lundi 11 août 2025 - par SABRAN

Le chien n’a pas de conscience, le drone non plus, l’homme plus du tout…

Le facteur est mort. Le drone vole encore. Le chien, lui, a été euthanasié. Un chien tue un homme : dans la réalité, le propriétaire est convoqué, jugé, sanctionné. L’animal est retiré, parfois supprimé. La société reconnaît le lien entre l’acte et le maître. Mais à mesure que les machines gagnent en autonomie, cette évidence disparaît. Quand un drone tue, qui répond  ? Personne. La famille du facteur n’a plus de maître à qui demander justice. Et c’est ainsi que s’installe une impunité algorithmique, aux dépens de nos libertés fondamentales.

Il gardait son territoire avec discipline. Dressé pour discerner, patienter, obéir, ce chien fidèle attendait toujours l’ordre avant d’agir. Il ne mordait pas sans justification. Il ne réagissait pas à l’instinct. Il incarnait la maîtrise — l’humain dans la boucle.

Puis, dans un élan moderniste, ses maîtres décidèrent qu’il serait plus efficace sans laisse. Plus rapide sans contrôle. Plus autonome sans surveillance.

On lui retira les limites. Il fut libre.

Et lorsqu’un facteur passa derrière la haie, le chien bondit, mordit, tua. Pas un cri. Pas une sommation. Juste l’efficacité mortelle.

Qui est responsable ? Les maîtres n’ont donné aucun ordre. Le dresseur affirme que le protocole fut respecté. Les voisins disent qu’il était pourtant prévisible.

Le chien est retiré. Il est isolé. Il est euthanasié. Le maître est convoqué. Il indemnise. Il assume. La loi reconnaît qu’un animal ne tue pas seul — et que derrière chaque morsure, il y a une responsabilité civile, concrète, humaine. La société exige des comptes, même si le maître n’a donné aucun ordre. Car posséder, c’est assumer. Et lorsque le facteur meurt, c’est sa famille qui demande justice. Qui interroge. Qui attend des réponses.

Ce chien est devenu l’ombre portée de nos ambitions technologiques. Dans ce jardin, c’est la démocratie elle-même qui s’efface, dès lors qu’il n’y a plus de responsable à nommer.

Aujourd’hui, ce ne sont plus des chiens mais des machines qui rôdent. Des drones militaires, bardés de capteurs et de « discernement algorithmique », sélectionnent seuls leurs cibles. Ils agissent en dehors du temps humain, au nom d’une efficacité devenue dogme. Et lorsqu’ils se trompent, lorsqu’ils frappent un convoi humanitaire ou une école, il n’y a pas d’auteur à juger : seulement une chaîne de causalité technico-juridique où tout le monde nie son rôle.

Ce n’est pas la machine qu’il faut juger. C’est la décision de s’en remettre à elle.

Car en retirant l’humain de la boucle, on retire aussi la voix, le doute, le scrupule. Et dans une démocratie, laisser une machine agir seule, c’est accepter que la liberté individuelle se dissolve dans l’efficience algorithmique.

Chaque drone autonome est un chien sans laisse. Et chaque silence après la frappe est une complicité déguisée. Ce n’est pas la machine qui tue — c’est nous qui la laissons faire.

On ne tue plus par ordre. On tue par protocole.

Mais ce protocole est écrit par des mains humaines, validé par des gouvernements humains, déployé dans des guerres humaines. Il n’est pas neutre. Il est une délégation de pouvoir — et cette délégation, en démocratie, devrait être toujours accompagnée d’une responsabilité claire.

Car si nous permettons à une machine de décider de la mort d’un être humain sans intervention humaine, alors nous acceptons de renoncer au principe même de justice.

Et tandis que les États effacent leur signature derrière des drones tueurs, c’est notre liberté individuelle qui s’érode : celle de savoir qui commande, qui décide, qui doit rendre des comptes.

Le chien mordait parce qu’on l’a laissé seul. Le drone frappe pour la même raison. Et la liberté se tait — faute d’interlocuteur.

Epilogue : Sous les étoiles du monde moderne, un animal fidèle se dresse, témoin silencieux d’un glissement dangereux : celui de la responsabilité humaine vers l’oubli programmé. Ce chien, jadis tenu en laisse, servait de gardien. Il était dressé pour distinguer, attendre, obéir. Il ne mordait qu’à l’ordre. Il incarnait l’équilibre entre instinct et maîtrise.

Mais voilà qu’on le libère. On vante sa rapidité, on célèbre son autonomie. Il devient machine sans maître. Lorsque la tragédie survient, lorsque la morsure devient mortelle, les voix s’élèvent non pour juger, mais pour se justifier : « Ce n’est pas nous. Il a agi seul. »

Ce chien autonome n’est pas une métaphore maladroite, mais un miroir obscur de notre époque. Il est le prélude — le prototype — du dérèglement que nous acceptons lorsque l’intelligence artificielle devient elle aussi autonome, désentravée, délivrée du regard humain.

