Cocaïne
Depuis vingt ans, par intermittences liées à l’actu, on vous ressort le catalogue des effets, les dérives du crack, on sublimes lignes et chasse au dragon, pour finir sur les effets dévastateurs, morale et interdit l’exigeant. On vous fait saliver, on vous permet de jouir de la chute d’une idole multimillionnaire, on vous permet de penser que les lignes de coke ont joué le rôle de justice divine, et puis… on reparlera au prochain tirage au sort (dans tous les sens du terme).
« Marcheur », chantait Antonio Machado, « il n’y a pas de chemin, le chemin se construit en marchant ». Le poète pensait à l’infinité du désert, aux boutres aventureuses, au coupe-coupe tranchant la forêt vierge, et, in fine, à la pensée. Il ne pensait pas aux dédales modernes et urbains, au politiquement correct, aux murs de la pensée et des règles qui vous font tracer, pendant des décennies, des cercles aussi vicieux et répétitifs les uns que les autres. Il faut donc attendre, tous les dix ans, qu’un nouveau chercheur, un nouveau « spécialiste » vienne nous raconter, comme un supplice de Tantale bien rôdé, les mêmes choses, les mêmes évidences formatées, à l’infini.
Parler de consommation de cocaïne à Canal plus c’est comme parler de trafic d’amphétamines avec l’état major birman. Tout n’est qu’allusions, regards indiquant : « je sais que tu sais que je sais », des Wise guys discourant sur la pluie et le beau temps. Bref, si on peut dire quelque chose sur la cocaïne et qu’il ne soit pas une platitude écornée, mieux vaut souligner deux aspects sacrilèges : comme toute drogue, la cocaïne porte en elle une inégalité de classe. Le riche s’en procure à un prix dérisoire, il n’en est jamais malade, et pour s’en passer, il part en Suisse dans des « instituts de repos spécialisés ». Le pauvre l’achète relativement cher, la mélange à d’autres produits, et ne peut jamais s’en débarrasser. Le cycle de la cocaïne dure vingt minutes, une demi heure. Prendre deux ou trois lignes dans un tel laps de temps ne sert qu’à renforcer les effets paranoïaques du produit. C’est aussi un signe que vous filez du mauvais coton. Que vous déraillez (sans jeu de mots). Contrairement à l’héroïne, la cocaïne doit se consommer pure. Plus haut dans l’hiérarchie de l’offre vous vous la procurez, meilleure est sa qualité (encore une inégalité de classe). Il n’y a pas d’addiction physique à la cocaïne (contrairement au tabac et l’héroïne), mais l’addiction « psychique » est terrible. Comment en effet se priver des sentiments prométhéens qu’elle procure ? Cela dit, l’abus (précité) a comme conséquence que le chemin de Machado se transforme en cercle vicieux et répétitif.
Comme disaient les grecs, de la mesure avant toute chose.
Enfin, une indication géopolitique : la destruction des cartels ont eu comme conséquence la multiplication des filières et de la production. La « démocratisation » du trafic. Ainsi, le marché s’est éclaté et désormais l’offre propose des produits très variés, voir dangereux. Les passeurs (africains, est - européens et méditerranéens) étant souvent payés en nature, la qualité/dangerosité du produit devient aléatoire.

