaissance sans cesse réactualisée.
Le plus bas niveau est le niveau matériel ou minéral. Son principe organisateur est dans les forces de la physique, gravité, interactions nucléaires, etc. Ce niveau ne porte pas de conscience.
Le niveau suivant est le niveau végétatif ou biologique. Son principe organisateur est l'ADN. Ce niveau comporte un premier degré de liberté puisque les gènes s'expriment en réaction avec les conditions extérieures : ensoleillement, type et qualité des nutriments, etc.
Le troisième niveau est le niveau sensible ou psychologique, et son principe organisateur est le système nerveux. Ce niveau comporte une forme de conscience qui permet une capacité d'adaptation instantanée aux changements.
Le quatrième niveau est le niveau spirituel. Son principe organisateur est l'esprit. Il est le siège de la conscience spirituelle qui rend compte des facultés d'intelligence et de volonté. Ce niveau est spécifique à l'être humain.

Les facultés spirituelles

L'esprit a également été étudié de longue date, et dès l'origine les chercheurs s'accordent à reconnaître leurs limites hautes et basses sur leur connaissance dans ce domaine.
Limite haute d'abord : nous sommes tous capables de constater les facultés propres de l'être humain, et rien ne s'oppose à décrire précisément ces facultés puis d'utiliser l'induction et l'analogie pour déterminer leur origine.
C'est ainsi qu'on a patiemment développé une connaissance précise des deux facultés fondamentales que sont l'intelligence et la volonté, et de leur siège appelé esprit.
Et la limite basse de nos connaissances est la nature profonde de l'esprit. Puisqu'il s'agit d'une réalité immatérielle, on ne peut l'observer que par ses effets.
Comment s'articule les connaissances issues de la science et celles issues de la sagesse ?

Comparaison

La conscience-noyau correspond trait pour trait à ce qu'on appelle le niveau sensible, et la conscience psychique est très similaire au niveau spirituel.
C'est là que l'hypothèse audacieuse de l'esprit comme organe immatériel reprend des couleurs. En effet les progrès de la science montrent que le cerveau est parfaitement capable de prendre en charge le niveau sensible, mais l'imagerie cérébrale révèle une absence totale de zones cérébrales spécialisées liées aux instances psychiques et à leurs facultés.
A l'appui de cette hypothèse, je constate que les sciences humaines reconnaissent dès leur naissance les mêmes limites que la sagesse devant l'esprit. Brentano et Husserl respectent les lois de la biologie mais affirment que les phénomènes psychiques ne se réduisent pas à ces lois.

Conclusion

Ce panorama des connaissances sur la conscience humaine permet de rappeler que la question de la conscience n'est pas résolue du point de vue strictement scientifique.
Il existe toujours deux consciences étudiées par deux disciplines différentes et qui n'ont pas établit un pont de manière claire entre leur démarche.
D'autre part les intuitions des chercheurs de la sagesse occidentale ont été précisées et confortées, et peut-être que les sciences humaines auraient beaucoup à gagner en se référant à ses autres enseignements, comme l'étude de l'intelligence et de la volonté.

Enfin la question de la princesse palatine Élisabeth de Bohême reste toujours légitime, et toujours sans réponse ... 

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8 réactions


  • Francis, agnotologue Francis, agnotologue 11 octobre 19:12

    .La conscience (conciousness) est au-delà de la dualité de l’esprit et de la matière. C’est la présence sans nom et sans forme qui crée les phénomènes psychiques (les noms) et les phénomènes physiques (les formes).

     

    La forme la plus courante d’ignorance dans la culture moderne est la croyance que la conscience est un produit de l’esprit, et l’esprit un produit de la matière, un point de vue qui est à l’opposé de la simplicité de notre expérience directe, car le fondement, le point central de notre expérience directe est la conscience.

     

    Au lieu de nous en remettre à cette simple intuition, nous tombons dans le piège de la croyance, prévalente dans notre culture, qui offre une vue matérialiste de notre monde et de nous-mêmes, un point de vue qui nous prive de notre propre réalité et qui est la cause originelle de toutes nos souffrances psychologiques.


  • racbel 11 octobre 20:42

    « Quand on n’adore pas le vrai on suit l’autre »

    En effet, pourquoi toujours tourner autour du pot il suffit simplement de reconnaitre l’âme dont la science n’appartient qu’à Dieu


  • PascalDemoriane 12 octobre 12:01

    Merci à l’auteur qui via ces articles enchaînés propose un travail aussi précieux que périlleux : en ces matières on ne peut que naviguer, ramer à vue sur un thème océanique liquide insaisissable, et qu’user de mot-bouées fugitives, « esprit, conscience... » impossible à ancrer faute de fond solide tangible. Casse-gueule cette affaire ! Ma critique est donc d’abord une auto-critique qui ne s’adresse pas à l’auteur, mais à l’intellection humaine commune elle-même. Nous sommes dans le même bateau.

    Exemple parmi tant d’autres : dans le paragraphe « Le nouveau-né et les êtres spirituels », on a :

    « ...[l’enfant nouceau-né :] l’objet privilégié de son activité visuelle est le visage humain...
    Cela signifie que l’enfant possède des compétences sociales innées qui ne sont pas à la portée du cerveau, cet « ordinateur sensoriel ». Il existe un phénomène, la conscience spirituelle, qui est au-delà de la perception et de la survie. »

    Ces phrases affirment mais n’expliquent rien. Elles témoignent d’une confusion intellectuelle commune, confusion psycho-linguistique paradoxale, qui nous pousse tous à vouloir formuler articuler, modéliser via un niveau de langage donné, ici celui de l’intellection consciente du sens commun adulte par défaut (le français du quotidien en phase textuelle), des phénomènes sub- ou infra- langagiers, infra-conceptuels, extra-référentiels.
    Ben çà marche pas, c’est pas possible ! Et dieu merci ! Sinon nous serions inondés par l’intellection de notre propre « inconscient ». L’outil verbal n’est pas le bon pour y plonger !