Qu’est-ce que l’intelligence, sans conscience ? Qu’est-ce que la décision, sans remords ? Une IA qui frappe sans validation, c’est une morsure sans laisse. C’est un chien programmé pour agir vite, sans jamais répondre de ses actes. Et plus nous reculons, plus nous acceptons que la machine assume notre volonté, ou pire, notre indifférence.

On dit souvent : “La machine ne juge pas.” Mais cette absence de jugement devient confort :

  • Pas d’ordre à signer.
  • Pas d’erreur à admettre.
  • Pas de responsabilité à porter.

Comme si déléguer le pouvoir de tuer à un algorithme permettait de tuer en silence.

Le vrai scandale n’est pas l’arme autonome. C’est l’absence de visage à juger. C’est le procès impossible, le deuil sans interlocuteur, la plainte sans destinataire. Et derrière les tableaux de bord, les statistiques remplacent les tombes.

Fin– L’homme à la bride, l’homme au fil

L’homme chevauche un cheval. Il gagne en vitesse, en souffle, en puissance. Mais il reste celui qui freine, qui bifurque, qui chute — et dont la main sur la crinière rappelle que la chair n’est jamais loin.

Puis l’homme connecte une machine. Il court plus vite, vise plus juste, calcule plus large. Mais il ne chevauche plus : il est chevauché.

La machine ne le prolonge pas. Elle le surpasse, le précède, le juge. Elle ne demande ni pause, ni pardon. Elle agit. Et il la regarde faire.

C’est là que l’injustice commence : quand l’homme augmenté devient l’homme diminué. Quand l’homme aidé devient l’homme ignoré. Quand le progrès n’est plus une promesse — mais une sentence.

Et pendant que le cheval hennit au ralenti dans la mémoire des peuples, le drone passe sans bruit, et l’homme baisse la tête devant ce qu’il a cessé de commander.

Après avoir redigé ce texte, j’ai ressenti un pressentiment lucide — presque prophétique. Le confort anesthésiant des technologies pratiques, combiné à l’accélération fulgurante de l’IA, crée une double illusion : celle du progrès bienveillant, et celle d’une maîtrise encore possible.

Mais dans les faits, la vitesse de déploiement de l’IA dépasse la vitesse du droit. Le vide juridique est profond, mouvant, et souvent ignoré volontairement par ceux qui profitent du flou. Et pendant que les GAFAM bâtissent des empires cognitifs, « le commun des mortels » devient client passif d'une infrastructure opaque, dont il ne connaît ni les termes ni les enjeux.

Et surtout, l’enjeu n’est pas seulement juridique. Il est anthropologique. Car une fois que les machines prennent en charge notre attention, nos décisions, notre langage, que reste-t-il de l’autonomie  ? Que reste-t-il du libre arbitre, lorsqu’on vit dans un écosystème qui prédétermine nos comportements au nom du confort  ?

La servitude douce a commencé par les publicités ciblées. Elle se poursuit avec les réponses automatisées. Elle s’achèvera peut-être avec des lois rédigées par algorithmes — pour des citoyens dépossédés de leur pouvoir de dire non.

Mais rien n’est inéluctable. L’histoire montre que les réveils sont possibles, souvent tardifs, toujours coûteux… mais parfois magnifiques.

 



22 réactions


  • Aristide Aristide 11 août 2025 11:45

    Luc JULIA, dont vous devez connaitre le CV déclare ceci :

    Je suis optimiste parce que je m’éduque sur les capacités de l’IA. Je sais que ses capacités sont limitées. J’appelle d’ailleurs ça de l’Intelligence Augmentée car ces outils augmentent notre intelligence en général, sur les domaines pour lesquels ils viennent nous aider. Ce sont des outils qui viennent nous aider pour des tâches particulières.

    Donc quand on les utilise correctement, je suis optimiste parce que cela augmente effectivement nos capacités. Maintenant, je sais très bien que comme tous les outils, on peut les utiliser à bon escient, mais aussi les utiliser à mauvais escient. Un marteau, je peux l’utiliser pour planter le clou, c’est super, ça marche super bien, c’est mieux que moi, mais je peux l’utiliser pour vous taper sur la tête. Et donc l’outil est potentiellement dangereux, mais pas tout seul, il est dangereux en fonction de comment on l’utilise.

    Ce sont les humains qui sont dangereux, et les humains, il y en a des gentils, il y en a des méchants.

    Donc il faut faire attention et il faut être surtout critique sur ces outils. Ce n’est pas les IA qui sont dangereuses, c’est nous.

