mardi 4 mai - par Desmaretz Gérard

Art : Un faussaire de génie

Au mois de février 1945, Göring fait procéder à l'évacuation de toutes les collections se trouvant dans son château de Carinhall avant de le faire sauter et d'aller rejoindre Adolphe Hitler à Berstengaden. Plusieurs trains remplis de tableaux et d’œuvres d'art pillés en Europe partent en direction des Alpes autrichiennes. Lors de la campagne d'Allemagne de 1945, les hommes appartenant à la section des Monuments des Beaux-Arts et des Archives, une unité créée par le président Roosevelt, vont découvrir près d'un millier de dépôts d’œuvres d'art volées par les Nazis !

Les « Monuments men », des spécialistes dans le domaine des Arts, sont chargés de préserver le patrimoine culturel européen et de retrouver les œuvres d’art volées afin de les restituer à leurs propriétaires légitimes (l'URSS disposait de la Brigade des Trophées). Les Américains vont découvrir 6577 tableaux au fond des galeries et derrière des portes blindées de la mine de sel d'Altaussee ! Et non des moindres : la Vierge Marie de Van Eyck - le retable de Gand - l'Atelier et l'Astronome de Vermeer - la Madone de Bruges, etc., toiles provenant de la collection personnelle du feld maréchal Hermann Göring. ­Parmi celles-ci figure un Vermeer non répertorié ! Le Christ et la femme adultère, tableau acheté en 1942 par Hermann Goering pour 1.650,000 florins auprès d'Alois Miedl, ancien banquier allemand naturalisé Hollandais devenu marchand d'art qui l'avait acquis de Han Antonius Van Meegeren.

Han Van Meegeren est né en 1889 dans une banlieue d'Utrecht (Pays-Bas). Jeune homme il se rebelle contre l'autorité d'un père, un instituteur rigide, qui entend le détourner de sa vocation artistique. Han va se lancer corps et âme dans la peinture et s'inscrire aux Beaux-Arts. Il va devenir un portraitiste apprécié et obtenir de nombreuses commandes de tableaux avant de devenir marchand d'Art et restaurateur. Son professeur, Bartus Korteling, considérait que l'âge d'or de la peinture hollandaise s'est éteint à la fin du XVII ème siècle. La mode est passée au postimpressionnisme de Van Gogh (1853-1890). En 1928, Han achète lors d'une vente aux enchères, un tableau de Frans Hals pour lequel , il a investi toutes ses économies. Il va restaurer la toile avec application et la remettre sur le marché en espérant en tirer un bénéfice substantiel. Tout le petit monde de l'Art jubile, on est en présence d'un tableau du grand maître, sauf Abraham Bredius l'expert le plus reconnu de l'époque. Van Mereegen est bien décidé à prouver à cet incompétent qu'il est atteint d'une cécité artistique.

L'artiste divorce et quitte La Haye en 1932 en compagnie de sa muse pour s'installer à Roquebrunne Cap-Martin où il décide de créer le « faux parfait ». Il porte son choix sur Jan Van der Meer Van Delft (1632-1675), mort dans la misère, sa famille criblée de dettes. Son projet va le tenir en haleine durant cinq années avant de parvenir à imiter les craquelures des vieux tableaux qui ne commencent à apparaître que près de 80 années après la peinture. En 1934, il achète une « croûte » datant de 1690 dont il en ôte la couche picturale en la frottant avec de pierre ponce, la toile nettoyée, il y peint en sept mois, Les Pèlerins d'Emmaüs à la façon « Vermeer ». Ses pinceaux et brosses sont en poils de blaireau comme ceux qu'utilisait Vermeer lui même. La précaution n'est pas anodine, un expert qui découvrirait un poil de porc sur la toile subodorait la supercherie immédiatement. Van Meeregeren prépare ses pigments en se servant des matériaux de l'époque : la céruse pour le blanc, le lapis-lazuli pour le bleu, la cinabre pour le rouge. Le séchage total d'une peinture à l'huile est lent, une cinquantaine d'années ! Les experts s'assurent de l'authenticité d'une œuvre en frottant un coin de la toile avec un tampon imbibé d'alcool. Les pigments d'un tableau ancien se sont polymérisés avec le temps et résistent au « test à l'alcool ». Van Meegeren a trouvé la parade, il mélange les pigments avec du phénol-formaldéhyde ("résine" de bakélite) qui durcit rapidement lorsqu'il est porté à 100° C, et de froisser la toile pour obtenir de fines craquelures avant d'y répandre une poudre grisâtre, mélange de cendres et de noir de fumée imitant la poussière accumulée au fil du temps !

