mercredi 10 avril 2013 - par Vincent Verschoore

Hallucinations d’Etat

Le principal sujet des Unes de ces derniers jours met en opposition deux visions modernes de l’Etat, qui ne sont pas tout à fait assimilables au clivage gauche/droite traditionnel – ce qui les rend d’autant plus intéressantes à examiner. La corruption et, par extension, l’examen de l’usage que fait l’Etat de ses prérogatives, illumine ces deux approches au travers des réponses qu’elles tentent d’apporter.

D’un côté, l’approche que j’appellerai “étatiste” et qui existe aussi bien dans les cercles conservateurs de droite que conservateurs de gauche, consiste à dresser l’Etat en l’alpha et l’omega de la société (tout passe par l’Etat), mais à condition que celui-ci soit “irréprochable”. Or il ne l’est évidemment pas, et ce n’est pas nouveau. On s’en accommode  avec quelques vagues et hypocrites promesses électorales mais quand parfois ça vous explose entre les mains (genre Woerth-Bettencourt ou Cahuzac), on va chercher à “étatiser” encore plus en obligeant, par exemple, les députés et ministres à publier leurs patrimoines et en renforçant l’arsenal anti-fraude. L’approche étatiste estime que c’est en maximisant les pouvoirs (notamment policiers) de l’Etat que celui-ci deviendra exemplaire du fait que plus personne ne pourra se soustraire à ses lois.

De l’autre, l’approche que j’appellerai “individualiste” et dont on trouve des courants aussi bien à gauche qu’à droite, qui considère qu’à partir du moment où la devise de Lord Acton “le pouvoir tend à corrompre, et le pouvoir absolu corrompt absolument” est systématiquement vérifiée dans la réalité, il est nécessaire de minimiser le pouvoir et les prérogatives de l’Etat, et de maximiser le pouvoir individuel.

On pourrait vouloir associer “étatisme” avec “gauche” et “individualisme” avec “droite” mais ce n’est pas en fait le cas : une meilleure association serait pour le premier avec “sécurité” et avec le second, “liberté”. Car comme le disait fort justement Roosevelt, ceux qui échangent leur liberté contre leur sécurité n’obtiendront ni l’une, ni l’autre – ce qui implique qu’en termes de vision politique, sécurité et liberté sont profondément incompatibles. Or on parle, en nos pays, beaucoup plus de sécurité que de liberté, et ce à gauche comme à droite.

Malheureusement, là où on entend beaucoup parler de liberté, on entend surtout celle du plus fort : c’est le libéralisme qui prône la déréglementation, la liberté absolue d’exploiter et de profiter des ressources naturelles et humaines, selon le mythe que la somme des actions égoïstes de chacun mènera à la société optimale pour tous. Ce libéralisme-là est une variante pervertie du concept de liberté et la limite à ceux qui ont les moyens d’imposer leurs volontés aux autres. Par la force directe en cas d’absence de l’Etat, ou par la corruption en utilisant la force de l’Etat à leur propre avantage, comme quand la police est gérée par des mafieux, la santé par des laboratoires pharmaceutiques et le fisc par des fraudeurs patentés.

Notre choix est-il alors réduit à un futur orwellien via l’étatisme d’un côté, ou via le darwinisme social et la loi du plus fort de l’autre ? Pour sortir de cette dualité insalubre il faut peut-être se poser la question du fondement moral de l’Etat. On nous apprend que l’Etat est légitimé par sa Constitution, que pourtant personne d’entre nous n’a signée et qui n’est appliquée que de loin par les institutions qui en découlent. Ce qui ne veut pas dire que ce que l’on trouve dans la plupart des Constitutions soit à jeter, loin de là ! Mais il est intéressant d’examiner la logique de l’Etat ainsi constitué. Globalement, toute Constitution précise que la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres, que personne n’a le droit de faire acte de violence envers autrui (sauf éventuellement en cas d’auto-défense) et que les gouvernements et institutions représentent et servent le peuple.

Il n’est dit nul part que l’Etat s’octroie des droits particuliers qui ne sont pas accessibles au peuple, ce qui n’aurait pas de sens vu que l’Etat représente le peuple et ne peut donc avoir de droits sur lui. Or, dans les faits, l’Etat s’octroie des droits et prérogatives qui dépassent largement celles du citoyen. Sur quelles bases ? Coutumières, mais en fait surtout hallucinatoires. Et n’y voyez aucun lien avec le cannabis !

