Frégates de Taïwan : questions et informations
Dans l’affaire des frégates de Taïwan, et autour d’elle, un certain nombre de décès suspects ont eu lieu, étalés sur plusieurs années, à Taïwan et en France. Par ailleurs, il semble que des faits relatifs à la vente des navires - dossier Bravo - aient pu aussi se connecter avec la vente à Taïwan d’avions Mirage à partir de 1993. L’enquête pour Agoravox continue...
Cet article a pour objectif de poser d’abord quelques questions qui, à ce jour, n’ont, soit pas été posées, soit n’ont reçu aucune réponse claire, quant aux décès subit de trois personnes : le capitaine de marine taïwanais Yin Chen Feng, l’ancien officier de la DGSE à Pékin, Taipei et Washington, Thierry Imbot, et enfin l’ancien officier de marine, expert en matériel de détection, le capitaine Jacques Morrisson.
Il apportera en conclusion quelques information obtenues de sources sûres, publiques et multiples, lesquelles peuvent intéresser le public français.
Qui a tué le capitaine Yin Chen Feng ?
Cet officier taïwanais a été en charge du dossier technique du contrat relatif aux frégates pour la marine taïwanaise.
Il a été retrouvé mort, portant des traces de coups, ce qui tend à indiquer qu’il a été battu ou s’est battu avec ses agresseurs avant d’être tué.
Selon les sources taïwanaises - (voir article en français sur l’affaire en annexe de cet article), le corps de l’officier taïwanais aurait été retrouvé dans le port militaire de Suao (sur le côte Est de Taïwan, à plus de 120 km de route à l’époque*).
Selon les médias français, le cadavre du capitaine Yin fut retrouvé sur les berges de la rivière Keelung, à Taipei.
Une chose est certaine : il a été retrouvé mort le 9 décembre 1993.
Le matin qui précéda son tragique décès, le capitaine Yin a pris son petit déjeuner avec une personne, non identifiée à ce jour, dans un petit restaurant situé à Neihu, quartier nord-est de Taipei. Il s’agit d’un établissement réputé pour ses plats délicieux et son excellent lait de soja, sis dans un endroit à l’époque fort passant et toujours existant à ce jour.
C’est là qu’il a été vu vivant pour la dernière fois. Qu’il soit ensuite mort à Taipei dans la rivière Keelung ou à Suao (les deux annonces distinctes montrent bien que l’enquête a connu quelques difficultés ou ratés de communication), le destin du capitaine Yin aurait dû être éclairci depuis longtemps, si l’on se réfère surtout au taux d’élucidation très élevé des crimes par la police taïwanaise. Qui a pour cela une raison très matérielle qui explique ses succès : les caméras de vidéo-surveillance !
En effet, depuis fort longtemps, Taipei, comme la majorité des grandes villes de Taïwan, a été truffée de caméras, et le phénomène n’a fait que croître depuis la fin des années 1980. Avec ces caméras, dans les ascenseurs, les entrées d’immeubles, les magasins, aux intersections des routes, sur les rues et les autoroutes, dans les banques, bref partout, la brigade criminelle de Taipei atteint donc des records d’élucidation des assassinats dans la cité. Les médias le prouvent d’ailleurs régulièrement dans des cas similaires, comme assez récemment le meurtre, résolu, d’un conseiller municipal de Taipei.
En 1993, ce réseau incroyable de caméras était déjà largement en place. Y compris dans le quartier de Neihu et à l’intersection de rues fréquentées où le capitaine Yin a pris son dernier copieux petit déjeuner en pleine foule allant au travail !
La question qui se pose est donc la suivante : la police taïwanaise n’aurait-elle pas, contrairement à ses excellents résultats généraux dans ce domaine, réussi à suivre, via ces caméras partout dans la ville et dans le pays, les derniers déplacements du capitaine Yin, à partir de son départ de cet établissement ? Qu’il ait été tué à Taipei ou à Suao (port militaire sous très haute surveillance), la question est d’autant plus légitime à poser.
