Ces tableaux sont-ils de Léonard de Vinci ? Suspense !
À M. François Leclerc, un des propriétaires du tableau "La Madone de Laroque". Cher Monsieur, merci d'avoir attiré mon attention sur l'article du magazine du Monde en date du 25.02.2015, intitulé "Léonard de Vinci fait des petits" http://www.lemonde.fr/m-actu/article/2015/02/25/vinci-fait-des-petits_4579348_4497186.html
I. Concernant votre tableau " La Madone de Laroque".
Je vous confirme ce que je vous ai dit lors de votre visite et ce que j'ai écrit à ce sujet dans mon article Agoravox du 26.8.2013 http://www.agoravox.fr/culture-loisirs/culture/article/la-madone-de-laroque-oeuvre-de-139841.
Je pense toujours que votre tableau a suffisamment d'arguments pour qu'on l'attribue à Léonard de Vinci. Je ne vois pas quel autre peintre aurait eu l'idée de représenter un arbre penché surdimensionné dans l'échappée vers la lumière du fond du ciel, en faussant la perspective. En revanche, cela s'accorde à ce qu'on sait de la pensée de Léonard, notamment sur la lumière et sur son origine qu'il considérait comme une manifestation divine beaucoup plus que les textes révélés. Un peintre ordinaire aurait représenté la résurrection classique du Christ. Léonard joue sur l'inconscient du spectateur. De même, la voûte qu'on devine aux angles et qui sépare symboliquement des scènes différentes dans le temps et le lieu. Et en plus, en y mettant des évocations comme le tombeau de Jérusalem que seul un peintre cultivé comme Léonard pouvait connaître, évoquer, et mettre en scène de cette façon. Le fait de représenter ensemble les enfants Jean-Baptiste et Jésus sous la protection de la seule vierge mère Marie est typique de la pensée de Léonard (enfants potelés ce qui permet de savants modelés). Dans les deux tableaux de "La Vierge aux rochers", cette dualité entre les deux enfants apparaît très clairement sans qu'on sache vraiment celui auquel il donne la primauté. Léonard qui était instruit savait que le personnage de Jean-Baptiste était attesté historiquement par l'historien Flavius Josèphe mais pas celui de Jésus. Sa prédilection pour Jean-Baptiste montre bien qu'il se doutait qu'il était à l'origine du christianisme. Probablement était-ce un sujet de débat dans les cercles qu'il fréquentait, mais on ne pouvait que le suggérer pour ne pas risquer les foudres de l'Église.

La Vierge est assise sur un siège caquetoire au haut dossier en bois dont on voit une anse et le haut de la partie centrale, un dossier qui montre bien qu'il n'est pas dans la "vision" du tombeau. Le tableau est composé suivant des plans successifs. La famille sainte et le siège caquetoire, premier plan. Le tombeau et le jardin des oliviers, deuxième plan. Les rives, le lac de Tibériade, les montagnes qui s’élèvent jusqu’à Gamala, troisième plan. La trouée du ciel constitue, si l’on peut dire, le fond du tableau.
La perspective picturale se double d’une perspective temporelle et spatiale : l'enfance en Galilée, la prédication au bord du lac de Tibériade et à Jérusalem, passion, mort, mise au tombeau, résurrection et ascension.
La Vierge est dans une pièce qui s’ouvre sur un paysage mi-réel mi-symbolique par une grande fenêtre/ouverture voûtée (on ne voit son encadrement que dans les coins du haut). Dans le tableau de "la Vierge à l'enfant" ci-dessous, l'ouverture voûtée est mieux mise en évidence mais reportée sur le côté et plus étroite. Dans la pensée de Léonard, c’est l’élément essentiel de son tableau sans lequel il n’a plus de sens. Dans la copie qu'il a faite de cette "Vierge à l'enfant", Raphaël - qui n’a rien compris - a repoussé la fenêtre en dehors de l'épure en faisant ainsi disparaître le paysage. Cette ouverture voûtée n’est fermée par rien... ou bien par une paroi de verre... Entre la chambre noire et ce paysage derrière lequel règne l’infini, se trouve comme une paroi de verre. Si l’homme n’ouvre pas son œil, il ne voit rien, mais s’il l’ouvre, c’est un mouvement de l’âme qui lui fait franchir la paroi de verre. (cahiers de Léonard).
L’arbre penché que l’on voit se profiler à l’horizon du ciel, sur le flanc de la montagne éloignée, n'est pas là par hasard. Il s’agit d’une « fantaisie » que seul Léonard de Vinci pouvait se permettre à cette époque. Scientifiquement et géométriquement parlant, vu l’éloignement, n’importe quel arbre, aussi haut soit-il, ne pouvait être distingué ainsi sauf sous forme d’un point minuscule.
Comme l’a très bien expliqué un grand spécialiste du peintre, notamment dans la Cène de la fresque de Milan, Léonard se joue de la perspective géométrique pour créer l’illusion du mouvement, ce qui a pour résultat d’animer l’oeuvre en lui insufflant de la vie.
Mais le plus déterminant qui plaide pour une attribution à Léonard de votre tableau est la ressemblance de la Vierge avec celle du tableau "La Vierge à l'enfant" que j'ai représenté à côté et qui lui, a indiscutablement était peint en sfumato.

