De grandes mutations à venir. Intérêts et limites du fondamentalisme islamique dans un monde en construction
(16ème partie)
L’histoire de l’humanité est toujours à écrire et à réécrire. Elle ne cessera jamais d’être écrite. Ni l’humanité ni l’homme ne se savent ce pourquoi ils sont, vers où ils vont ? Pourtant ils sont. Précisément dans cette prise de conscience qu’ils sont qu’ils doivent comprendre leur destin, qu’ils doivent se poser la question : « Qu’en est-il hier, aujourd’hui et demain ? »
Combien d’écrits sur ce qu’en est-il aujourd’hui, mais l’homme n’est jamais satisfait de son explication. Oui, dira-t-il sur des aspects, non, sur d’autres. L’histoire humaine reste donc toujours un clair-obscur, toujours à comprendre.
- Les éléments naturels de l’expansion de l’Europe sur le monde
Un bref retour sur l’histoire. Comment comprendre l’expansion de l’Europe sur le monde ? Il y a d’abord sa civilisation. Et force de dire que si « la civilisation européenne a pu s’imposer sur le monde, c’est qu’elle a été supérieure aux autres civilisations ? » Et cela au vu de ses conquêtes, puisqu’elle a pu asservir directement ou indirectement les autres peuples du monde.
Au premier siècle de son expansion, l’Europe, qui n’était qu’un petit morceau de terre sur la mappemonde, se composait d’une « mosaïque de nations déjà constituées ». Par ses différences linguistiques, culturelles et sociales, elle constituait un monde à part, un monde unique ne ressemblant à aucun des mondes. L’Europe était en quelque sorte une « humanité dans l’Humanité ». Ne serait-ce que sur le plan linguistique, en tant que langues de connaissance, de savoir et surtout devenues des langues nationales. Ce qui n’existe nulle part ailleurs.
La plupart des continents et sous-continents avaient des dialectes et peu de langues nationales, à cette époque. Et s’ils l’avaient, c’était sur des étendues géographiques immenses. Le chinois, l’hindou et le japonais [un cas à part, une langue proche du chinois] pour le continent asiatique. Le chinois et l’hindou, avec leurs dialectes, avaient cours sur des superficies faisant plusieurs fois la superficie de l’Europe. Idem pour le russe, une langue qui s’étend aussi sur des millions de km2. La langue arabe regroupait une immense communauté musulmane [Afrique du Nord, Proche-Orient] sur une grande superficie s’étendant de l’Océan Atlantique au Golfe persique. Le persan s’étendait aussi sur de grandes surfaces en Asie centrale. Quant aux continents américains [Nord et Sud] et australien, ils n’avaient tout simplement pas de langue, mais des dialectes.
Le deuxième élément de son expansion, c’était sa terre. Ce qu’elle recevait en habitants de l’Europe n’était plus compatible avec la croissance de la population [loi des rendements décroissants]. Un phénomène démographique qui allait de pair avec la situation de nations européennes déjà organisées en monarchies fortement structurées. Ce qui en fait de l’Europe un monde à part. Alors que les autres mondes n’avaient ni le problème démographique ni celui de la rareté de sol. D’autre part, la rareté de sol, qui a provoqué l’expansion européenne dans le monde, a déjà opéré au sein même de l’Europe de grands changements économiques parmi lesquels figurent la révolution agricole et la révolution industrielle.
Le troisième élément, c’est la disproportion des armes et la cruauté des puissances européennes qui, par des massacres, brisaient toute résistance des peuples. Et surtout l’Europe levait des indigènes pour les engager dans ses armées, au point que les troupes qu’elle alignait étaient constituées de 80% d’indigènes, venant de toutes les contrées du monde. Les conquêtes étaient faciles, les « indigènes soumettaient des indigènes ».
C’est cette somme de facteurs naturels tels la pression démographique, la position géographique, les structures politique assises des monarchies depuis des siècles, les révolutions agricoles et industrielles, une multitude de langues nationales dans une « mosaïque de nations » et en conflits armés perpétuels, qui n’existaient nulle part dans le monde, ont fait que l’Europe s’érigeait naturellement en « Centre du monde ».
Une question cependant se pose. « Au-delà des différences de puissance, comment expliquer cette présence coloniale de plusieurs siècles, en particulier pour des peuples qui jouissaient de civilisations reconnues par l’histoire ? Pourquoi ces peuples ont faiblement réagi ? » A voir seulement les guerres depuis les années 1950. Au Vietnam, en Algérie, en Afghanistan, en Irak et ailleurs, qui n’ont pas dépassé quelques années et se sont tous soldés par un retrait des forces occupantes des territoires. Le monde a-t-il changé aujourd’hui ?
