vendredi 13 mars - par Hamed

L’équation de l’Histoire

Du désastre de Kaboul à l'hiver irano-arabo-israélo-américain :

comment l'Histoire utilise les hommes pour accomplir ses fins

Introduction : L'Histoire comme force aveugle et souveraine

Il existe une tentation permanente, pour les dirigeants comme pour les analystes, de croire que l'Histoire obéit aux volontés des hommes qui la font. Les chefs d'État planifient, les généraux calculent, les stratèges anticipent – et pourtant, ce que l'Histoire produit dépasse invariablement ce que quiconque avait prévu ou voulu.

C'est ce paradoxe fondamental que nous proposons d'appeler l'« Équation de l'Histoire » : une logique profonde qui se déroule à travers les acteurs, sans qu'ils en aient conscience, transformant leurs ambitions, leurs erreurs et leurs violences en étapes d'un processus qui les dépasse. Les dirigeants croient conduire l'Histoire ; en réalité, ils en sont les instruments.

Cette idée n'est pas nouvelle dans la pensée philosophique. Hegel parlait de la « ruse de la Raison » – l'Histoire utilise les passions des hommes pour accomplir ses fins propres. Tolstoï, dans Guerre et Paix, montrait Napoléon croyant diriger les armées alors qu'il était emporté par un courant qu'il ne comprenait pas. Ibn Khaldoun, le grand penseur arabe du XIVe siècle, décrivait les cycles de montée et de déclin des civilisations comme des lois naturelles que leurs acteurs ne perçoivent jamais en temps réel.

Ce que nous proposons ici, c'est d'appliquer ce cadre à la période historique que nous vivons – de la guerre en Afghanistan à la guerre en Ukraine, du Printemps arabe à l'embrasement du Moyen-Orient – pour montrer que ces événements ne sont pas des crises séparées, mais les deux phases d'une même équation historique en cours de résolution.

Première Partie – La Première Phase de l'Équation

Du Vietnam à Kaboul : le long déclin de la puissance américaine

Pour comprendre pourquoi la Russie a envahi l'Ukraine le 24 février 2022, il faut remonter plusieurs décennies en arrière – non pas à la chute de l'URSS en 1991, mais à une constante historique plus profonde : l'incapacité répétée des puissances occupantes à soumettre durablement des peuples qui résistent sur leur propre territoire.

Le Vietnam d'abord, contre la France coloniale, puis contre la puissance américaine dans les années 1960 et 1970. Malgré un décalage technologique et militaire abyssal, les forces vietnamiennes ont épuisé l'occupant par leur combativité, leur patience et leur ancrage dans un territoire qu'elles connaissaient intimement. La leçon n'a pas été retenue.

L'Irak, envahi en 2003 sur la base de preuves fabriquées d'armes de destruction massive, est devenu un autre bourbier. La « mission accomplie » proclamée par George W. Bush en mai 2003 s'est transformée en une guerre asymétrique de huit années, se terminant en 2011 sans gain politique ou stratégique réel, laissant le pays fragmenté et l'Iran considérablement renforcé dans la région.

Mais c'est l'Afghanistan qui constitue l'épisode le plus révélateur – et le plus directement lié à la décision russe d'envahir l'Ukraine.

L'OTAN en « mort cérébrale » : le diagnostic de Macron

Dès novembre 2019 — soit près de deux ans avant la débâcle de Kaboul – le président français Emmanuel Macron formulait un diagnostic sévère dans un entretien accordé à l'hebdomadaire britannique The Economist. Il jugeait l'OTAN en état de « mort cérébrale », déplorant le manque de coordination entre les États-Unis et leurs alliés européens, et le comportement unilatéral de Washington – illustré par le retrait des forces américaines de Syrie sans aucune concertation, laissant le champ libre à une offensive turque contre les forces kurdes.

Ce diagnostic précédait la débâcle afghane. Il pointait une vérité structurelle : le pilier américain de l'Alliance atlantique s'était fragilisé sous l'effet de l'unilatéralisme trumpien et de la fatigue des guerres sans fin. L'Europe, qui n'avait pas développé sa propre autonomie stratégique, se retrouvait exposée.

Ce que révélait aussi la débâcle afghane, c'était l'échec du « nation building » – la reconstruction d'États défaillants par la force extérieure. Vingt années de présence américaine et otanienne en Afghanistan, des centaines de milliards de dollars investis, une armée afghane formée et équipée – et en quelques jours de l'été 2021, tout s'était effondré comme un château de cartes. Le mantra otanien « in together, out together » avait vécu.

