mardi 20 juillet 2010 - par easy

Eric Woerth, la Muraille de Chine et la Lune

Ici et là, il est rapporté qu’Éric Woerth a toujours dit qu’il n’était jamais intervenu en faveur de sa femme et qu’il avait toujours dressé « une muraille de Chine » entre leurs deux métiers.

Je ne m’attarderai pas sur le fond de l’affaire dont je ne sais rien. Je vais m’intéresser à ce qui est sûr, au recours à cette métaphore.

 
D’abord, je tiens à dire que j’utilise cet exemple comme cas de figure ou cas d’école qui en dit autant sur vous, sur moi, que sur notre ministre. Profitons de cet exemple pour réaliser ou dire quelques mots sur comment nous fonctionnons. Nous sommes semblifférents. Bien que ce que j’en dirai se rapporte forcément plus à Eric Woerth qu’à n’importe lequel d’entre nous, j’espère que vous trouverez des analogies avec votre propre comportement. C’est comme ça qu’on apprend vraiment. 
 
Il est attaqué pour avoir profité de sa position de ministre du budget et fait embaucher son épouse (mariage sous le régime de la communauté de bien, je présume) avec un très bon salaire chez une personnalité très riche. Il répond qu’il a érigé une Muraille de Chine entre leurs deux métiers.
 
L’évocation de la Muraille de Chine, monument des monuments, résulte de la convergence de plusieurs idées ou réflexes qui ne trottent pas dans la tête de gens ordinaires (c’est souvent sinon toujours une convergence d’idée plus ou moins conscientes qui aboutit à une idée exposée ou manifestée).
 
Pour en arriver à en appeler à la Grande Muraille, il fallait être Eric Woerth.
 
C’est un réflexe logique, quand on est attaqué par des tiers, de rechercher un bouclier d’abord et de rechercher ensuite si l’on ne peut pas contre attaquer (c’est sensiblement différent quand on est attaqué par ses très proches qu’on voudrait ramener à soi). Pour ce promoteur du fantasmatique Bouclier fiscal (il a des aspects concrets mais il fait aussi l’objet de fantasmes), il était logique de chercher un bouclier aussi fantasmatique pour se protéger. Et la Grande Muraille en est un.
 
Il fallait qu’il ne connaisse pas grand chose de cette muraille. Il lui fallait ignorer que beaucoup prétendent qu’elle n’a servi à rien (à tort ou à raison on s’en fout ici). Faire allusion à cette muraille sujette à caution pour se protéger d’une grosse attaque, c’est dénoter soit d’inculture très basique, soit de bêtise. C’est comme si un Chinois évoquait Achille comme paradigme de l’invulnérabilité absolue. 
 
Nous autres, pour dire qu’on a établi une séparation, nous aurions dit que nous avons érigé un mur, une cloison, une barrière, toute chose humainement possible et réalisable avec une centaine d’Euros.
 
Il faut être mégalo ou complètement à l’ouest pour prétendre qu’on a érigé une Muraille de Chine, dans un cadre strictement privé. Il y a là deux gros abus de langage.
 
D’abord l’abus (très courant) qui consiste à dire "J’ai construit cet immeuble" au lieu de dire "J’ai fait construire cet immeuble". Ce n’est pas suffisamment fort de faire construire par d’autres un immeuble, il faut encore aller jusqu’à donner à penser qu’on l’a construit tout seul. On efface ceux qui y ont participé, on les dénie pour ne plus exposer que ses seuls mérites. Ensuite l’abus qui consiste à essayer de faire avaler à autrui une énormité. Que peut-on faire avaler à autrui comme bricolage plus énorme que la Grande Muraille ? Rien. Il a choisi ce qu’il y a de plus énorme et semble croire qu’il peut nous le faire avaler. Soit il est stupide soit il nous prend pour des cons.
 
Mais il y a encore autre chose : la prétention ou l’habitude princière (ce qui est pire). Vous, les gueux, vous érigez des cloisons là où moi j’ai de quoi me payer une grande muraille. C’est qu’il s’adresse aussi à son cercle relationnel notre Ministre. Pas question de la jouer minus. Il doit la jouer Richelieu, Nicolas Fouquet. Ooooohh, Nicolas & Fouquet, quel télescopage historique !
 
Il y a l’abus de superlatifs, de mots énormes. Aussi bien dans l’attaque que dans la défense. Ici on parle de pourris, de requins, là on répond Muraille de Chine et probité exemplaire. On abuse de mots qui finissent par ne plus rien dire alors on va chercher d’autres mots encore plus forts qu’on va user à leur tour. Et cela à une époque où notre chef suprême ne cesse de marteler que les mots ont un sens. Pendre le responsable à un croc de boucher, nettoyer la racaille au karcher...Tu parles d’un sens.
 