La seule explication est que la souveraineté dans ces pays était presque inexistante en raison de la faible concentration démographique – l’Algérie comptait environ trois millions d’habitants disséminés dans un grand territoire au début de sa colonisation – et d’une organisation tribale qui n’est même pas féodale puisqu’il n’avait pas de fiefs et de seigneuries comme cela a existé en Europe. Les fiefs qui ont existé en Afrique du Nord étaient très disparates et éloignés les uns des autres. En Afrique noire et aux Amériques, l’organisation était surtout tribale et, conjugué à l’extrême faiblesse des armements (archaïques) expliquent la facilité de pénétration européenne et la longue durée de la colonisation. En Amérique du Nord et du Sud et en Australie, territoires presque vide d’humains, la colonisation s’est soldée par l’absorption.
- L’accélération de l’histoire du monde
On comprend dès lors qu’il y a eu un processus naturel d’expansion de l’Europe sur les autres terres émergées du monde. Et out peuple qui était à la place de l’Europe ou avait existé dans les mêmes conditions aurait fait autant. Ce qui nous fait dire que « cette négation des peuples de plusieurs siècles étaient nécessaire » et que l’Europe a bénéficié de ses facteurs qui n’ont existé dans aucune contrée du monde.
Mais si ses conquêtes ont été terribles (génocides, esclavage, déportations), et furent nécessaire pour briser la volonté des peuples pour les maintenir dans l’assujettissement, « là encore un facteur de haine naturel à qui s’oppose aux ambitions européennes et tous les moyens sont bons pour détruire les rebelles à l’ordre européen », il reste que l’Europe allait le payer dans sa chair par des guerres intereuropéennes dont deux guerres mondiales. Deux Guerres qui ont révulsé le monde par leurs horreurs. Des massacres à l’échelle industrielle où bombardements aveugles des villes, camp de concentration, emploi de l’arme atomique. Une guerre totale, sans merci où tous les armements ont été utilisés, a marqué le monde.
Il n’y avait pas le « fardeau de l’homme blanc » mais le « fardeau de la puissance économique et militaire de l’Europe qui n’a été heureuse ni pour l’Europe ni pour le reste du monde ».
En réalité, le monde est ainsi fait. L’expansion de l’Europe, au vu de l’histoire universelle, était pourtant nécessaire. Elle portait en elle le coup de fouet qui allait sortir le « reste du monde » d’une léthargie de plusieurs siècles, et sortir l’Europe, elle-même, d’une nuit médiévale que ne cachaient que les oripeaux des avancées de la révolution industrielle. Oripeaux qui allaient détruire la puissance de l’Europe et libérer le tiers monde.
Ecoutons Vauban, le constructeur de forteresses du roi Louis XIV, en 1697, sur le bas peuple en France : « Le bas peuple ne vit que de pain d’orge et d’avoine mêlés dont ils n’ôtent même pas le son […], de mauvais fruits la plupart sauvages et de quelques herbes potagères de leur jardin, cuites à l’eau avec un peu d’huile de noix […], le plus souvent sans ou avec très peu de sel. Il n’y a que les plus aisés qui mangent du pain de seigle mêlé d’orge et de froment. Le commun du peuple boit rarement du vin, ne mange pas trois fois de viande en un an. »
Ceci donne une idée de l’évolution de l’Europe depuis la fin du XVIIe siècle, et les forces sous-jacentes qui l’ont propulsé outre-mer et outre-océan.
Mais qu’en est-il aujourd’hui ? L’histoire s’est accélérée à la fin de la première moitié du XXe siècle. Le monde est décolonisé. Les anciennes colonies sont devenues des Etats souverains. 120 d’Afrique et d’Asie accèdent à l’indépendance entre 1900 et 1970. Cette décolonisation sera suivie par la dislocation de l’Union soviétique et la Yougoslavie et l’accession à la souveraineté de 27 Etats anciennement membres.
Mais ce qu’on peut dire que rien ne vient du néant dans l’Histoire. Il n’y a pas d’effets sans causes. Ce sont les crises qui ont fait avancer l’humanité. Crise politique en 1914, crise économique en 1929 qui a mis Hitler aux commandes de l’Allemagne, crises pétrolières en 1973 et 1979 qui ont propulsé l’islam politique et fait entrer la crise de l’endettement mondial (années 1980). Conséquence : l’entrée en guerre de l’URSS en Afghanistan conjuguée à la crise économique mondiale s’est soldée par la fin du bloc Est.