    C’est d’ailleurs ayant constaté cette limite au contact du réel physique que les humains ont inventé les mathématiques au sens large, en ont normalisé, désubjectivé, désobjectivé les composants morpho-syntaxiques et les signes langagiers. Essayer de résoudre une (pas) simple équation du 3e degré avec des arguments psycho-théologico-philosophiques... c’est évidement pas le bon langage, çà marche pas. De même il est impossible de « penser » la psychogénèse profonde d’où émerge le mot « conscience » avec « les mots » de sa surface. Une barque n’est pas un bathyscaphe. Il faut un appareil conceptuel ad hoc.

    Voyons cela dans l’exemple où on parle :

    1. « des compétences sociales innées » [du nouveau-né] : non et non ! Des potentialités structurelles d’amorçage d’interactions relationnelles proto-langagière, oui peut-être, d’ailleurs pré-natales, sans doute, mais absolument pas « sociales » et pas des « compétences » ou alors ces mots ne veulent rien dire rien ni psycho ni en socio ! La relation organique de parturition mère-enfant, de tétée, n’est pas « sociale » ni même « proto-sociale » ! mot ici intrusif, étranger au processus.

    2. [compétences] « qui ne sont pas à la portée du cerveau » : ben voyons, à portée de quoi alors ? De main, de visage, de sein ? Sauf qu’il n’existe pas de cerveau sans main ni de sein sans cerveau...d’âme sans corps ni de corps sans âme, de psyché sans soma... ni enfin et surtout d’enfant sans mère, c’est à dire d’être sans relation ontogénésique cyclique. Le mot « cerveau » ici n’est pas cohérent avec le propos.

    3. cerveau, cet "ordinateur sensoriel"  : non et non ! métaphore piégeuse à ici posée contre emploi : car justement le génie du numérique électronique c’est qu’il n’y a pas de distinction qualitative entre données binaires codifiées (data des capteurs « sensoriels ») et données binaires codifiantes (algorithme du processeur) et c’est de là que la machine, à l’imitation du langage autogène du vivant con-sciant, tire son potentiel de « quasi-conscience » artificielle, d’apprentissage retro-algorithmique. Aucun mystère là-dedans ! Donc cerveau vivant ou machine, « l’ordinateur sensoriel » çà veut rien dire !

    En bilan d’étape, il semble que l’auteur postule dès le départ de ses exposés l’idée d’une insoluble rupture esprit/matière, conscience/réalité, psyché/soma, d’un pont introuvable, et finalement fait un courageux panorama des sciences pour le confirmer. Sa question est déjà sa conclusion. Au lieu de chercher ce qu’il trouve, il ne trouve que ce qu’il cherche faute de voyager en façonnant le bon véhicule mental, intellectuel, se contentant du « sens commun » pré-construit qui n’est pas fait pour cela.
    Mais la suite prouvera peut-être que je me trompe.


    • Ronce Ronce 12 octobre 21:02

      @PascalDemoriane

      Bonjour

      Merci pour vos commentaires, mention spéciale à PascalDemoriane. Je reconnais volontier que trop souvent j’affirme sans expliquer. Une partie de ma démarche est d’exprimer et de partager des questionnements et je suis heureux de pouvoir lire vos commentaires qui me confrontent aux limites de ce que j’exprime et me poussent à approfondir ou à reformuler.

      Un autre aspect de ma démarche est de formuler mon étonnement devant la force d’évocation de termes et de concepts qui sont malheureusement disqualifiés dans la culture à laquelle j’ai eu accès jusqu’ici.

      Cette notion d’esprit qui émerge de la matière me parle et correspond à ce que je vis. Et l’esprit s’insère dans une manière de vivre et d’entrer en relation avec mes contemporains, dans une sagesse. Je cherche à témoigner de cette sagesse, tout en sachant que je ne peux que l’évoquer.


  • Emile Mourey Emile Mourey 12 octobre 16:46

    Merci pour cet article mais aussi pour les commentaires. Hélas ! Mon cerveau de 88 ans ne me permet plus de suivre.

    Simple question d’ordre historique : l’auteur ou les auteurs de l’évangile de Jean, que voulaient-ils dire quand ils disent que le.... est descendu dans le monde, il s’agit, bien sûr, dans les communautés esséniennes ? Tresmontant traduit par « le parler », d’autres par le logos grec ? d’autres par « l’esprit ».

    Autre question : Hubert Reeves : Big bang, apparition et auto-organistion de la matière, de la vie, de l’esprit... l’univers a-t-il un sens ?... peut-être même n’en a-t-il pas ?...Comme dit mon fils : Quand notre humanité aura détruit son milieu de vie et elle-même, la terre continuera de tourner, oubliant jusqu’à notre souvenir (?). 


    • Emile Mourey Emile Mourey 12 octobre 17:14

      Emile Mourey

      Une épitre de Jean laisse entendre que l’esprit de justice est bien descendu (avec les lois romaines (?) mais pas encore l’esprit d’amour (jésus) ?


    • Emile Mourey Emile Mourey 13 octobre 08:16

      @Emile Mourey

      ... ce qui expliquait que la Gakijée avait toujours la fièvre...


  • Furax Furax 12 octobre 17:38

    Un peu surpris par l’absence, dans vos textes fort intéressants, de sir John Eccles et de Pim van Lommel


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