Il semble presque impossible de croire, dans ce contexte de surveillance massif digne de « Big Brother », que le capitaine Yin ait pu se déplacer de Neihu vers une autre destination, et encore moins le site truffé de caméras de surveillance de Suao et de postes militaires armés, sans être repéré à de multiples endroits de son parcours*.
La question peut être légitimement posée, tout en sachant que l’enquête a déjà apporté beaucoup d’informations et qu’elle progresse encore, comme les lecteurs le noteront en annexe, eu égard au peu d’intérêt des médias français sur le sujet.
Thierry Imbot tombe dans le vide le 10 octobre 2000
Thierry Imbot, l’ancien officier de la DGSE à Taipei de 1991 à 1993, a suivi la fin de la livraison des frégates et le début du contrat Tango pour les Mirage de la société Dassault livrés à Taïwan, venait d’emménager avec son épouse américaine, rue Jean Goujon à Paris 8e, un quartier plus que sécurisé par les caméras de vidéo-surveillance, tant d’immeubles que d’établissements divers ouverts au public, mais aussi publics.
Selon le rapport officiel de police, après avoir pris un verre amical avec les déménageurs qui avaient transporté ses meubles, il serait tombé accidentellement un peu plus tard d’une fenêtre de son appartement, mais un peu plus loin de quelques mètres et à droite de la trajectoire prévue par les lois de la physique newtonienne en cas de chute accidentelle de ce type.
Thierry Imbot avait 48 ans ce 10 octobre 2000 quand il s’écrase sur le dos en bas de son immeuble.
Le hasard du calendrier veut que le 10 octobre est commémoré à Taïwan comme une fête nationale car c’est la date de la proclamation de la Première République de Chine le 10 octobre 1911, par Sun Yat Sen.
Cette date est-elle significative et a-t-elle un rapport avec ce que la police française a qualifié d’accident ? La réponse n’est pas connue à ce jour, mais il est manifeste qu’on ne peut que s’interroger sur ce décès surprenant, d’autant qu’à notre connaissance, là aussi, l’enquête ne semble pas avoir, selon les informations publiées sur cette affaire, mobilisé le réseau de vidéo-surveillance de ce quartier huppé très surveillé, lequel aurait pu apporter le cas échéant des informations instructives sur les personnes circulant dans le secteur.
Selon une source taïwanaise interrogée, la thèse de l’accident dans la chute "non-newtonienne" de Thierry Imbot ne serait pas crédible. Selon cette personne, sa mort aurait plus « intéressé » les services secrets de Chine Populaire, avec qui Thierry Imbot avait noué des liens amicaux un certain temps comme officier de la DGSE en Chine, avant sa nomination à Taipei.
La date choisie aurait, dans cette hypothèse, voulu induire, en cas d’enquête criminelle, un lien avec Taïwan, ceci afin de brouiller les pistes. Selon cette source locale, il serait plus probable que la mort de Thierry Imbot n’ait rien à voir avec les contrats des frégates ou des Mirage pour Taïwan, mais plus avec son activité de consultant en armement avec les Américains que des responsables chinois de haut niveau auraient pris pour une « rupture de l’amitié et de la confiance » passées.
Visiblement, tant que les lois de Newton seront valides en physique des corps humains, le décès par chute accidentelle de Thierry Imbot restera aussi en discussion, sauf si les enquêteurs taïwanais, qui ont bien travaillé depuis juin 2007, apportaient à la France des élements nouveaux tangibles.
Jacques Morisson décède à Neuilly le 18 mai 2001
Jacques Morisson était un ancien officier français de marine, spécialisé dans les systèmes de détection.
Il a participé au contrat des frégates de Taïwan et avait fait clairement comprendre à son entourage qu’il craignait, avec ce qui est officiellement qualifié de "suicide", pour sa vie. Comment un homme qui a peur pour sa vie et en parle à tout son entourage pourrait-il soudainement se suicider, cette interrogation soulève une excellente question.