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Une part du génie de Han Van Meegeren repose sur le choix d'un thème « vermeerien ». Meegeren sait que l'expert qui sera désigné pour l'authentification du tableau, Abraham Bredius, soutient que Vermeer a été influencé par le peintre lombard Le Caravage (1571-1610). Le Caravagisme est l'une des composantes de l'art hollandais du XVII° siècle (recherche de naturel et de réalisme), et Vermeer représente l'âge d'or des peintres de l’École flamande : Bruegel 1568-1625, Rubens 1577-1640, Hals 158 ?-1666, Van Dyck 1599-1641, Rembrandt 1606-1669 et quelques autres. Han Van Meegeren ne va pas s'abaisser à réaliser de vulgaires copies d’œuvres existantes, il va peindre à la façon de Vermeer et produire des toiles « restées inconnues ». Vermeer n'a laissé aucun document de travail. Sur les quarante-cinq toiles attribuées au peintre, trente-sept seulement sont répertoriées, 26 scènes de genre, et on ne lui connaît qu'une scène religieuse Le Christ dans la maison de Marthe et Marie (1656).

« Le Christ à Emmaüs » (Les disciples d'Emmaüs), une toile de 115 x 127 cm, va lui prendre quatre années. Au mois de novembre 1937, Abraham Bredius est dithyrambique : « Nous avons ici un chef-d’œuvre, je dirais le chef-d’œuvre de Vermeer, un de ses tableaux les plus grands par ses dimensions, une œuvre totalement différente de toutes les autres, et dont pourtant chaque pouce ne peut être que de Vermeer ». La toile est dans un état de conservation exceptionnelle et n'a pas été restaurée, regardez ces bleus et ces jaunes ! Aucun doute n'est permis, il s'agit d'une œuvre majeure de Johannes Vermeer peinte vers 1650. Le tableau est acheté par le musée Boymans (Rotterdam) pour la somme de 520.000 florins. Transporté par ce premier succès, Han va s'enhardir et faire fortune. Les années suivantes voient apparaitre : La Cène - Jacob bénissant Isaac - Le Christ et la parabole de la femme adultère - le Christ aux outrages. L'invasion de la Hollande par les armées allemandes va lui apporter de nouveaux clients. Han Van Mergeeren peint : La Lavandière - Le Lavement des pieds, tableau acheté par l’État hollandais en 1943.

A la libération de la Hollande, Han Van Mergeren est arrêté le 29 mai 1945 et emprisonné pour : « pillage de trésors nationaux hollandais au profit de l’ennemi », crime pour lequel il encourt la peine de mort ! Après trois jours de prison, il avoue que le Vermeer qu’il a vendu est un faux et qu'il en est l'auteur ! Durant les six années passées à Roquebrune Cap-Martin, il n'a pas seulement peint quelques Vermeer, mais aussi des : Frans Hals - Pieter de Hooch - Gerard ter Borch dont certains sont accrochés dans les plus grands musées. L'ego d'Abraham Bredius l'empêche d'admettre qu'il a été dupé. Van Meegeren propose au tribunal de peindre un « Vermeer ». Entre juillet et novembre 1945, il exécute Le Christ au temple (ou Jésus enseignant dans le temple, les dénominations changent selon les sources) devant une commission d’experts commanditée par le tribunal. Ceux-ci doivent se rendre à l’évidence, Meegeren est un faussaire. Son procès s'ouvre à Amsterdam au mois d'octobre 1947. Han Van Meegeren contre-attaque, en « fourguant » des faux aux Nazis, il leur a extorqué de fortes sommes et a fait acte de résistance... L'audience est expédiée en une journée, Han Van Meegeren est condamné, comme faussaire, à un an de prison. Il succombe à une crise cardiaque après deux semaines passées derrière les barreaux, le 30 décembre 1947.

