vendredi 4 mars 2011 - par Michel Koutouzis

Galliano : créateurs, vendeurs et consommateurs de transgression

Essayons de causer incorrectement. J’ai d’autres chats à fouetter, mais je pense toutefois que l’affaire Galliano vaut son pesant de cacahuètes. Ne serait-ce qu’à cause de l’emballement des médias, des plus officiels et opinion-makers aux plus diffus (ou confus) du monde de la toile. Les platitudes et autres âneries ne circulant pas là où l’on pense. D’abord la contradiction principale : un créateur qui a passé sa vie artistique à sublimer la différence, tantouse déclarée et fière de l’être, se voit accusé de propos racistes. La première réaction de tout un chacun, à commencer par les doloristes bien pensants (existant dans tous les partis politiques, tous les courants de pensée, toutes les cultures et toutes les religions) se réfère au classique « se croit-il au dessus des lois » ? Et c’est une interrogation recevable. Cependant, le créateur fou (c’est comme la double négation, une faute de grammaire et une redondance) ne se situe pas au dessus de quoi que ce soit : il est tout simplement ailleurs. Dans un monde fantasmatique, entre ses taffetas et ses rêves, ces rubans et se phantasmes, ses crochets et ses délires. Loin de ses dentelles et des feux de la rampe, assis à la terrasse d’un troquet fréquenté par le commun des mortels, bourré et camé, non seulement le modiste est toujours ailleurs, mais de surplus il croit que cet ailleurs est la réalité. Il est irresponsable par nature, comme d’autres le sont par fonction. En s’asseyant sur ce troquet, il est déjà déchu. Déchu de sa place, de sa fonction, de sa folie créatrice, de son environnement artificiel, environnement qui le paie pour dire et pour faire tout et n’importe quoi, à condition qu’il soit provoquant. 

Par contre, ceux qui le paient pour vivre et produire dans la folie sont, personne ne doute là dessus, des commerçants redoutables, spécialisés dans la vente du superflu, à l’aide de millions de dollars investis sur des « images ». Images contrôlées et incandescentes à la fois, images nues ou en processus de l’être, images bourrées de sous entendus offrant lolitas et stars bandantes, qui, s’ajoutant aux tresses de notre créateur, fabriquent l’image globale. 

En général tout ce beau monde est parqué dans des cages en or, contrôlé, protégé ; mais parfois, le spleen qui en découle, la solitude, une vie solidement ancrée à l’artifice et au paraitre, produisent ce qu’on appelle des frasques, dont Hollywood est habitué depuis des lustres et desquelles vit toute une presse spécialisée. Pris en faute d’école buissonnière (de ces prisons dorées), le créateur à qui on pardonne tout dès lors qu’il participe à l’image, est sévèrement sanctionné par le commerçant qui ne vend que ça. Lorsque le commerçant commet une faute similaire, portant sur une autre « race paresseuse », cela fait certes du bruit, mais il ne perd pas son job. Son job à lui n’étant pas de forger une image mais de la vendre. Il n’est pas contractuel, mais patron. Et si on se met à virer les patrons où allons-nous ?

Ces derniers temps, il y a une recrudescence des délits « éthiques » ou « moraux », qui portent sur le monde de la création. D’un écrivain génial qu’on a essayé de sortir des limbes de l’histoire (où il se portait ma foi très bien) à notre ministre de la culture qui a eu la malchance de verser sur ce (qu’aujourd’hui et ici) est considéré comme le pire des crimes, tout comme un cinéaste septuagénaire qui traîne cette casserole depuis plus de quarante ans et commise à l’époque folle des flower power, la liste est longue. Car il faut y ajouter, entre autres, la consommation de cocaïne et d’amphétamines, largement admise in (c’est-à-dire pendant le travail) et condamnée out (c’est-à-dire au contact du monde réel). Ils perdent leur latin nos créateurs et autres modèles. Ils ne savent plus à quel dieu se vouer. A celui de la représentation, de la création, permissif et halluciné ou à celui qui régit le monde de ceux qui les « consomment », les adulent, en font des images et des standards de beauté ou de réussite ? 

Il y a une hypocrisie sans limites de la part des vendeurs, associée à une surexploitation sans bornes de celle des exploitants, qui créent, peuplent et font vivre un monde irréel destiné à notre consommation. Une consommation qui nous permet d’acheter « Opium » sans risquer la prison, qui nous permet de nous doper et de maigrir en achetant des médicaments ayant pignon sur rue, qui nous permet de nous rincer l’œil et de fantasmer sur des modèles cocaïnés et squelettiques, qui nous vante un monde imaginaire, fait d’un ailleurs libertaire et insouciant de l’extrême que l’on ne peut toucher qu’en achetant ses produits dérivés.

Le monde que l’on condamne aujourd’hui, à travers quelques-uns de ses protagonistes, est notre monde. Un monde qui perverti tout et nous fait haïr ce que l’on désire. Un monde qui sacrifie au fantasme et à l’artifice, puis, pour avoir le sommeil léger, le condamne.

Allez Virenque, le sommet du Ventoux n’est plus si loin…

On réagira, et de nouveau la démarche est recevable, qu’on ne fait pas l’apologie de Hitler et des camps de concentration impunément. Mais dans un monde factice où les mots n’ont plus aucun sens, où l’artifice et la démesure restent les seules valeurs, il faudrait prendre ces paroles pour ce qu’elles sont : du délire délocalisé.

