Du peuple et des élites
Les premières élites se sont constituées à partir d'une bande de pillards qui volèrent et asservirent les premiers sédentaires. Nous n'en savons pas beaucoup plus mais cela suffit pour conforter notre intuition. Certes, ce qui est devenu l'aristocratie a fini par se civiliser, voir s'instruire mais, comme la naissance influence toute la vie d'un enfant, est-ce trop extrapoler qu'imaginer la naissance du pouvoir influençant toute son évolution ? La base du pouvoir est donc faite, certes d'audace et de courage, mais de violence et d'absence totale de respect et d'empathie.
L'empire américain est issu d'une bande d'aventuriers et de pillards, de la même manière, qui n'eut aucun scrupule à estourbir tout ce qu'ils rencontraient sur ce continent pourtant vaste. Éradiquer une civilisation toute entière, parce que composées de multiples facettes, de fait fragiles, volontairement, par les meurtres et les guerres, ou involontairement par l'alcool et les maladies, il fallait que cela vienne à l'idée ! Tout le monde n'a pas l'idée d'assassiner des gens inoffensifs et qui sont chez eux ! Empire qui ne supporte pas que quiconque agisse contre ou sans son influence. Cette influence, je le redis, bien que ce soit enfoncer une porte ouverte, à la longue, eut besoin de complices ; acheter est le meilleur moyen ; cela coûte cher, donc pour trouver l'argent, il faut spolier, exploiter « les nouveaux sédentaires », c'est-à-dire, le peuple.
Mais au départ, tous sont issus du peuple, puisque l'espèce humaine n'est pas née divisée et pratiqua longtemps l'anarchisme...jusqu'à l'arrivée des pillards !
Une fois cette hiérarchie mise en place, le peuple se trouva exploité et néanmoins, peu ou prou, libre de vivre avec ce qu'on lui laissait. Les choses auraient pu en rester là, évoluant cahin-caha, dans cet ordre des choses ; mais le pouvoir, ou plutôt la volonté de pouvoir n'a pas de limites. Les guerres, l'esclavage, l'arrivée de l'industrie et de son exploitation, au fil du temps dépassèrent les bornes de l'acceptable : révoltes, jacqueries, révolutions, etc. Si on en était resté à deux groupes étanches, rien ne se serait produit, je veux dire tout aurait été plus simple, la situation actuelle ne doit sa complexité inextricable qu'à la vénalité des ambitieux parce qu' au fil du temps, les parois devinrent poreuses et il y eut mélange ; transfuges, traîtres, mariages mixtes avec, comme descendance une grande partie empreinte de mépris, une infime minorité au grand cœur.
Tout ce qui débute a une fin et il n'y a aucune raison que la loi naturelle- car jamais démentie- d'une naissance, d'une croissance, d'une apogée et d'un déclin, nous épargne. Des cycles nombreux et variés, des époques, des creux et des crêtes, de quoi nourrir l'insatiable curiosité des historiens.
On sait gré – eh oui- à Gengis kahn d'avoir instauré un empire qui fut en paix pendant plus de deux siècles ; on peut comprendre ! L'inconscient collectif ayant bien intégré l'horreur des conquêtes, donna au peuple l'envie qu'on lui foute la paix ! ( il est à noter que cet empereur sanguinaire fait encore, à l'heure actuelle des adeptes !) Les guerres coloniales furent suivies de périodes de prospérité ; prospérité toute relative, construite sur la spoliation de peuples et ne profitant guère qu'à une poignée d'individus ! Mais prospérité tout de même. Une fois la terre conquise grâce aux alliances, à la corruption des potentats locaux, des abus de pouvoir, de la force, de l'esclavagisme, les alliances se déferont car cela ne semble pas pouvoir être sans fin.
Les petits arrangements, les mensonges, sont l'apanage des « pillards » . Un raffinement dans les moyens de pression, dans la torture, dans la propagande, dans les méandres de la corruption, dans les mensonges, dans l'impunité, dans la violence d'un chantage, voilà ce qu'ont retenu les pillards de la civilisation ! La perversion des connaissances et des progrès.