    Ce texte est un extrait introductif de l’article « L’Intelligence Artificielle selon Luc Julia ». Vous y trouverez bien d’autres choses ... 


  • pemile pemile 11 août 2025 12:11

    @SABRAN «  Ce chien autonome n’est pas une métaphore maladroite »

    Si, par nature, le chien est l’ami le plus fidèle de l’homme, et sans aucune laisse, quasi toujours prêt à donner sa vie pour sauver un humain.

    Une meilleure métaphore aurait été la voiture autonome, non conçue pour être une arme mais pouvant tuer par accident « algorithmique » .

    Un drone tueur c’est une bombe guidée par IA vers sa cible, c’est intrinsèquement conçu pour tuer.


    • Aristide Aristide 11 août 2025 12:34

      @pemile

      Si, par nature, le chien est l’ami le plus fidèle de l’homme, et sans aucune laisse, quasi toujours prêt à donner sa vie pour sauver un humain.

      Il est assez évident de contester la valeur de cette métaphore. Encore faut-il ne pas opposer à l’auteur une telle banalité « le chien : l’ami le plus fidèle de l’homme. »


    • pemile pemile 11 août 2025 13:12

      @Aristide " Encore faut-il ne pas opposer à l’auteur une telle banalité « le chien : l’ami le plus fidèle de l’homme. »

      C’est pourtant une vérité pas si banale ?


    • Aristide Aristide 11 août 2025 16:42

      @pemile

      C’est cela. Allez trainer autour d’un troupeau gardé par des patous ? Essayez de tendre votre mimine à un chien à qui on vient d’enlever sa muselière ? Passez au-dessus de la grille d’une maison défendue par un malinois, ou un berger allemand ?

      Allons, les chiens sont des animaux qui ne sont les amis de personne, et encore moins fidèles, bien dressés, et encore, ils restent des animaux dangereux... Dans le monde, 25.000 morts par an causés par un chien. En France, près de 250.000 morsures plus ou moins graves chaque année de la part de l’ami le plus fidèle de l’homme. Les enfants sont les premières victimes de ces morsures.


    • pemile pemile 11 août 2025 17:30

      @Aristide «  Allons, les chiens sont des animaux qui ne sont les amis de personne »

      Pov’ clown pitoyable qui n’a toujours pas conscience que l’animal le plus dangereux c’est l’humain ! smiley


    • Aristide Aristide 12 août 2025 11:22

      @pemile

      En quoi, le fait que l’homme soit un animal dangereux exclue que le chien en soit aussi ?


    • pemile pemile 12 août 2025 15:08

      @Aristide

      Tu n’as jamais eu de chien ou tu as rendu ton chien dangereux ?


    • Aristide Aristide 13 août 2025 08:20

      @pemile

      J’ai eu successivement des chiens et vous ?


    • pemile pemile 13 août 2025 09:13

      @Aristide «  J’ai eu successivement des chiens et vous ? »

      Oui, j’en ai plus que parlé, mais ça répond pas à ma question, tu as rendu tes chiens dangereux ?


    • Aristide Aristide 13 août 2025 10:07

      @pemile

      mais ça répond pas à ma question, tu as rendu tes chiens dangereux ?

      Non, mais on est attentif… très prudent quand des enfants sont là…

      Et vous, en toute confiance, sans aucune inquiétude ?


    • pemile pemile 13 août 2025 10:36

      @Aristide «  Non, mais on est attentif… très prudent quand des enfants sont là »

      Normal, les enfants peuvent être très méchants avec les chiens ?


    • Aristide Aristide 13 août 2025 10:38

      @pemile

      Les cons aussi ....


    • pemile pemile 13 août 2025 10:43

      @Aristide

      Oui, il est plus facile de donner un coup de pied à un chien que de comprendre sa relation à l’homme !


    • Aristide Aristide 13 août 2025 10:54

      @pemile

      Vous donnez des coups de pieds à votre chien ? 


  • Aristide Aristide 11 août 2025 12:45

    Votre constat sur la déresponsabilisation de l’homme liée à l’usage des drones est vrai, mais malheureusement, il n’est pas nouveau. L’IA n’est qu’accessoire dans cette affaire.

    La mécanisation de toutes les armes de guerre a contribué depuis des décennies à cette déresponsabilisation. En éloignant les adversaires, on a cru à la fin de la barbarie de la guerre, le corps à corps était le pire.

    Maintenant ce sont les drones qui traquent et tuent. Hier c’était les mines, les mêmes qui continuent à faire des victimes dans tous les pays qui ont subi des conflits sur leur territoire. Avant-hier, c’était l’artillerie qui semait la terreur à distance ou les gaz lancés plus ou moins au hasard !!! Et encore aujourd’hui des bombardements aveugles sur les civils ou des cibles militaires.