Il habitait à Neuilly-sur-Seine, 12 rue Montrosier. Neuilly est une ville quadrillée de longue date - sur décision d’un maire de cette commune, Nicolas Sarkozy, par les caméras de vidéo-surveillance, censées rassurer les citoyens et empêcher toute délinquance.
Le 18 mai 2001, à 17 h 15, sa chute est constatée ainsi que sa mort consécutive à cette chute.
La police conclut dans son cas à un suicide.
Trois questions peuvent ici être posées :
1) Que savait exactement Jacques Morisson qui faisait qu’il craignait pour sa vie après son travail sur et pour les frégates ?
2) Si comme pour beaucoup de ses proches ou d’observateurs du dossier, la thèse du suicide apparaît peu plausible, qui aurait eu intérêt à faire disparaître cet homme, ce spécialiste militaire reconnu ? Une chose est sûre : pas les Taïwanais qui l’avaient grandement apprécié pour ses compétences techniques et son sens des relations humaines.
3) Pourquoi là aussi, l’enquête sur sa mort, sachant qu’il avait peur pour son existence et connaissant son implication dans le dossier des frégates, n’a pas mobilisé l’extraordinaire système de vidéo-surveillance qui pullule dans Neuilly afin au moins de vérifier si des personnes n’ont pas eu accès à son immeuble ou s’il n’était pas surveillé, suivi depuis un certain temps ?
Question subsidiaire : Pourquoi les autorités policières n’ont-elles pas pris au sérieux les craintes de l’intéressé - sachant que ce dossier des frégates était assez sulfureux - et mis sous protection rapprochée Jacques Morisson ?
Ce sont des interrogations qu’il est légitime de se poser du point de vue des citoyens. Et auxquelles il serait souhaitable d’apporter les réponses.
La nuit du 4 août 2007, l’amitié Suisse-Taïwan et l’UBS
Le 4 août 2007 a eu lieu au Grand Hôtel de Taipei - un endroit charmeur doté d’un bâtiment d’une architecture raffinée - une très sympathique et conviviale soirée qui célébrait la fête nationale suisse.
Les invités, parmi lesquels des hauts fonctionnaires taïwanais et des représentants dûment connus de respectables sociétés suisses, ont même pu écouter un discours enregistré, prononcé en anglais, pour cette occasion, de... la présidente de la Confédération hélvétique, Mme Micheline Calmy-Rey. Un fait surprenant qui a marqué les convives présents.
On a aussi entendu, dans une ambiance émouvante, les hymnes nationaux taïwanais et suisse, symboles de ce rapprochement taïwano-suisse.
Puis, les participants ont discuté entre eux, librement, le tout agrémenté d’un agréable repas.
C’est ainsi que nous avons appris que le ministère taïwanais des Affaires économiques avait récemment ouvert quatre comptes bancaires à l’UBS-Union des banques suisses.
A ce geste plus qu’amical et confiant des autorités taïwanaises envers l’économie bancaire chère à la Confédération helvétique, les hôtes ont compris que Mme Micheline Calmy-Rey avait souhaité répondre, de toute son autorité politique représentative de son pays en cette occasion festive, afin de manifester son attention à Taïwan ainsi qu’à ses intérêts économiques, financiers et politiques.
Certains propos échangés témoignaient de cette nouvelle amitié taïwano-suisse qui ne pouvait que réjouir les personnes présentes de ces deux pays.
Un responsable économique taïwanais confiait, après ces discours et hymnes marquant le rapprochement vigoureux des deux Etats, que toute assurance avait été donnée à Taïwan, de cette manière publique, quant au prochain rapatriement des 490 millions de dollars encore bloqués en Suisse par la justice fédérale.