Redescendons dans le peuple donc puisque il se trouve en bas !
Plusieurs paramètres : quand on est spoliés, humiliés, exploités, volés, on nourrit à juste titre un désir de vengeance. Celle-ci peut prendre la forme de révolte, à condition d'être partagée par tous, et cela s'est produit à de nombreuses reprises.
Mais par temps calme, cela peut provoquer chez les uns ou les autres le désir de faire partie des puissants. ( il faut noter que le monde actuel nous y incite, créant des frustrations gigantesques et tout ce qui s'ensuit d'amoralité, de rivalités, de violences...)
Sinon, tant que la vie peut se vivre sans trop de souffrances, elle se vit, aidée par une religion généreuse qui promet le paradis ; n'importe qui, quand il souffre, rêve que cela cesse ! N'importe qui dans un trou espère en sortir, jusqu'à ce que la mort le prenne. Mais la vie est ainsi faite qu'elle rend endurant, grâce aux rapports familiaux, les rapports sociaux, même les querelles, les histoires, les légendes, les musiques, les danses, le savoir faire, le rapport à la nature, l'amour, le désir. La culture populaire.
Les traîtres à leurs origines, de plus en plus nombreux au fur et à mesure que l'instruction atteignait les couches les plus défavorisées, sont tous ceux qui ont mis leur savoir, leurs connaissances, leur force pour échapper à une origine honteuse à leurs yeux sans jamais faire un geste, dire un mot pour émanciper les leurs. Graines de pillards, le cœur en berne, ils faisaient néanmoins la fierté de leurs parents ; ce qui prouve qu'il y a bien quelque part une tare. Les mères fières de leur fils soldat, mais qui pleurent leur mort ; vendre sa fille à un bourgeois, se contenter d'un fils au village. Échapper à son sort, non pas par la lutte légitime, mais par le rejet, la trahison.
Rien n'est parfait : le peuple, la bête immonde, est la hantise des nantis, des profiteurs ; forcément, même sans morale aucune ces gens-là ont bien conscience qu'ils lui pillent ses forces vives et que vient toujours le moment d'une révolte ; c'est un état de dépendance absolu, l'absolu contraire de la liberté ! C'est fou ce qu'ils passent comme temps à imaginer quoi faire pour amadouer, enfumer, brimer, contraindre, flatter, acheter, étrangler, réprimer, bref, leur vie entière se passe à savoir comment, en dépensant le moins possible, ils peuvent lui tenir la tête juste au niveau de l'eau. À force, on le comprend bien, cela est un jeu, un défi, un but, et la folie les gagne. S'ils avaient la moindre idée de ce qu'est la liberté, la création, l'épanouissement, je gage qu'ils changeraient leur fusil d'épaule. Mais ils sont formatés, moulés dès le plus jeune âge ; les pauvres ! Si nous n'étions pas dans le règne de la valeur « argent », rien de ce qui se passe en ce moment n'aurait d'importance et comme, personnellement et depuis longtemps, je ne participe pas à ce jeu, je m'inquiète plus de la participation du peuple que des dérives insanes et mortifères des puissants. (Je passerai sous silence, ici, ce qui est pour moi le plus important : la destruction de notre espèce et de son environnement. Je ne l'oublie pas, malheureusement, mais ce n'est pas mon propos.)
Donc les élites souffrent, en se passant de notre compassion, d'avoir une épine dans le pied, de ne pas pouvoir jouir en rond, à moins, à moins que ce soit là leur plus grande jouissance ! De toutes façons je parie qu'elles n'en ont pas conscience car ces gens-là ne se retournent que très rarement sur eux-mêmes, l'évidence de leur position les en dispense.