Quand on sait peu de choses de la Grande Muraille, on en connaît au moins la rumeur qui veut (ou voulait) qu’elle soit la seule oeuvre humaine visible de la Lune (vrai ou faux on s’en fout ici). Et là, je crois que notre ministre a, sous forme d’un acte manqué venu du très profond, espéré de la Lune.
 
Tout le monde connaît (depuis 15 ans seulement, grâce au Webpartage) l’assertion de Lao Tseu : Quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt.
 
 Merci à l’auteur de ce montage.
 
Comme toujours, c’est le filigrane ou l’inverse de ce qui saute aux yeux, qui est le profond, l’intéressant. Le véritable enseignement de cette sentence c’est qu’il est idiot de regarder la Lune alors qu’il est bien plus instructif de regarder le doigt. C’est toujours l’homme qui est intéressant à observer.
 
Le magicien, le prestidigitateur, c’est le spécialiste du doigt qui détourne l’attention. Mais le politique et le marchant de voiture ou de lessive procèdent aussi du doigt. Eux aussi traitent d’idiot celui qui s’intéresse à leurs arrières pensées au lieu de contempler ce qu’ils invitent à regarder (soit la fabuleuse marchandise qu’ils vendent, soit l’ennemi qu’il faut pourchasser) "Nom de dieu, mais regardez donc ce que je désigne du doigt au lieu de regarder mon doigt et de dire qu’il est crochu ou trop manucuré !" Voilà en substance la prière qu’aurait faite notre semblifférent et néanmoins ministre, Eric Woerth.
 
 
D’une main on détourne l’attention, de l’autre on détourne l’objet convoité.
 
Et vous savez ce qui nous met le plus en colère et nous déprime, au fond ?
 
C’est quand nous découvrons que notre doigt a perdu de sa magie, qu’il a perdu ou jamais eu ce pouvoir pour lequel il manque un mot (à moins que ce soit désigner ou captiver) et qui consiste à envoyer le regard d’autrui vers ce qu’on lui désigne. Pouvoir qui est déterminant de l’emprise qu’on a sur lui. 
 
Eh attention hein ! Sans emprise, plus de lien ; plus de lien, plus de société. L’emprise est mutuelle, bilatérale et voulue par tous. Elle offre, à ceux qui sont colonisés sur un sujet donné, de se déresponsabiliser et de s’offrir aussi, ce qui n’est pas inintéressant et peut même être très jouissif.
 
 


5 réactions


  • iris 20 juillet 2010 10:18

    ils ne se parlait qu’au lit !! entre deux rv !!


  • voxagora voxagora 20 juillet 2010 11:17

    ... fiscal, ... de Chine, c’est une sorte de suite automatique,
    on entend « bouclier » et on associe « fiscal »,
    on entend « muraille » et on associe « de Chine »,
    mais les mots importants sont BOUCLIER et MURAILLE,
    et votre questionnement est très intéressant :
    comment ces deux mots sont-ils passés de la pensée à la parole publique ?
    à partir de bouclier (pourquoi, pour qui, contre qui ..) ? 
    à partir de boucle (on boucle, on ferme, on la boucle, on se la ferme ?..
    à partir de muraille (après le bouclier, le mur, duraille ..

    ou aussi bien à partir de passe-muraille : la muraille étanche,
    et passez muscade, il n’y a rien à voir ?




  • silversamourai silversamourai 20 juillet 2010 16:12

    Bonjour,

    la muraille de Chine est proportionnelle à la menace que représentaient les populations Mongols 
    dans l’esprit des Empereurs qui ont ordonnés cette érection.

    Il ne serait pas inintéressant de se renseigner sur le « coût » humain de cette décision....

    Mr Woerth nous avoue, ingénument ,par le choix de cette expression .....la parano qui le saisit
    quand il pense .....au domaine de compétence(professionnel) de sa (très) chère épouse....

    Comme nous sommes entre gens de bonne compagnie , je tairais les interprétations
     libidineuses qui affleurent dans mon esprit pervers....


  • furio furio 20 juillet 2010 19:24

    Effectivement ! Ceci méritait d’être dit.

    J’espère que la muraille ne passait pas par le lit des époux. Sinon le père WOERTH il se la jouait solo, il a dû plus d’une fois, avec la Veuve POIGNET , se lustrer le chinois, s’agacer le sous-préfet, s’astiquer le grand chauve, s’élaguer le bambou !!lol !


  • BA 20 juillet 2010 21:33

    Bouclier fiscal : le Trésor public a remboursé 100 millions d’euros à Mme Bettencourt.

    Le Trésor public a remboursé au total 100 millions d’euros au cours des quatre dernières années à Liliane Bettencourt au titre du bouclier fiscal, a indiqué au Canard Enchaîné Pascal Wilhelm, l’avocat de Patrice de Maistre, le gestionnaire de la fortune de la milliardaire, révèle le journal dans son édition à paraître mercredi.

    http://www.boursorama.com/infos/actualites/detail_actu_marches.phtml?num=80f667723787f3f666ce1473bbaa0d55


Réagir