En effet, les prérogatives de l’Etat sont en grande partie une hallucination collective : elles n’existent que parce que la plupart d’entre nous croyons qu’elles existent. Je n’ai pas le droit d’arrêter quelqu’un en rue pour lui demander ses papiers, ni de le mettre en détention préventive, ni de lui extorquer de l’argent, ni d’attaquer un pays lointain qui ne m’a rien fait. Personne n’a jamais donné ces prérogatives à l’Etat, et pourtant il les a. Mais si, d’un coup de baguette magique, nous cessions tous d’y croire et devenions incapables d’imaginer que l’Etat puisse avoir des prérogatives que nous n’avons pas nous-même en tant que citoyens, l’Etat cesserait immédiatement de les avoir : les quelques policiers n’auraient aucun pouvoir face à une population qui ne comprendrait pas de quel droit elle se fait ainsi traiter (et les policiers eux-mêmes n’imagineraient plus avoir un tel pouvoir), et de manière générale toutes les ordonnances coercitives illégitimes de l’Etat cesseraient de fonctionner.

Émergerait alors peut-être une nouvelle façon de voir et vivre la politique : l’Etat issu d’une base “volontariste”, non coercitif, non obligatoire, et non corrompu.



6 réactions


  • Deneb Deneb 10 avril 2013 13:19

    Belle réflexion sur la mystification de l’État dans l’inconscient collectif.
     Le pouvoir corrompt. Il faut donc faire en sorte que le pouvoir ne soit pas un privilège, mais une corvée : obligation du résultat garantie par sa liberté (t’as pas reussi à redresser l’économie ? Au trou !), transparence totale (suivi par une webcam jusqu’à dans les chiottes), etc...


    • Vincent Verschoore Vincent Verschoore 10 avril 2013 14:06

      Est-ce que le tirage au sort garanti la non-corruption ultérieure ? Il la limite, sans doute, mais des députés a priori propres peuvent se retrouver soumis aux pressions et à l’argumentation « experte » de lobbies qui utilisent le pouvoir public dans leurs intérêts. Pas évident, si on est pas un minimum formé aux réalités politiciennes, de faire face.

      De plus, rien n’empêche des élus tirés au sort de devenir aussi cons que les autres, de prendre trop de plaisir au pouvoir et de s’organiser pour que ca dure. 
      Pour moi la question est plus fondamentale que la méthode élective, c’est vraiment la nature - morale et constitutionnelle- de l’Etat qui doit être remise en cause.

  • Hermes Hermes 10 avril 2013 14:07

    Pas de soucis : nos élites sont occupées à détruire cet état méthodiquement..... au nom d’un autre hallucination : le marché.

    Nous allons de Charybde en Scylla avec un consentement bien conditionné.


  • Franckledrapeaurouge Franckledrapeaurouge 10 avril 2013 17:36

    Bonsoir,


    J’aime bien cette idée


    Cordialement

    Franck



  • F-H-R F-H-R 10 avril 2013 18:10

    Merci pour cet article qui est, lui, plein de lucidité.

    Le peuple est comme le lion devant le dompteur : Il s’imagine que son dirigeant est plus fort que lui et se soumet sans condition à son autorité. Cette attitude s’acquière dès le plus jeune âge à l’école, où l’on apprend à respecter l’autorité quand bien même certaines choses peuvent paraître anormales et qu’il n’y a aucune explication à attendre.
    Parallèlement, l’ENA, qui forme les hauts fonctionnaires, professe la nécessité de la toute-puissance de l’Etat et ne fait qu’enseigner les clés de l’autorité à défaut des clés du succès économique et social.
    Effectivement, si le peuple était conscient de cette mystification, la gouvernance serait certainement, de par la volonté des citoyens, aux mains des plus compétents.
    Quant aux velléités de corruption, elles seraient certainement étouffées par la transparence telle qu’elle se pratique dans certains pays du nord où tout est disponible sur l’internet, y compris les dernières notes de frais des élus. Un contrôle fiscale périodique à l’encontre des élus (députés, sénateurs, ministres, président, etc.) suffirait à décourager les éventuels Tartuffe et serait certainement plus judicieux que la publication du patrimoine, qui n’apporte rien (hormis la jalousie).


  • DsrEvil DsrEvil 11 avril 2013 12:12

    Depuis quand la gauche est-elle au pouvoir ? le PS serait-il de gauche ? vraiment ?


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