Boca Ratón
Après avoir lu cet article, certains regretteront peut-être que j’aie un cerveau dont les automatismes produisent des choses sans intérêt. À moins que…
L’être le plus important au monde
Avez-vous remarqué que, lorsqu’on fait un travail qui ne demande aucune réflexion, et a fortiori s’il est répétitif ou monotone, par exemple poncer un bout de bois ou tailler une haie, des pensées souvent inattendues se glissent dans votre cerveau ou ce qu’il en reste ? Ainsi, alors que je coupais l’herbe haute de mon grand terrain, assommé par le régime imperturbable du monocylindre de mon tracteur-tondeuse, je ne sais pas pourquoi j’ai pensé à Boca Ratón. Boca Ratón : je crois avoir vu ce nom sur un panneau d’autoroute en Louisiane, au siècle précédent. Le nom a un son amusant, un sens étrange (« la bouche du rat » ?). En plus, on n’en a rien à battre de Boca Ratón. Et je me disais que, bien que j’aie le privilège de couper de l’herbe avec vue sur une majestueuse cathédrale de 800 ans (classée au patrimoine mondial de l’humanité), depuis son ciel, Dieu, pourtant protestant comme moi, n’a rien à cirer de moi et de mon tracteur-tondeuse, pas plus que du trumpiste qui coupera son herbe à Boca Ratón dans quelques heures quand le soleil louisianais aura séché son herbe et qui, peut-être, utilisera le même pétrole iranien que moi (sauf s’il a de l’essence texane, ce qui est plus probable). Hélas, chacun est à ses propres yeux l’être le plus important de l’univers. En réalité, il ne pèse qu’1/8 000 000 000e d’humanité, ce qui est assez peu, sans compter les extraterrestres.
J’ouvre une parenthèse tout à fait en rapport avec ce que je viens d’énoncer, tirée d’un délicieux et corrosif petit livre-témoignage d’un très cher ami médecin dont la respiration consistait à aller s’aérer dans son petit bois après ses consultations. Un chapitre est consacré au plaisir de « faire son bois » :
NB : J’ai parlé de calme et évidemment on peut contester le fait que faire vrombir une tronçonneuse perturbe le silence des futaies et taillis. J’avoue que ma conception du silence suppose que le vrai luxe, c’est d’être celui qui fait du bruit (tronçonneuse ou coup de fusil) dans un environnement que l’on est le seul à troubler.
Voilà pourquoi je n’aime guère les tondeuses des voisins, et que je hais le vacarme des débroussailleuses ; ça, je me refuse à en acheter ! Vivent les cisailles silencieuses !
Bleds perdus
Bref, Boca Ratón, disais-je. Eh bien, figurez-vous que cette ville dont on n’a rien à faire par chez nous est en Floride et pas en Louisiane (et toc !) et qu’elle compte vingt mille habitants de plus que ma propre ville historique. En revanche, elle n’a que 99 ans d’existence alors que la mienne est vieille d’au moins vingt-sept siècles (et re-toc !). Ce n’est pas très loin de chez Trump, c’est plein de vieux riches qui viennent y dérouiller leurs ossements sur des terrains de golf. Donc, finalement, je crois qu’il y a des larbins ou des machines pour tondre la pelouse trois fois par semaine et pas des péquenots comme moi qui font les foins quatre fois par saison avec une tondeuse hors d’âge.
Par ailleurs, ne méprisons point les petites localités. Sans doute quelques jours avant de voir le panneau « Boca Ratón », j’étais allé visiter Plains (Georgia ; 573 habitants en 2020), qui est une minuscule localité d’où est issu le meilleur président des États-Unis au XXe siècle, Jimmy Carter. Et que dire de Montboudif (Cantal ; 161 habitants en 2023), village natal de Georges Pompidou, pas le pire président de la France. Et, il y a deux mille ans, Monsieur Nathanaël, entendant parler d’un certain Jésus de Nazareth, demanda : « Peut-il venir de Nazareth quelque chose de bon ? » (Jean 1.46 ; il est vrai que Jésus était né à Bethléhem).
Bref, voilà les réflexions d’un imbécile heureux qui est né quelque part, comme disait Brassens, et qui, au terme d’un articulet que d’aucuns trouveront superflu, aura au moins découvert que Boca Ratón, où il n’ira jamais, est une localité où il y a plus d’âmes à sauver que chez lui, d’autant plus qu’elles subissent la mauvaise influence d’un voisin très nuisible.
Marchez, roulez, tondez sans casque !
Au risque de me faire des ennemis, je plaide pour qu’on essaye de se défaire de ces « casques d’écoute » qui sont en fait des casques de surdité, notamment quand on traverse la rue dans l’ignorance totale de l’automobile qui arrive sur soi, ou du passant que l’on ne salue pas puisqu’on est occupé à « écouter » une musique qu’on n’écoute pas. Non seulement ça rend sourd, mais ça anesthésie la pensée, ça la court-circuite, ça prend toute la place. C’est incroyable ce que des idées qui défilent en automatique sur le mode marabout-bout de ficelle-selle de cheval peuvent vous amener à explorer. Ainsi, ce soir, je me coucherai enrichi de la connaissance minimale de la ville de Boca Ratón avant qu’elle ne soit rasée par un ouragan ou un tsunami. Tout ça grâce au ron-ron imperturbable du moteur américain de mon antique tondeuse.