Ce que l’on constate dans les crises, il y a « toujours le progrès de l’humanité en mire ». Crises et guerres sont « accoucheuses de l’Histoire ».
Aujourd’hui encore, une coalition formée de monarchies arabes et de l’Egypte et du Soudan est en train de bombarder les places fortes des houtistes au Yémen. « Et étrangement cette coalition arabe rappelle la septième coalition des monarchies européennes contre Napoléon. Une coalition formée, il y a exactement deux cent ans, en mars 1815, se reproduit aujourd’hui, après deux cents ans, en mars 2015, contre les houthistes au Yémen. »
L’Histoire se répète ? Si les monarques européens n’ont pas arrêté l’histoire, il en va forcément pour les monarchies arabes. Dès lors doit-on s’interroger : « La coalition que les monarchies arabes on t formé contre le Yémen vise à leur assurer la pérennité ? » Mais peut-on être durable si le feu que l’on allumé un peu partout dans le monde musulman depuis le Printemps arabe de 2011 est en train de prendre partout. Il est évident que cette coalition atteste d’elle-même que les systèmes politiques institués depuis les conflits mondiaux sont en train d’atteindre leurs limites. Les monarchies, désormais dans la défensive, et le parrain américain laisse faire parce qu’il n’a plus de munitions depuis la débâcle en Irak et en Afghanistan, savent que dans cette guerre elles jouent leur avenir. Qu’en sera-t-il dans les années ou les décennies à venir ? « Un temps qui paraît long mais, en réalité, est très court. » Et on devine la suite des événements.
- Comment est-ce possible ces transformations de l’humanité en deux cents ans ?
On est loin des peuples qui vivaient encore à l’état sauvage ou semi-sauvage, en Amérique, en Afrique et en Asie. En Afrique noire, les noirs étaient poursuivis par leurs frères pour remplir les bateaux-négriers en vue d’être acheminés pour cultiver le coton, le café, le sucre, le tabac américain et autres grains dans les pays neufs. Loin des peuples du monde arabe qui était attardé, hors de la réalité, n’étant protégé que par un empire ottoman, surnommé par les Européens « l’homme malade de l’Europe ».
Deux cents ans sont passés, l’humanité s’est complètement transformée. Le monde comptait en 1800, selon les Nations Unies, entre 0,813 et 1,25 milliard d’êtres humains dont
195 millions d’Européens. Aujourd’hui, la population mondiale mondiale a été multipliée par sept. Et les famines ont globalement disparu. Et celles qui éclatent sont prises en charge par par les institutions onusiennses (solidarité internationale).
La plupart des nations, en particulier les pays développés, ont atteint un degré de suffisance alimentaire qui n’a aucun rapport avec les siècles passés. Et même si une partie importante des pays du reste du monde vit avec moins de 2 dollars, il faut encore considérer la parité du pouvoir d’achat des pays pauvres. L’explosion démographique n’est plus dans les pays développés aisés, frappés par le vieillissement, mais dans les pauvres.
Le progrès technologique est en train de se diffuser partout dans le monde. Les pays émergents et en développement s’américanisent rapidement. Les gratte-ciels poussent partout en Asie, en Amérique du Sud, dans le monde arabe, en Afrique. Une véritable course, aujourd’hui, pour les pays émergents et pétroliers.
Les monarchies arabes, attardées sur le plan des libertés citoyennes, encore enturbannées, forts de la manne des pétrodollars et d’une main d’œuvre étrangère qui souvent dépassent en nombre la population autochtone, montrent leur réussite au monde en construisant les plus grands gratte-ciels du monde. Leurs capitales Dubaï, Doha, Manama, deviennent même des plaques tournantes du commerce mondial.
L’Asie, qui a été arriérée et féodale il y a moins d’un siècle, se trouve propulsée dans le commerce mondial. Après les Tigres et les dragons asiatiques, viennent dans les années 1990-2010 les « super-dragons ou en voie », la Chine et l’Inde. Les gratte-ciels donnent à ces pays cette devanture qu’ils ont réussi leur décollage économique, et qu’ils ne doivent rien à l’Occident sinon de montrer leur capacité de produire.