Ce qui me tracasse, c'est le désir latent de se hisser au niveau des puissants ; entreprendre quoique ce soit pour parvenir au pouvoir : qui du fric, qui de la politique. Et non pas se mettre en quatre pour établir notre liberté. Car le pouvoir aime à être courtisé, c'est son fond de commerce mais il n'aime pas une éventuelle concurrence et aime à changer de faire-valoir, car le summum du pouvoir personnel, c'est prendre et jeter ; ainsi le courtisan, après son heure de vaniteuse réussite, trouvera l'humiliation. On devrait enseigner cela à l'école !!
L'homme, toujours, a aimé à s'acoquiner ; le motif n'est pas toujours de créer une élite mais quand l'association fonctionne, cela finit inévitablement comme ça : nous sommes bons, vous pas, cela peut-être nous donne-t-il des prérogatives ? Même s'acoquiner dans le crime, le principe de l'élitisme y est le même.
Les cercles s'initient et rengorgent ; les clubs trient ; les écoles suivent un gourou en chef ; les sectes soumettent ; les loges font l'éloge d'un savoir donc d'un pouvoir, les castes font la destinée. Il est question de se retrouver et de faire face à la médiocrité ; de là toutes les Trilatérale, Bildenberg, Siècle et autres petites officines prépondérantes. À chaque échelle ses barreaux. On s'attise, on s'excite, on s'y croit ou on y est ; on reconnaît ses frères. On les soutient. Et l'on transmet pour perdurer.
Chacun rêve de se poser en penseur du monde, aussi perché sur quelque barreau plus bas, mais on a le vertige, on ne regarde pas en l'air, et puis l'on s'accommode, on se contente. Des bons élèves, juste les bons élèves dont il ne sortira rien de plus que ce qu'ils ont digéré. Eux, ce sont les think tanks !
Les plus humbles se contentent d'un club de foot ou de basket et aiment à en découdre avec le concurrent du village voisin. Ou bien les motards, avec comme hiérarchie la marque de leur engin ; il y a les vieilles bagnoles, les vieux tracteurs, le plongeurs, les volants identifiés, les équidéphiles, les cynophiles, les troupeaux de marcheurs, et même le club de tarot.
Outre « Le Cercle des Poètes Disparus », pamphlet ( certes à l'américaine avec son pourcentage de bons sentiments) contre le conformisme et pour la liberté de pensée, les cercles en général sont de gentilles réunions : « Or, de toutes les sortes de liaisons qui peuvent rassembler les particuliers... les cercles forment sans contredit, la plus raisonnable, la plus honnête et la moins dangereuse, parce qu'elle ne veut ni ne peut se cacher, qu'elle est publique, permise, et que l'ordre et la règle y règnent. », nous dit Jean-Jacques Rousseau.
Les clubs eux vont du club de bridge au Bildenberg en passant par le Rotary Club international, du club de de tango au club de jazz le plus huppé. Mais du club des Jacobins, une société où l'on s'entretenait de politique, à ces sociétés constituées pour aider leurs membres à aider de manière désintéressée, les clubs recouvrent les associations ou les cercles, un regroupement à l'origine anodin qui réunit des êtres semblables, animés d'une même générosité ou d'un même goût, sans perspective de pouvoir. Une autre famille, autre chose que les amis ; un lien. Avant la perversion de ces belles idées.
Les écoles, je ne ferai que passer ; le sujet est important et riche et mérite mieux ; en ce qui concerne les écoles psychanalytiques, Freud ou Lacan, je vous conseille « Un destin si funeste » de François Roustang ; mais j'y reviendrai sûrement. Les écoles politiques, philosophiques qui étendent une influence...
Les sectes recrutent la plupart de ses adeptes par la flatterie : vous êtes élus, nous sommes élus, vous trouverez votre salut chez nous, et tchao les autres ! À la différence des clubs, associations ou cercles, l'école et la secte sont de la même famille ; la véritable constitution d'une élite, au sens propre. Une élite qui ne s'abaisse pas. On peut y rajouter les loges maçonniques : toutes sont ouvertes, mais toutes sélectionnent ; évidemment, c'est non seulement le principe mais la condition de survie.