Nul doute que les magistrats suisses en charge de ces fonds sauront concrétiser les si belles paroles de la présidente de la Confédération entendues en cette nuit du 4 août 2007 à Taipei.
Dans l’intérêt des deux pays, bien évidemment. Et de la justice comme de la vérité !
Les lecteurs trouveront dans l’article de presse taïwanaise en annexe des informations très intéressantes qui, par hasard, par pur hasard bien sûr, évoquent la Suisse, ses banques, ses comptes bancaires et sa justice.
Ce ne saurait être ici qu’une malheureuse coïncidence de dates et de noms.
Comme ne sont que pures coïncidences le fait que la presse française ait si peu - doux euphémisme - évoqué les faits nouveaux indiqués plus bas et les demandes réitérées de transparence au gouvernement français existant en juin 2007 sur ce dossier des frégates.
C’est donc sur Agoravox que le public français trouvera les informations de première main.
* En 1993, Taipei et Suao n’étaient pas reliés par la moderne et rapide Nationale 5, terminée récemment. Un voyage de cette nature signifiait prendre une route de montagne sinueuse et difficile, reliant Taipei à Ilan via Pinglin, avant de gagner Suao, le plus grand port militaire taïwanais, soit au moins 3 à 4 heures de route au minimum. Avec des installations militaires nombreuses, toutes munies de caméras de vidéo-surveillance, sur cette route !
---------------------------------------------------------------------------Annexe : article de presse taïwanais en français
*TAIPEI -
Taipei soir - Mercredi 14 juin 2006
Un témoin clé dans l’affaire des frégates pourraient prochainement parler. Le député du Parti démocratique et progressiste (DPP), Ker Chien-Ming, a indiqué hier qu’un témoin clé dans l’affaire des frégates de Taïwan, pourrait prochainement parler à la presse à propos de ce scandale.
De retour à Taïwan ce lundi soir, Tu Cheng Chun-chu fut l’intermédiaire légal dans l’affaire avec une compagnie allemande et fut un témoin clé dans l’assassinat du capitaine de marine Yin Ching-feng.
Le Cpt.Yin fut assassiné à la fin de 1993 car il avait probablement menacé de révéler tout le scandale entourant l’achat des frégates auprès de la France.
Le commentaire de M. Ker arrive quelques semaines après qu’on ait appris l’arrestation de deux frères, anciens officiers dans la marine, qui ont admis avoir détourné par des fonds en Suisse, 20 millions de dollars américains, qui servirent en partie à payer les différents intermédiaires dans cette affaire, autant en France, qu’en Chine ou à Taïwan.
Après plusieurs semaines d’interrogatoires intensifs, Kuo Li-heng et son frère Kuo Wen-tien ont avoué avoir détourné cet argent pour le compte du marchand d’armes en fuite actuellement, Andrew Wang.
La commission d’enquête actuellement chargée de faire la lumière sur cette affaire a découvert que les fonds avaient transité par des banques suisses, grâce à des documents fournis par la justice suisse. 46 comptes en banque différents sont au nom d’Andrew Wang, ses trois fils et des personnes de ses sociétés.
Tous les comptes sont pour le moment gelés par la Cour fédérale suisse.
C’est la seconde fois que Mme Tu revient à Tawan. Elle était revenue avec un faux passeport allemand en avril 2001 pour voir sa sœur gravement malade et hospitalisée. Elle avait dû répondre à de nombreuses conférences de presse et des interrogatoires de la part de la police.
Elle avait quitté Tïwan en 1993 juste après l’assassinat du capitaine Yin dans le port de Suao le 9 décembre 1993.
Toujours dans cette affaire, nous avons appris que le gouvernement avait demandé à la France en début de semaine de lui transmettre les dossiers classés secret à propos du scandale et des meurtres survenus à Taïwan depuis l’achat de ces frégates en 1991. Les nombreuses demandes de la justice française de déclassifier les dossiers sont pour le moment restées sans suite •

