Dans la hotte du Père Noël de « Carrefour » : des stéréotypes sexistes !
Après le travail du dimanche, est-ce une autre régression d’une trentaine d’années qu’on est en train de vivre ? On le croirait à voir le classement des jouets de Noël effectué dans ses rayons par un magasin "Carrefour". Pour les garçons, « construction playmobil, Légo, figurines », pour les filles « mannequins, poupées, poupons, imitation maman ».
On pense aussitôt au livre d’Elena Gianini Belotti, « Du côté des petites filles » (1). On l’a lu dès sa parution en 1974 aux Éditions des Femmes. On le croyait désormais obsolète. Voici qu’il redevient d’actualité. Trente quatre ans se sont écoulés. Est-ce un retour à la case départ ? Ce progrès qu’on a cru linéaire, n’avancerait-il qu’à coups de terribles régressions ?
Le réflexe sexiste inculqué innocemment par le jouet et le jeu
On pensait bien pourtant en avoir fini, dans la société occidentale du moins, avec un réflexe sexiste que l’on inculque à l’enfant dès sa naissance inconsciemment. Le livre d’Elena Gianini Belotti avait dressé un tableau lumineux de cette éducation. Garçon et fille sont modelés, avant même d’articuler leurs premiers mots, pour remplir la fonction sociale attachée à leur sexe. En bons instituteurs de la société qui les a elle-même formés, leurs parents n’en ont pas conscience, bien sûr. Attachés à vouloir le bien de leurs enfants, ont-ils jamais pensé à mal en se moquant de leur garçon qui joue à la poupée ou de leur fille qui préfère un camion de pompiers pour Noël ?
Il y a des jouets et des jeux pour les garçons et d’autres pour les filles, sont-ils intimement persuadés, comme, de « toute éternité », il existe des métiers pour les hommes et d’autres pour les femmes. Le livre de Gianini Bellotti montrait au contraire que « l’éternité » et « la nature » avaient bon dos, quand une culture spécifique imposait la répartition des tâches sociales, en abusant des spécificités sexuelles : la physiologie masculine ne la prédestinait-elle pas à la chasse et au combat, et la féminine, à la cueillette et aux obligations maternelles ?
Les jouets et les jeux de l’enfance sont, en effet, des rails invisibles qui conduisent les garçons à exercer plus tard le rôle du « sexe fort » et les filles, celui du « sexe faible » : à l’un l’invention, à l’autre la maternité avec les joies et les servitudes qui en découlent. On le voit au classement du magasin « Carrefour », deux possibilités sont offertes à la fille : la séduction en prenant les mannequins pour modèles et les tâches maternelles « imitation maman », selon l’expression même de la pancarte en tête de rayon.
Une plus grande mixité tout de même en trente ans
Ne peut-on convenir pourtant qu’en trente ans, les choses ont évolué, même si dans un récent ouvrage, Baudelot et Establet soulignent que les professions mixtes resteraient encore l’exception (2) ? Sans doute, on observe encore trop peu de mixité dans nombre de métiers jusqu’ici réservés aux hommes ou dans ceux traditionnellement féminins comme tous ceux qui dérivent de leur apparentement à la maternité et à l’assistance médicale ou non. C’est un fait aussi que si les filles dominent les garçons dans les études, elles restent peu nombreuses dans des filières scientifiques. Il est vrai, d’autre part, que demeure toujours une profonde inégalité dans les rémunérations ou les retraites au détriment des femmes qui paient cher au moment de la retraite des interruptions dans leur carrière pour des maternités. L’univers des mandats politiques donne, de son côté, le mauvais exemple : plutôt que de la respecter, les partis préfèrent payer des amendes pour manquement à la parité qui a été imposée faute de mieux au milieu sexiste du combat politique.
Il reste qu’on avait le sentiment que la mixité progressait : les conductrices de cars ne sont plus une bizarrerie, pas plus que les policières ; des hommes deviennent « sage-femmes » sans que le nom, sauf erreur, aient été modifié. Dans l’enseignement élémentaire et secondaire, les femmes sont devenues majoritaires, en France comme dans nombre de pays d’Europe, quitte à devoir affronter une population scolaire tôt éduquée dans les préjugés sexistes.
Le classement « culturel » présenté comme « naturel » par le magasin Carrefour est donc sidérant. Car si la marque assure une fonction de prescripteur, celle-ci se conjugue avec une autre de répétiteur d’études de marché, puisqu’il s’agit de vendre le plus possible au plus grand nombre. On peut supposer que ce classement, loin de la contrarier, répond à une demande de la clientèle qui se fait une représentation arriérée des jouets et des jeux d’enfants. Il faudrait donc en déduire qu’une régression est en cours où les stéréotypes d’autrefois, qu’on a moqués pendant trente ans et qu’on croyait révolus, retrouvent vigueur et crédit. Il est vrai que lorsqu’une municipalité, comme celle de Lille, accepte de réserver aux femmes des plages horaires à la piscine, c’est cul par-dessus tête qu’on dévale l’escalier de la mixité grimpé si lentement depuis si longtemps.
Paul Villach
(1) Elena Gianini Belotti, « Du côté des petites filles », Éditions des femmes, 1974.
(2) Christian Baudelot et Roger Establet, « Quoi de neuf chez les filles ? Entre stéréotypes et libertés », Éditions Nathan, 2007.


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