II. Au sujet du dessin "La belle Milanaise" ou "La belle princesse".
Dans mon raisonnement, il s'agit du premier portrait que Léonard de Vinci a fait de Mona Lisa juste avant, ou lors de son mariage, avec Francesco del Giocondo, vers 1495 (ci-dessous, celui du milieu).

Francesco était, à Florence, le chef d'une puissante famille de marchands de tissus précieux qu'il vendait notamment aux princes de l'Église et de la noblesse. Il avait épousé en première noce Camilla, fille de Mariotto Rucellai, du puissant clan des Rucellai, dont la noblesse et la fortune étaient connues de tous (cf "La véritable identité de la Joconde : Un mystère dévoilé" de Giuseppe Pallanti) .
Comme c'était l'usage, la famille avait demandé à Araldi d'en faire son portrait (ci-dessus, à gauche). De son côté, Francesco s'était adressé à Botticelli pour faire le sien, celui de Florence (ci-dessous, à gauche). Hélas, Camilla mourut en 1494, deux ans seulement après son mariage alors qu'elle n'avait que dix-huit ans. Les plus grandes familles de Florence assistèrent à ses funérailles. Sa perte fut, pour Francesco, une véritable tragédie à tout point de vue. Dans le tableau "Le musicien" peint par Léonard quelques années après (ci-dessous, à droite), il s'est fait représenté chantant le Cantor angelus, comme l'indique une inscription qu'il a fait recouvrir par la suite : (tout le reste de ma vie) je chanterai l'ange (disparu).

Francesco del Giocondo a épousé Mona Lisa, un an après la mort de sa première épouse, en 1495, alors qu'elle n'avait, là aussi, que seize ans. C'est probablement, à la demande de Giocondo que Léonard de Vinci en a fait son portrait dans le dessin en question (ci-dessus, au centre). C'est probablement aussi à sa demande qu'il l'a représentée, dans ce dessin, dans la même posture que sa première épouse, mais sans bijoux et avec une tenue vestimentaire relativement modeste et plus conforme à son origine de petite noblesse provinciale.
Ce n'est qu'après son mariage que Léonard de Vinci en a fait un nouveau portrait (ci-dessus, à droite) dans le célèbre tableau de "La dame à la résille de perles", mais cette fois, avec tout l'apparat d'une femme bien établie dans la société florentine. http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/existe-t-il-un-autre-portrait-de-35941
Cette dame à la résille de perles, Mona Lisa, deuxième épouse de Francesco del Giocondo, est la véritable Joconde au sujet de laquelle Vasari écrit : Léonard a entrepris pour Francesco del Giocondo le portrait de Mona Lisa son épouse, il y a travaillé quatre ans, mais l’a laissé inachevé ; cette œuvre est maintenant chez le roi de France à Fontainebleau... les yeux, limpides, avaient la brillance de la vie ; cernés de nuances rougeâtres et plombées, ils étaient bordés de cils dont le rendu suppose la plus grande délicatesse. Les sourcils, avec leur implantation par endroits plus épaisse ou plus rare suivant la disposition des pores, ne pouvaient être plus vrais. Le nez, aux ravissantes narines roses et délicates, étaient la vie même. Le modelé de la bouche avec le passage fondu du rouge des lèvres à l’incarnat du visage n’était pas fait de couleurs, mais véritablement de chair. Au creux de la gorge, le spectateur attentif saisissait le battement des veines (extrait du livre de M. Serge Bramly, p. 401). Pourtant, Vasari se trompe. Le portrait qui est chez François Ier est un autre portrait de Mona Lisa, également peint par Léonard de Vinci, mais plus tard et connu à l'origine comme étant une Pomone. http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/existe-t-il-un-autre-portrait-de-35941
Au sujet de la dite Mona Lisa d'Isleworth, je ne sais pas. Il est possible que cela soit un modélo préparatoire de Léonard ; le fond n'est qu'ébauché. Je ne sais pas, non plus, quoi penser de la Marie-Madeleine, ni du portrait d'Isabella d'Este. Je n'ai pas d'éléments pour pouvoir me prononcer.
Cordialement,
Copie à Magazine du monde, commentaires.
Extraits de mon manuscrit "Il voulait percer le mystère de l'Être", refusé par les maisons d'édition sous le titre de "La Joconde bleue".
E. Mourey, le 27 février 2015




)