La question qui se pose : « Comment est-ce possible ces transformations en l’espace de deux cents ans ? Quel a été le ressort ? » De la chaumière européenne à la hutte africaine, le monde s’est propulsé en gratte-ciels dans les villes, et maisons en dur et hangars métalliques dans les campagnes ? Et la population mondiale a augmenté de manière exponentielle. Que s’est-il passé ? Le progrès ? Cela est évident que c’est le progrès. « Mais d’où vient le progrès ? »
Grâce au progrès, la Terre subvient aujourd’hui à une population mondiale qui a été multipliée plusieurs fois à ce qu’elle a été par le passé, alors que les famines sévissaient encore dans ces époques pour des populations beaucoup moins grandes. C’est donc par les avancées de la science que le monde s’est transformé. Et la transformation a été impulsée par un parfait synchronisme dans tous les domaines de la vie humaine, tant d’ordre politique, économique, technologique que social. Le XXe siècle a été riche d’évènements et de découverte. L’aviation, s’est considérablement développée. Les avions longs courriers, la conquête spatiale, les milliers de satellites placés en orbites autour de la terre, les TGV qui roulent à 300 kms/heure, les Technologies de l'Information et de la Communication, Internet, l’atome au service de la médecine, l’urbanisme, et tant d’autres réalisations jusqu’à la dissuasion mutuelle contre un conflit mondial. Toutes ces avancées laissent rêveur sur le sens de l’existence de l’humanité.
« Comment est-ce possible ces transformations de l’humanité ? Vers quelle destination mènent-elles ces transformations les peuples ? » Il est évident qu’il y a un « plan supra-humain qui dirige le monde », auquel l’homme ne peut rien sinon à constater les transformations qu’il subit. Le progrès est inscrit dans le développement de son histoire, et c’est par lui que l’existence humaine n’est jamais identique, et est en constant devenir. On comprend dès lors pourquoi les avancées scientifiques, les crises, les guerres concourent à transformer l’humanité vers plus de progrès, vers plus d’équité. La décolonisation, la démocratisation de l’Amérique du Sud dans les années 1980 et l’éclatement du bloc Est à partir de 1989 s’inscrivent dans cette dynamique.
- Les grandes mutations à venir
De nouveau, une crise économique mondiale a éclaté en 2008. On a vu les conséquences surtout en Occident. Chômage de masse en Grèce, en Espagne, au Portugal. En France et en Italie, il dépasse les 10%. Des plans d’austérité depuis 2008, faible croissance économique.
Les peuples d’Europe ont perdu confiance. Il y a quelque chose de brisé dans leurs convictions. Depuis sept ans que l’on parle de sortie de crise et elle ne vient toujours pas. Depuis 2011, les Européens et surtout les milieux populaires, ne se posent plus cette question.
Et qu’en est-il dans le monde arabe ? Depuis le printemps arabe en 2011, le monde musulman s’entredéchire. Partout les guerres civiles en Irak, en Syrie, au Yémen, en Lybie, en Somalie. Et les pays qui échappent (Egypte, Tunisie, Algérie, Maroc, Maurétanie…), la paix est précaire. Sans compter le conflit israélo-palestinien et 12 ans de crise nucléaire en Occident.
Il est évident que cette situation de conflits armés incessants, depuis la création de l’Etat d’Israël en 1948, voilà 67 ans, est annonciatrice de profonds bouleversements dans la région.
Probablement nous n’en sommes qu’au début. La Chine cherche à prendre sa revanche sur l’Histoire comme d’ailleurs la Russie. Nous allons certainement à une « unification du monde en de grandes régions ».
Si les États-Unis, l’Europe, la Grande-Bretagne et l’Occident cesseront d’être les grandes puissances monétaires du monde, il est évident que les conséquences seront considérables pour le monde. A commencer pour le monde arabo-musulman. La hausse artificielle du prix du baril de pétrole cessera d’être soutenue par les États-Unis, et signera la fin des politiques monétaires non conventionnelles. La Chine cessera de sous-évaluer sa monnaie pour maintenir une compétitivité artificielle face aux produits des autres pays développés, en particulier occidentaux.
Toute sous-évaluation du yuan chinois sera confrontée à des mesures protectionnistes américaines et européennes tellement drastiques que la sous-évaluation par la Chine, devenue totalement contre-productive, n’aurait plus de sens, plus de raison d’être. La stabilité monétaire qui en sortira commencera à assainir les relations économiques dans le monde en équilibrant les flux commerciaux entre les grandes zones économiques. Il est évident que l’Europe et les États-Unis auront beaucoup à gagner dans ce nouvel équilibre du monde. La croissance certainement sera plus équilibrée entre l’Occident et la Chine.