Han Van Meegeren est devenu un héros national pour avoir berné l'occupant, et les toiles signées de sa main vont prendre de la valeur et être contrefaites... L'un de ses faux Vermeer a été vendu aux enchères à Paris sous le nom de Van Meegeren en 1995... Le musée Boijmans Van Beuningen à Rotterdam lui a consacré une exposition en 2010. Pour les amateurs, « Le dernier Vermeer », film romancé sorti en mars 2021 à voir quand les salles rouvriront.

Les spécialistes et fins connaisseurs de Vermeer se demandent comment : « ce tableau de Hans van Meegeren "Jesus Preaching in the Temple" avec ses visages de cartoon aux yeux globuleux est passé, comme beaucoup d'autres du même faussaire, pour un véritable Vermeer  ». On ne connaît pratiquement aucun tableau religieux peint par Vermer ! Jean-Jacques Breton avance une explication : « l’important dans le faux n’est pas tant l’époque dont il est supposé dater que l’époque à laquelle on le regarde. A savoir : il faut qu’il ait l’air vrai pour les spectateurs auxquels il s’adresse, qu’il corresponde à la conception historique que l’on se fait de l’œuvre supposée. (...) Même si les faux de Van Meegeren nous paraissent grotesques, ils nous apprennent la relativité de la perception. Il n'y a pas de réalité de l'image, il n'y en a que des lectures des images. Notre vision est toujours déjà investie d'une représentation. En 1940, lorsqu'on regarde la Jeune Fille à la perle (1665) de Vermeer… c'est exactement comme si l'on voyait ça, un autre faux dû à Van Meegeren. Il faut des décennies et que l'œil s'habitue, pour que la caricature, grimaçante, devienne évidente ».

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Le vulgum pecus est toujours surpris lorsqu'un collectionneur s'offre une toile d'un grand maître ou celle d'un artiste mineur pour une somme rondelette. Le marché de l'Art reste un entre-soi réunissant des esthètes et des spéculateurs suivant la loi du marché de l'offre et la demande. Dans les années 1900, Berheim accumula des Van Gogh auquel personne ne s’intéressait, le slogan d'alors, « Faites comme votre père, achetez un inconnu qui sera le Renoir de demain » ! Combien d'entre-nous ont acheté, dans les années soixante-dix, des lithographies signées Dali, Trémois, etc., pensant réaliser une plus value à moyen terme. Le marché de l'Art n'est pas la Bourse, il répond à de nombreux aléas dont celui de la mode. Les Dernières cartouches de Neuville, tableau acheté 200.000 francs-or en 1890, fut revendu 3.900 francs à l'Hotêl Drouot en 1949 !

Vengeance posthume. Han Van Meeregen a réussi à semer le doute : « Il n'y a peut-être même aucun autre peintre [Vermeer] dont l'œuvre officiellement reconnue contienne un pourcentage de " faux " aussi élevé ». En 1960, un collectionneur belge de passage à Londres à un coup de cœur pour la Jeune Femme assise au virginal, une toile d'une vingtaine de centimètres exposée dans la vitrine d'un marchand d'Art. Celui-ci le met en garde, il s'agit d'un ex « Vermeer » déclassé en 1947... La toile est soumise aux experts du Metropolitan Museum en 2003, la science moderne va « parler ». Cette toile déclassée a bien été peinte par Vermeer autour de 1670. Le 7 juillet 2004, le tableau est adjugé pour 24,2 millions d'euros lors d'une vente aux enchères !

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9 réactions


  • Renaud Bouchard Renaud Bouchard 4 mai 19:49

    A l’auteur.

    Très bon papier.

    Voyez la vie extraordinaire de Fernand Legros tout comme celle d’Elmyr de Hory.

    https://www.google.com/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=&ved=2ahUKEwjDjrOpx7DwAhWKmBQKHTOoDncQwqsBMAF6BAgHEAM&url=https%3A%2F%2Fwww.dailymotion.com%2Fvideo%2Fx6oq3c8&usg=AOvVaw2CXixX2Bc90bShmoZWANoX

    Le problème des faussaires est toujours le même : un jour où l’autre ils ont envie d’être reconnus comme tels. Certains sont plus discrets, extraordinaires restaurateurs de tableau, sûrs de leur talent exceptionnel, comme celui qui a œuvré sur le panneau des Juges Intègres, partie du retable de « L’adoration de l’Agneau mystique » de Van Eyck, dans la cathédrale de Gand. Beaucoup d’encre a coulé à propos du plus grand vol d’art du XXe siècle, un vol commis en 1934 par un certain Arsène Goedertier, un banquier catholique de Wetteren. “Moi seul sais où se trouve l’Agneau Mystique”, a-t-il confessé dans un dernier soupir sur son lit de mort.

