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Ces princes qu’on nous désigne comme devant être les nôtres - AgoraVox le média citoyen
mercredi 13 mai 2015 - par Michel J. Cuny

Ces princes qu’on nous désigne comme devant être les nôtres

Revenons à François Monnet, le biographe d’André Tardieu, pour mieux comprendre ce qu’ont été les pratiques politiques de celui-ci, et ce qui, de son point de vue, a finalement échoué sous la montée du suffrage universel dont la plus importante conquête, le Front populaire, aura été pour Tardieu la fin de tous les espoirs personnels.

Ceux-ci avaient été fondés sur un élément fondamental, que souligne François Monnet :
« Le modèle qui dominait son expérience politique était la direction de la guerre de Georges Clemenceau. » (François Monnet, Refaire la République - André Tardieu, une dérive réactionnaire, Fayard 1993, page 105)

C’est-à-dire une situation dans laquelle l’État avait vu son rôle dirigeant s’étendre à l’ensemble des activités du pays, et ceci dans un contexte de lutte à mort contre ce que l’on appelait alors : l’ennemi héréditaire.

Ainsi, et tandis que le pays lui-même venait à peine de sortir de l’"union sacrée", André Tardieu suivait la voie que décrit pour nous François Monnet  :
« Sa formule parlementaire était l’"union nationale" ; le substantif "union" désignait les conditions mêmes de toute action efficace, et l’adjectif "national" signifiait que, loin de constituer une trêve politique, ce rassemblement de républicains s’affirmait comme un combat contre tous les "antinationaux". » (page 108)

Si donc la guerre ne se faisait plus avec l’extérieur, et si l’union restait "nationale", c’est-à-dire bourgeoise, il ne restait plus qu’à désigner l’ennemi intérieur. Un ami d’André Tardieu, Lucien Romier s’en chargera aussitôt. Il nous fournit d’abord un thème que nous commençons à bien connaître :
« Tout autre chose qu’un compromis sans portée politique, l’union nationale est d’abord, essentiellement, une formation parlementaire pour soustraire l’exécutif aux empiètements désordonnés et aux rivalités anarchiques du législatif. » (page 108)

Et l’ennemi, celui qui résistera avec le plus de détermination à ces agissements contre-révolutionnaires, c’est ici qu’il apparaît :
« D’autre part, l’union est une formation qui empêche le socialisme marxiste de détruire par avance le cadre dans lequel les problèmes devront être résolus. L’union nationale comporte donc, par définition, un renforcement de fait de l’exécutif et une résistance de principe au marxisme. » (page 108)

En admettant que l’exécutif parvienne à se rendre indépendant du législatif, c’est-à-dire d’un suffrage universel dérivant de plus en plus du côté de la défense d’un salariat alors majoritairement ouvrier (et potentiellement marxiste), il lui faut obtenir d’apparaître, lui-même, comme rattaché à une volonté populaire spécifique. C’est ce que la Cinquième République a présenté comme le lien privilégié entre un homme (une femme) et le peuple… André Tardieu saisit l’occasion de son discours à Giromagny, le 17 avril 1932, pour s’engager dans cette direction qui reflète directement, par le vocabulaire qu’il utilise, les intérêts bourgeois qui sont rangés derrière lui :
« Pour agir, diriger, réaliser, aboutir, ordonner le présent, préparer et parfois forcer l’avenir, un gouvernement a besoin d’une majorité qui traduise la volonté profonde du peuple souverain, au lieu d’exprimer simplement l’amalgame changeant des combinaisons des groupes [parlementaires, ajoute François Monnet]. » (page 127)

Mais comment obtenir que, par-delà les groupes parlementaires issus du suffrage universel et soumis à tous les travers qu’André Tardieu n’a cessé de dénoncer, puisse se constituer une majorité susceptible de rester stable dans son soutien à un pouvoir exécutif en réalité tout puissant puisque, comme nous venons de le lire : "Il agit, il dirige, il réalise, il aboutit, il ordonne le présent, prépare et parfois force l’avenir…" ?

Incidemment une autre question essentielle se pose ici : À quoi aboutira cette montée en puissance d’un exécutif qui parviendrait finalement à s’adjoindre un organe législatif tout à sa dévotion ?... À une dictature tout simplement. Encore faudrait-il que le stade final d’abaissement du législatif figure dans le texte constitutionnel lui-même.

C’est ce qu'a produit la Constitution de la Cinquième République dans sa version initiale (1958), soit une sorte de dictature collégiale. En 1962, l’élection du président au suffrage universel l’améliore encore de beaucoup : c’est la dictature personnelle.

Mais, sous la réduction quantitative du personnel agissant au sommet, il n’y a toujours qu’une même entité réelle : la bourgeoisie. C’est donc toujours elle qui désigne le Prince, en le plaçant, quel qu’il soit, là où, grâce à la Constitution, elle peut le placer. Et c’est elle qui, par lui, dirige tout ce qui peut l’être depuis le sommet de l’État français. N’en déplaise aux Françaises et aux Français… qui peuvent voir passer, de loin, le grand train de la République des élites.



1 réactions


  • Hervé Hum Hervé Hum 13 mai 2015 14:10

    "L’union nationale comporte donc, par définition, un renforcement de fait de l’exécutif et une résistance de principe au marxisme. (page 108)«  »

    dans quel cas précis en appelle t-on à « l’union nationale » ?

    Lorsque précisément, l’unité nationale est menacé voir déjà agressé !

    L’union nationale est donc présenté comme une réaction de défense contre un agresseur, le plus souvent extérieur, mais parfois intérieur.

    Or, qu’est ce qui fait du marxisme une menace de l’unité nationale ? L’abolition de la propriété, puisque celle ci semble dire que s’il n’y a plus de propriété, alors, il n’y a plus de frontières nationales et donc, par logique simpliste, la destruction de l’unité nationale.

    En fait, l’union nationale comme réponse à une agression, nécessite un exécutif fort parce que la réaction de défense nécessite l’état d’urgence , incompatible avec le temps nécessaire aux discussions parlementaires avant prise de décision.

    Ainsi, la constitution de 1958 a été faites pour répondre à la situation de crise provoqué par la guerre d’Algérie et la montée de l’indépendantisme des colonies, dans un contexte international rejetant le colonialisme.

    Rien de nouveau si on prend à témoin l’histoire politique de l’empire romain où chaque crise menaçant l’empire était une raison pour passer de la république avec un sénat, à une dictature avec un empereur.

    La nécessité du chef naît de la guerre et se meurt par la paix. Voilà une raison suffisante pour justifier la concurrence économique et les guerres perpétuelles !

    Bref, ce que dit André Tardieu sont autant de contorsion pour ne pas dire la vérité et n’a aucune valeur, sinon pour les pauvres d’esprits.

    le nationalisme est le miroir aux alouettes des pauvres !


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