Les grands perdants seront les pays exportateurs arabes de pétrole. Ils verront le prix du pétrole revenir aux prix réels selon l’offre et la demande sur les marchés. Evidemment, les monarchies pétrolières arabes y compris l’Iran et Israël devront affronter les nouvelles donnes économiques du monde. D’abord les monarchies arabes ni les pays du Maghreb ne devront plus compter sur un pétrole cher pour « acheter la paix sociale ». Donc, ils feront face à des revendications qui entraîneront des réformes tellement sévères qu’elles bouleverseront la gouvernance resté féodale jusque là. L’ouverture à un régime démocratique et une ouverture économique sera une nécessité pour calmer les revendications des peuples.
De grandes probabilités pour que les pays du Golfe et le Maroc deviennent soit des républiques démocratiques, soit des monarchies constitutionnelles, avec une démocratie parlementaire où le monarque n’aura qu’un pouvoir symbolique dans l’exécutif. Ressemblant à la monarchie constitutionnelle du Royaume-Uni, et aux autres monarchies modernes en Europe.
L’Iran comme d’ailleurs tous les pays qui utilisent l’Islam pour museler leurs peuples ne pourront plus plus se prévaloir pour une raison simple. L’Occident n’ayant plus cette volonté de dominer les richesses pétrolières du Moyen-Orient, donc une baisse de la pression américaine, la baisse du prix du pétrole et les crises économiques qui vont suivre dans ces pays obligeront les gouvernements de ces pays à laisser le pouvoir aux dirigeants les plus compétents pour sortir ces pays de la crise. Comme l’alternance qui joue dans une Grèce en crise. Quant aux mouvements islamistes, perdant leurs parrains, c’est-à-dire l’Occident, les monarchies arabes et l’Iran, ils perdront leur fond de commerce, la politisation de l’Islam. L’Islam reviendra à sa mission originelle, la quête de spiritualité des musulmans en Dieu.
Le coup le plus dur sera pour Israël, il perdra le soutien militaire et surtout financier américain. Comme d’ailleurs l’Egypte. N’ayant plus d’appui occidental, il sera obligé de recomposer avec les Palestiniens et les pays arabes pour sortir du marasme économique.
Compte tenu des bouleversements qui seront opéré dans le monde, il y a de grandes chances que les régimes politiques démocratiques arabes qui sortiront de cette dynamique mondiale, et surtout de la crise qui va les toucher d’autant plus qu’ils ne représentent pas un pôle politique homogène et de surcroît dépendant économiquement de l’Occident et de l’Asie, leurs seules ressources étant le pétrole et le gaz, chercheront forcément à s’intégrer dans les grands ensembles les plus proche de leurs frontières. Surtout que la compétition internationale sera rude sur le plan économique mondial. Le marché de libre-échange entre l’Europe et les États-Unis qui sera certainement fonctionnel ne sera que grandi si ce rendez-vous historique venait à se réaliser.
- Un nouveau monde en construction
Une « vraie politique gagnant-gagnant » aura à relier les deux aires géographiques proches qui n’a rien à voir avec la « politique mercantile gagnant-gagnant de la Chine » qui ne cherche que son strict intérêt.
Evidemment, ces transformations ne seront pas pour demain. Le processus est long, mais c’est globalement vers cette perspective que l’humanité se dirige. Certes elle n’est pas encore visible, mais les conflits de tout ordre qui se déroule dans le monde la laissent entrevoir. Conflits armés et confessionnels dans le monde arabe et en Afrique, les protagonistes sont les pays pauvres de la mondialisation, conflits économiques larvés entre l’Occident et les pays émergents, ce sont les pays riches de la mondialisation. Et tous ces pans de la mondialisation doivent changer pour s’adapter aux nouvelles donnes du monde.
La crise financière de 2008, à l’instar des crises passées, ne trouvera sa solution que dans la nouvelle architecture mondiale. On comprend la crainte des monarchies du Golfe qui sont les premières visées.
Les Unions économiques qui surgiront dans les années ou décennies à venir n’auront rien à voir avec celles qui sont constituées aujourd’hui. Ni les religions ni les ethnies ne constitueront le socle des unions. Une Union en Asie économique et monétaire ne sera ni indienne ni chinoise, et encore moins hindouiste ou bouddhiste. En Occident, le même principe va opérer. Une Union économique ne sera ni musulmane ni chrétienne, mais sera selon ce que chaque aire géographique apporte à l’autre aire. Comme cela s’est passé pour les pays d’Europe centrale et orientale. Il est évident que ce n’est pas la chrétienté ni l’européanité qui a uni les PECO à l’Union européenne, mais bien des intérêts géostratégiques et économiques. Sinon comment expliquer pourquoi la Suisse et la Norvège ne veulent pas rejoindre l’Union européenne ? Le problème est avant l’intérêt mutuel qu’apporte réciproquement une union entre un Etat et un grand ensemble politique et économique.