    Certains ont découvert l’existence du retable de Gand grâce au film que vous évoquez, intitulé «  Monuments men », réalisé en 2014 par George Clooney. C’est l’histoire de ce groupe créé par le président américain Roosevelt chargé de récupérer les œuvres d’art dérobées par les nazis.

    Voyez ci-après ce lien qui renvoie à un article passionnant :

    https://www.bd-best.com/un-des-myst-res-les-plus-nigmatiques-de-lae-histoire-moderne-lae-agneau-mystique-admir-et-vol—news-11056.html

    ps.

    Le panneau existe toujours...


    Cordialement,

    Renaud Bouchard

     


  • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 4 mai 23:03

    La jeune fille à la perle est sauve ...ouf !


  • devphil30 devphil30 5 mai 07:57

    Merci pour cet article et cette page d’histoire de l’art et d’histoire tout court


  • L'apostilleur L’apostilleur 5 mai 09:30

    Sujet intéressant, merci à l’auteur. 

    Cette assertion ...« l’important dans le faux n’est pas tant l’époque dont il est supposé dater que l’époque à laquelle on le regarde" est une bonne mise en garde aussi pour qui se promène dans le temps.

    Elle fait penser à l’opinion de ces faussaires qui énoncent des jugements avec leurs regards actuels sur les événements d’une autre époque (Napoléon, l’esclavage...).


  • jef88 jef88 5 mai 21:50

    Un faussaire de génie ou un faux air de génie ? ? ?


  • Puisqu’il est question d’art, saluons le talent du conteur à qui nous devons cet article atypique par ces temps d’obsession virale...

    J’ai lu cela comme un excellent roman policier, voire une fable réussie compte tenu du fait qu’une leçon de morale nous est délivrée vers la fin.

    il ne suffit pas de manier la langue à la perfection pour tirer un bel article , les niaiseries Rosemariennes sont hélas là pour nous le prouver.

    Encore, encore !!!


  • wpjo 5 mai 23:18

    "Le marché de l’Art n’est pas la Bourse, il répond à de nombreux aléas dont celui de la mode. Les Dernières cartouches de Neuville, tableau acheté 200.000 francs-or en 1890, fut revendu 3.900 francs à l’Hotêl Drouot en 1949 !

    "

    Comme il y a une siècle quand Guimet avait ramassé dans les arrière-cours des temples japonais sa collection de sculptures juste bien à brûler selon les Japonais —mais qui vaut aujourd’hui son poids en or. Ou peut-être, dans un siècle ou non ?! quand l’Afrique rachètera tout ce que le Musée Jacques Chirac va sortir pour les poubelles.

    Bref, pour l’Art il n’y a qu’un seul critère : est-ce que VOUS l’aimez ? Et que votre goût soit ’bonne’ ou ’mauvaise’ n’a pas d’importance.


  • babelouest babelouest 6 mai 08:01

    En tout cas, tous les jours qu’il me reste à vivre, je me souviendrai de ce passage à Bruxelles, où à la galerie près du musée des Beaux-Arts était proposé un parallèle entre les peintures flamandes à partir du XVe, et leur équivalent vénitien. J’accompagnais mon fils, historien de l’art, qui me racontait toile par toile les éclairages, les « codes » qui évoluaient avec les siècles. Une matinée passionnante !


  • Et hop ! Et hop ! 9 mai 21:38

    « Le Christ et la femme adultère, tableau acheté en 1942 par Hermann Goering pour 1.650,000 florins auprès d’Alois Miedl, ancien banquier allemand naturalisé Hollandais devenu marchand d’art qui l’avait acquis de Han Antonius Van Meegeren. »


    Je croyais que les Nazis volaient les tableau, et je découvre qu’ils les payaient.




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