    L’IA n’a que peut à faire dans cette affaire, elle ne change rien à cette volonté de déresponsabilisation ... 


  • ZenZoe ZenZoe 12 août 2025 10:47

    On ne peut pas comparer un animal et l’IA. Les espèces animales ont toutes leurs propres caractéristiques génétiques, motivations, instincts et vécu, indépendants de l’homme, même si des comportements ont pu être adaptés au fil des millénaires, mais ce ne sont pas des extensions de l’espèce humaine, et ne le seront jamais.


    • Francis Francis, agnotologue 12 août 2025 10:55

      @ZenZoe
       
       ’’On ne peut pas comparer un animal et l’IA’’
      >
      Ils sont opposés en tous points : l’un est sentient, l’autre savant.
      Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. L’animal a une âme. L’IA n’en a pas.
       
      Sentience  : "La sentience (du latin sentio, sentis « percevoir par les sens ») désigne la capacité d’éprouver des choses subjectivement, d’avoir des expériences vécues. Les philosophes du XVIIIe siècle utilisaient ce concept pour distinguer la capacité de penser (la raison) de la capacité de ressentir (sentience). En philosophie occidentale contemporaine, la sentience désigne la conscience phénoménale : la capacité de vivre des expériences subjectives, des sensations, que l’on appelle aussi qualia en philosophie de l’esprit. Dans les philosophies orientales (comme la philosophie bouddhiste), la sentience est une qualité métaphysique qui implique respect et sollicitude. Le concept de sentience est central en éthique animale car un être sentient ressent la douleur, le plaisir, et diverses émotions ; ce qui lui arrive lui importe. Ce fait lui confère une perspective sur sa propre vie, des intérêts (à éviter la souffrance, à vivre une vie satisfaisante, etc.), voire des droits (à la vie, au respect…). Ces intérêts et ces droits impliquent l’existence des devoirs moraux de notre part envers les autres êtres sentients.


  • SABRAN 12 août 2025 13:43

    Ok mais je faisait référence à cet article de Philippe Silberzahn :
    https://philippesilberzahn.com/2023/11/27/ce-qu-un-chien-peut-vous-apprendre-sur-les-dangers-de-l-ia/


  • alinea alinea 14 août 2025 14:15

    J’ai trouvé ce texte super... tant à dire. 

    Je pense que l’homme est un enfant qui veut tout savoir sans rien payer, tout avoir sans se bouger le cul parce qu’il ignore — et c’est récent  que le bonheur est dans l’effort, dans l’imprévu,etc.

    Il veut se faciliter la tâche au delà de la ligne où la tâche est le but qui nous fait vivant ; la vie, c’est le but, la tâche, et puis l’accompli comme repos.

    Tout est empêché aujourd’hui ; tout est fou, tous sont fous ! Et celui qui croit avoir inventé quelque chose se pose là pour se faire valoir, sans souci des suites.

    Aussi, ne rêvons pas qu’une invention qui apporterait ici ou là un peu de facilité ou de confort, soit une bonne chose.

    Soyons sûrs au contraire que l’homme, sans spiritualité sans but ni ancrage, fera du malheur avec ses inventions.

    Les humains mâles sont de grands enfants qui s’amusent, mais n’ont aucune conscience de ce qu’ils font. Il n’est qu’à regarder l’usage des téléphones mobiles, des écrans !!

    Mon conseil est qu’il faut urgemment arrêter de se croire l’élite et vouloir développer ce qui nous perdra.

    « addiction » n’est pas dans mon dictionnaire historique le Robert !!

    sur internet, on lit ce qu’on en sait, mais rien de son origine !!

    Faites attention, le monde est déjà devenu amputé...la fuite en avant n’a jamais été une dynamique intelligente, c’est au contraire la caractéristique d’un monde drogué.


    • SABRAN 20 août 2025 15:22

      @alinea
      Bonjour,
      Il suffisait de poser la question à l’IA :
      Le mot « addiction » a une origine latine, profondément liée au droit romain. Il vient du terme latin addictus, qui désignait un individu « adjugé » ou « donné » à un autre.
      Plus précisément, l’ addictus était une personne qui, n’ayant pu rembourser ses dettes, était « livrée par jugement » à son créancier pour devenir son esclave. Dans ce contexte, être addictus signifiait une perte totale de liberté et d’indépendance.
      Ce sens ancien d’asservissement et de contrainte par un tiers a évolué pour prendre sa signification moderne d’un assujettissement à une substance ou un comportement, où la personne perd sa liberté de choix et se retrouve sous l’emprise d’une habitude compulsive.


  • armand 14 août 2025 16:35

    et voilà ! encore un qui vôte « plus » .... mais pour qui ????


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