La Russie, par exemple, en tant que grande puissance nucléaire, n’est pas prête de renoncer à sa politique extérieure au profit de l’Union européenne. Elle doit donc chercher à moduler sa relation avec les aires géographiques qui l’entourent.
Evidement, cette configuration architecturale du monde à venir peut paraître utopique ou peu vraisemblable. Mais on peut opposer aux contradicteurs cette question. « La guerre 39-45 était-elle annoncée en 1919 ? Avec la fin des empires coloniaux dès la fin des années 1940. » De même, « L’Union soviétique, dans les années 1960, annonçait-elle sa disparition en 1991 ? » Personne ne pouvait prévoir tels événements. Mais ils étaient inscrits dans l’histoire. L’homme est régi par des lois supranaturelles. De la même manière que la mort est inscrite dans l’existence humaine, les régimes politiques qui ne peuvent plus être viables ne peuvent que disparaître pour laisser place à d’autres qui doivent corriger les erreurs des précédents.
Dans les années 1980, « la crise de l’endettement n’a-t-elle pas emporté les dictatures sud-américaines. » Et plus récemment, « les présidents tunisien, égyptien, libyen, yéménite n’ont-ils pas été emportés en deux mois par la vague du printemps arabe, en 2011 » ? Qui aurait pensé, en décembre 2010, au moment de l’immolation du jeune ambulant tunisien, que le sort des quatre présidents qui étaient bien assis sur leur trône étaient déjà scellés ?
Les pays arabes ne cessent de s’entredéchirer aujourd’hui. Ce qui signifie qu’un processus inexorable est en cours, et ne cessera que lorsque tous les effets seront épuisés pour les buts déjà assignés par l’Histoire. D’autant plus que la situation mondiale sur nombre d’aspects n’est plus comme du temps immédiatement postcolonisation.
- Intérêts et limites du fondamentalisme islamique
L’humanité est écartelée par la technologie même qui a permis l’explosion démographique dans le monde. D’autre part, le repli dans la religion d’une bonne partie du monde musulman ne doit pas nous faire oublier qu’il obéit à plusieurs causes et qui relèvent toutes de phénomènes nouveaux n’ayant rien à voir avec les siècles passés. Et s’il a été instrumentalisé par l’Occident et les monarchies arabes du Golfe depuis les années 1960 pour lutter contre le communisme soviétique et chinois, c’est que la configuration géopolitique mondiale le commandait. Le monde, il faut le dire, était déjà en crise à la sortie même du Deuxième Conflit mondial. Deux blocs vainqueurs du nazisme sortaient, les anciens empires coloniaux disparurent par le puissant mouvement de la décolonisation. Les chaînes de l’impérialisme tombèrent furent vite remplacées par de nouvelles chaînes d’un type nouveau. L’impérialisme capitaliste et l’impérialisme communisme, et tout deux sont totalitaires.
Et c’est ainsi que l’affrontement de ces deux totalitarismes s’est trouvé conforté par un autre totalitarisme, le « fondamentalisme islamique ». L’Occident, cherchant à faire pièce aux systèmes socialistes arabes, a instrumentalisé l’« Islam ». Evidemment, dans le but de refouler le communisme de cette aire géographique intermédiaire, le monde arabo-musulman, qui sépare l’Occident de l’Orient, dominé par la Chine et l’Union soviétique. Si jusqu’à la fin des années 1970, l’équilibre était préservé entre les deux blocs, la situation va complètement changer avec la révolution islamique en Iran. Révolution qui ne doit son avènement qu’aux Américains. Ces derniers « ne pouvaient accepter que le Shah dépasse les lignes rouges non dites qui lui étaient assignées ». Dans l’ignorance, et rêvant de transformer son pays en puissance régionale, le souverain signa la fin de son règne en cherchant à développer la technologie nucléaire dans son pays.