Les castes, c'est autre chose ; élites ou exclus, les castes ne se remettent pas en question et sont liées au pouvoir. Elles font partie de la tradition. Sauf chez nous où elles s'installent ; les castes sont étanches, même le plus ambitieux ne peut y accéder ; la caste supérieure, caste séculière ou caste religieuse, c'est le degré ultime, le sommet de la pyramide, même la cooptation y est impossible !
S'associer à ceux qui nous ressemblent est naturel semble-t-il ; sûr que cela ne divulgue guère mais dans la fratrie déjà il fallait trouver des combines pour se faire remarquer ou aimer davantage ! On trouve des alliés, on se serre les coudes, on se tient chaud. À force on bout ! Mais la fratrie a besoin d'un père protecteur de substitution pour se libérer ou combattre le père fouettard. On ne sort guère de l'enfance.
Et si l'on entoure nos réunions de secret, le contentement est d'autant plus puissant ; la morgue est intérieure mais nécessite quelques fuites pour l'alimenter : on est envié ou rejeté mais dans les deux cas on est au dessus du panier ; on s'est hissé au delà du sort commun ; on n'a plus rien à voir avec lui, on s'en éloigne, et du mépris on passe à l'indifférence et au déni : le pouvoir met le puissant hors d'atteinte : pourquoi est-ce le but, le souhait ou le rêve de tout un chacun ?
Aller grimper avec des potes grimpeurs, cavaler avec des potes cavaliers, chanter avec des inconnus qui chantent, oui, c'est un lien d'affinités ; celles-ci ne menacent personne.
Ne pas confondre des potes avec despotes !
Du haut d'un canasson on peut poser, mais quand on chante, non ; la musique est le vrai lien de bonheur chaleureux. La musique, c'est comme l'amour, plus on en donne, plus on en a. Il y a bien ça et là des petits arrogants qui se croient talentueux, mais c'est sans gravité, sans conséquence. Pas comme ceux qui s'excitent et finissent pas croire qu'ils peuvent gérer le monde ou bien étriper tout ce qui bouge, juste pour se faire respecter.
Et tout ça, c'est le peuple. Il n'y a guère de repères dans l'infini.
En politique, qui veut fédérer crée une élite et même si le discours est « populiste », l'ambition universelle, on sait que tous n'y adhéreront pas, on sait aussi qu'on unit ses semblables et qu'on cherche à faire émerger le semblable chez le récalcitrant. À une question qui demande réflexion, il y aura quasi autant de réponses que d'individus participant à la conversation ; pour créer une majorité il faut que la question soit binaire : oui/non. C'est le monde d'aujourd'hui, le monde de l'informatique, du pour et du contre d'où la nuance est interdite car la nuance d'un « oui » sera interprétée comme un « non ».
Devons-nous nous méfier de tout ? Sommes-nous coincés, dépassés ? Ne pouvons-nous accepter plus grands que soi, plus cultivés, plus raisonneurs ; ne pouvons-nous apprendre de ces multiples facettes de l'homme ?
La dualité subsiste et perdurera aussi longtemps que nous l'accepterons. Cette dualité qui n'est que le fruit de notre moi nécessiteux : regarde moi, écoute moi aime moi désire moi admire moi crains moi, sers moi suis moi soutiens moi obéis moi fais moi valoir envie moi enrichis moi, soumets-toi.
Et dépêche-toi !
Et si l'homme ordinaire connaissait la jouissance de tourner le dos au pouvoir, de désobéir,de moquer le séducteur dont il débusquerait les ficelles, alors, les élites le tireraient vers le haut, car les descendants des pillards ne pourraient plus piller et seuls subsisteraient les sages, les savants, les philosophes, les scientifiques, dénués de basses motivations ; c'est pourquoi, je reste convaincue que le réel progrès de l'humanité ne se fera que par le peuple, non pas que celui-ci prenne le pouvoir ou échange sa position contre celle des dominants, mais induise par son refus l'impossibilité des vénales dérives. À défaut de ce sursaut de conscience et de dignité, de courage et de persévérance, le cycle infernal s'éternisera.