Par contre, deux remarques s’imposent : d’une part, Dior présentera bel et bien sa collection dont le moindre fil est l’œuvre de Galliano, tandis que ce dernier est privé de passerelle. D’autre part, ceux qui sont payés pour leurs discours et leurs actes profèrent des paroles autrement plus incendiaires, car elles concernent le présent, et ces derniers ne sont nullement sanctionnés. Comme si, sans jeux de mots, le modèle est banni, mais pas les copies, aussi fidèles soient-elles. 

 



8 réactions


  • hommelibre hommelibre 4 mars 2011 09:46

    Bien vu. Démesure de l’affaire, démesure du monde de la mode.

    La mesure ne serait plus que l’indignation alors qu’elle ne saurait en être une, elle n’est qu’un indicateur - qui plus est éminemment subjectif et téléphoné.

    Au-delà de John Galliano lui-même, qui quelque part doit se demander ce qui lui est arrivé et surtout comment il en est arrivé là, c’est juste l’éclatement d’une bulle sociétale et judiciaire, avec la cohorte des parfaits qui traîne le cadavre du déchu et danse sur lui aux rythme de cris féroces !

    A lire aussi :

    http://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/affaire-galliano-suite-qui-a-89898


  • srobyl srobyl 4 mars 2011 10:09

    Bonjour, Michel Koutouzis.
    Vous faites une belle analyse et tout est résumé dans ce paragraphe :

    « Le monde que l’on condamne aujourd’hui, à travers quelques uns de ses protagonistes, est notre monde. Un monde qui perverti tout et nous fait haïr ce que l’on désire. Un monde qui sacrifie au fantasme et à l’artifice, puis, pour avoir le sommeil léger, le condamne. »
     
    De même qu’on crie au scandale quand un chauffard défoncé, ou portable vissé à l’oreille écrase quelqu’un, alors que la veille on admirait le héros du film qui se comportait de la même façon. 


  • Blondin 4 mars 2011 11:07

    Bonjour,

    J’aimerais au fond être d’accord avec vous mais j’ai une différence d’appréciation sur l’aspect créateur de Mr Galliano

    Je suis très loin d’être spécialiste du monde la mode mais après lecture de nombreux articles sur le sujet, j’ai quand même la très nette impression que le rôle principal de Mr Galliano était de créer du buzz pour vendre des sacs avec un logo doré CD et des parfums CD et que la partie Haute Couture n’était qu’un aimable divertissement sans conséquence. Peut être des experts de la mode pourront identifier quelles ont été les apports / créations de Mr Galliano ; mais spontanément j’introduirais une différence entre des Coco Chanel ou YSL et des John Galliano

    J’aurais donc tendance à séparer très nettement les cas de personnes que ce que je considère à titre personnel comme des vrais artistes / créateurs (comme R Polanski ou YSL) de celui d’objets marketing façonnés par une presse spécialisée avide de créer des « stars »

    Sinon je vous rejoins sur votre analyse de la schizophrénie actuelle entre la soif (besoin mercantile ?) de création et la castration inhérente au concours actuel de pureté morale actuel.


  • Sandro Ferretti SANDRO 4 mars 2011 11:31


    Un article intelligent, froid et subtil, comme l’auteur nous y a habitué depuis quelques temps.


  • ZenZoe ZenZoe 4 mars 2011 14:22

    3 articles sur Galliano rien qu’aujourd’hui, le sujet passionne.

    Bien sûr, vous avez raison, les têtes s’échauffent vite dans notre époque hypocrite du « politiquement correct » (tendance anciennement appelée censure).

    Je ferais par contre une distinction entre « propos » et « actes ». Par exemple, même à l’époque du flower-power, les tripotages sur mineures étaient interdits et Polanski a bel et bien commis un crime, tout comme F. Mitterand qui a lui aussi fait des actes condamnables sciemment.

    Galliano, lui, n’a dézingué réellement personne - sauf lui, pauvre bougre !


  • Gérard Luçon Gerard Lucon 6 mars 2011 06:47

    je rappelle que monsieur galliano a été filmé apparemment à son insu et que ce film qui date de plusieurs mois vient de sortir après avoir été vendu à un média

    nous sommes donc dans une affaire doublement délictueuse, avec en plus la presse qui juge avant que la justice ne se saisisse du problème ...

    Y a-t-il encore une déontologie dans le monde des médias ?


  • Georges Yang 6 mars 2011 12:16

    Le délit d’opinion tient de celui de blasphème. La morale consensuelle a remplacé l’Inquisition et les tabloïds, le pilori.
    Tant qu’il n’y a pas incitation au meurtre, chacun devrait avoir le droit de dire n’importe quoi, même s’il s’agit de conneries. Zemmour, dans un autre registre est aussi la cible de ces néo moralistes.


  • Iren-Nao 6 mars 2011 13:16

    Si les « Fous » (au sens de fou du Roi) sont muselés, c’est vraiment qu’on est mal chez les gens qui se gargarisent a la Democrasouille et aux bons sentiments.

    Excellent papier comme d’ab Mr K.

    Iren-Nao


Réagir



https://merdekakreasi.co.id/buku/pkvgames/https://merdekakreasi.co.id/buku/bandarqq/https://merdekakreasi.co.id/buku/dominoqq/https://merdekakreasi.co.id/tentang-kami/