Mais, en réalité, les phénomènes historiques étaient complexes. Et aujourd’hui encore, ils le sont plus complexes. La complexité va en augmentant. La révolution islamique en Iran n’a été qu’une impulsion séquentielle historique nécessaire. Le fondamentalisme islamique est par essence un totalitarisme qui utilise l’Islam à des fins de domination politique. Mais l’Islam est libre d’être interprété comme le veulent les acteurs du moment. Occident, monarchies arabes, frères musulmans ou autres factions islamiques partisanes. Ce n’est pas le message religieux qui est en question mais les acteurs qui en font l’interprétation et bien entendu le plan supra-humain qui utilise toutes ces potentialités intrinsèques dans l’homme pour faire avancer l’humanité. Que d’ailleurs Hegel a trouvé dans « l’Esprit qui gouverne le monde ».
Donc le fondamentalisme qui en réalité ne dérive pas de l’Islam mais est pris de l’Islam par l’homme pour des fins non spirituelles mais spirituellement matérielles puisqu’il vise à prendre le pouvoir. Et le pouvoir c’est commander, c’est dominer l’homme dans le sens le plus absolu, le plus total, le plus totalitaire. Puisqu’il ne lui accorde plus le droit de penser que penser ce que le pouvoir islamiste ordonne.
Et les masses s’engouffrent, ce qui est naturel parce que le message de l’Islam qu’il véhicule donne l’espoir. Mais seulement le message et non le pouvoir politique qui lui cherche à envahir la société pour atteindre une pérennisation de ce pouvoir.
Evidemment, tout système a une limite. Le communisme, la doctrine marxiste, promettait l’égalité entre les hommes. Cependant, les hommes en ont construit une dictature au nom même de cette égalité promise entre les hommes. Ce pouvoir communiste s’est traduit par une privation de libertés, par une obligation de soumission au pouvoir communiste sans contrepouvoir qui puisse réprimer les abus. Au final, une nomenklatura s’est retrouvée inamovible au sommet avec une paralysie de l’Etat aux forces qui font évoluer les peuples.
Nonobstant ces défauts dans le totalitarisme religieux, il reste que le courant islamiste était important et nécessaire dans l’Histoire de l’humanité. Rien ne vient du néant s’il n’a pas de causes. Rien ne vient à l’existence s’il n’était pas nécessaire. Donc l’« islamisme » est donc une « nécessité ».
Précisément, il aura à départager les deux grands courants totalitaires dans le monde. Le courant capitaliste et le courant islamique. C’est grâce à la stratégie de la « Ceinture verte ou islamique » que l’Union soviétique s’est retrouvée dans ses derniers retranchements. Sur tous les plans : militaire (débâcle militaire en Afghanistan), financier (paupérisation par le recyclage des pétrodollars islamiques), politique (mouvements islamistes dans les républiques soviétiques), social (perte de foi dans la doctrine communiste). Donc tous ces faisceaux de forces ont concouru à détruire à la base l’Union soviétique et le bloc Est, et permis le renouvellement de l’architecture géopolitique mondiale.
En Algérie, par exemple, l’islamisme a été un « mal positif » puisque non seulement il a permis de réveiller le peuple algérien et la classe politique qui n’enviait en rien la nomenklatura soviétique, mais en provoquant la déflagration dès le début des années 1990, a évité ce qui aurait pu être pire si l’islamisme politique avait trouvé libre cours au printemps arabe, en 2011. On s’imagine ce que serait l’Algérie quand on voit ce qui se passe en Syrie, Lybie, Yémen et ailleurs.
L’Algérie a échappé à l’islamisme politique, contrairement à la Syrie, la Libye…, simplement par ce que « le régime politique était auréolé par son histoire de grande nation qui a combattu longtemps l’impérialisme occidental ». On disait de l’Algérie, la « Mecque des révolutionnaires ». Et c’était une vérité. Toutes les révolutions du monde ont été aidées par l’Algérie. Alger était la plaque tournante des révolutionnaires dans les années 1970, sous Boumediene. D’autre part, le peuple algérien est très proche géographiquement de la civilisation occidentale, éloigné géographiquement de la subversion iranienne et saoudienne « et surtout solidaire par la guerre de libération ». Donc trois atouts que n’ont pas les autres pays arabes.
Après la disparition du bloc Est, l’islamisme politique s’est pris à l’Occident. Peut-il être autrement ? Les générations d’aujourd’hui ont changé. Un demi-siècle nous sépare des années 1960. La décolonisation a été non seulement assimilée mais dépassée. Avec Internet dans les années 1990, les réseaux sociaux, les populations musulmanes avaient dépassé le stade de l’alphabétisation des années postindépendances. De plus, il y a eu une réflexion islamique partout dans le monde. Une remise en cause de l’ordre occidental des années 1950 et 1960 dans le monde arabo-musulman. Et l’Union soviétique qui cachait le conflit monde arabe-Occident, en cessant d’exister, a révélé en plein jour les contradictions de cette volonté occidentale de continuer sa mainmise sur le monde musulman parce qu’il est détenteur des plus grandes réserves pétrolières du monde. Et justement le monde musulman se cabre à cette hégémonie. D’autre part, « il n’accepte plus les deux poids deux mesures flagrants entre Israël et la Palestine ». Et enfin « le déclin de l’Occident est criant sur tous les plans ».
C’est précisément ce faisceau de contradictions qui font qu’Américains et Européens n’arrivent pas à prendre conscience de leurs déboires dans le monde musulman. Et surtout cet Islam mystérieux qui attire de plus en plus de chrétiens à embrasser la religion musulmane. Et il n’y a que l’Islam et l’islamisme qui tiennent le haut du pavé dans les informations internationales. Partout se pose la question de l’Islam. Aux États-Unis, en Europe, en Chine, en Russie, en Amérique du Sud, en Australie, en Afrique… Partout l’Islam et cette incompréhension jusque dans le monde musulman qui l’a vu générer.
Evidemment, la montée de l’Islam grâce précisément à l’islamisme est en train de participer dans le changement du paradigme du monde. L’Islam est appelé non seulement à être une religion centrale du monde, complétant les autres religions monothéistes, bouddhiste, hindouiste et autres, mais à cimenter le monde aujourd’hui en construction. Il y a réellement une perte de repères pour l’humanité avec une civilisation, et toujours les apports de la science qui révolutionnent l’existence humaine, qui ne cesse de s’accélérer.
Le rejet, par exemple, de l’Islam en Europe ne doit pas être appréhendé comme un rejet, mais comme un accouchement dans la douleur d’une mutation. On ne peut haïr quelque chose qu’on ne comprend pas, on ne haït que quelque chose que des êtres véhiculent et font croire qu’elle pourrait nous porter atteinte, à notre mode de vie, à nos habitudes. Et précisément, ce quelque chose est l’islamisme qui n’est pas l’Islam dans son message originel.
En réalité, ce qui se passe est simplement que ceux qui le véhiculent croient qu’ils sont dans le vrai, et s’y replient, et en s’y repliant et en le diffusant, ils touchent forcément les autres. Et les autres qui n’ont rien à opposer génèrent une défense, et qui va jusqu’à la violence. Ainsi on a de la violence de part et d’autre. Violence verbale, violence physique, etc.
Et même le repli dans l’islamisme ne s’explique pas uniquement par l’instrumentalisation occidentale et des monarchies et autres pays musulmans, ce repli est justifié aussi par la la mal-vie des peuples musulmans dans leurs pays qu’en dehors de leurs pays. Le chômage, la perte de confiance dans leurs gouvernements, la marginalisation, la corruption, les détournements de richesses, l’impossibilité d’exprimer leur ras-le-bol, le traumatisme des régimes policiers. Ce repli dans la religion n’est pas mauvais en soi puisqu’il évite la drogue, le cannabis, et autres occupations négatives. Sauf qu’il entraîne souvent le rejet de l’autre, ou fait du prosélytisme un acte de foi. Donc repli et violence deviennent des solutions de sortie aux crises politiques et morales.
Evidemment, on ne peut épuiser un sujet aussi complexe que l’islamisme, en quelques lignes. Tout ce qu’on peut dire, c’est que l’intérêt de l’Islamisme est multiple et concourt au « nouveau monde en construction ». Et rien ne doit étonner sur ce qui arrivera demain.
« Le fondamentalisme islamiste apporte un intérêt inestimable dans le mouvement de l’histoire, mais en tant que doctrine totalitaire, il est appelé à atteindre des limites. » Qui le feront forcément disparaître parce qu’il est de nature incompatible avec la nouvelle marche du monde. Et pour ne citer que les révolutions scientifiques qui sont données à l’homme depuis un siècle, et l’Islam en appelle à la science et non à l’aveuglement théologique. Evidemment, le temps de transformation du monde est encore long, mais on peut dire qu’il a commencé.
L’homme ne sait pas où il va mais l’« Essence », par laquelle il est, sait où il va. Et l’Homme peut ou doit réfléchir à cette « Essence » pour comprendre ce pourquoi il existe, ce pour quoi il est destiné, et comment il est destiné.
Medjdoub Hamed
Auteur et chercheur spécialisé en Economie mondiale,
Relations internationales et Prospective
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