Kaboul, août 2021 : le signal que Moscou attendait

L'été 2021 a été un moment d'une importance géopolitique considérable, largement sous-estimé en Occident. Les images de l'aéroport de Kaboul – la foule en panique, les Afghans s'accrochant aux avions américains, le chaos indescriptible du retrait précipité – ont été regardées en temps réel par tous les états-majors du monde.

L'attentat-suicide à l'aéroport de Kaboul, qui a coûté la vie à treize soldats américains dans les dernières heures du retrait, n'était pas simplement un acte terroriste. C'était un message : les États-Unis quittaient l'Afghanistan défaits, et ceux qui avaient combattu contre eux leur signifiaient qu'ils ne devaient pas revenir.

Pour Moscou, ce spectacle confirmait une analyse que le pouvoir russe développait depuis des années : la puissance américaine avait atteint ses limites. L'armée la plus puissante du monde, dotée des technologies les plus avancées, s'était heurtée à la résistance d'un peuple sur son propre territoire – et avait perdu. Exactement comme au Vietnam. Exactement comme l'URSS l'avait elle-même vécu en Afghanistan dans les années 1980.

Six mois après la chute de Kaboul, le 24 février 2022, la Russie envahissait l'Ukraine. La chronologie n'est pas une coïncidence – c'est une causalité.

La décision russe : une invasion mûrement calculée

L'invasion de l'Ukraine n'a pas été une impulsion. Elle a été le résultat d'un calcul stratégique de longue date, nourri par plusieurs facteurs convergents.

Le premier facteur est la question de l'expansion de l'OTAN. En décembre 2021, la Russie avait adressé des demandes écrites et précises à l'Alliance atlantique et aux États-Unis : gel de l'expansion vers l'Est, retrait des infrastructures militaires des pays d'Europe orientale. Ces demandes ont été rejetées sans véritable négociation. Pour Moscou, le Sommet de Bucarest de 2008 – où l'Ukraine et la Géorgie s'étaient vu promettre une future adhésion à l'OTAN – avait constitué le vrai point de départ de la rupture. La promesse d'intégration de l'Ukraine n'a pas dissuadé la Russie ; elle l'a provoquée.

Le deuxième facteur est la leçon tirée des guerres américaines. L'état-major russe avait étudié en détail tous les cas de figure de guerre possibles. Il avait intégré les échecs américains comme des preuves que la résistance des peuples finissait toujours par l'emporter sur la puissance de feu de l'occupant. Il pensait que l'Occident, épuisé par deux décennies de guerres infructueuses, n'aurait ni la volonté ni la capacité de soutenir durablement l'Ukraine.

Ce calcul s'est révélé partiellement erroné. La résistance ukrainienne a surpris Moscou, qui anticipait une chute de Kiev en 72 heures. Le soutien occidental a été massif et durable. La guerre, pensée courte et décisive, est devenue longue et épuisante.

C'est ici que l'Équation de l'Histoire entre en jeu : la Russie croyait lire l'Histoire correctement – et en partie, elle avait raison. Mais elle aussi était un instrument de cette équation, sans en contrôler l'issue finale.

L'impasse : quand tous les belligérants sont piégés

Quatre années après l'invasion, la guerre en Ukraine présente tous les caractères d'une impasse douloureuse pour l'ensemble des acteurs.

La Russie avance localité par localité dans les oblasts de Donetsk et Lougansk, au prix de pertes humaines considérables et d'un coût économique croissant. Les sanctions occidentales – vingt trains de sanctions successifs – ont affecté l'économie russe, même si celle-ci a montré une résilience supérieure aux prévisions occidentales. Moscou tient, mais à quel prix ?

L'Ukraine résiste avec une détermination admirable, mais au prix d'un épuisement humain et matériel considérable. Son armée dépend entièrement du soutien occidental en armements, en renseignement et en financement. Sans ce soutien, elle ne peut ni avancer ni tenir.

L'Europe, prise en étau entre son soutien à Kiev et les conséquences économiques des sanctions sur ses propres économies, cherche une sortie sans en avoir les moyens politiques. Les contacts téléphoniques de Macron avec Poutine, les déclarations de l'ex-chancelier Scholtz – tout cela traduit une inquiétude profonde : le risque d'extension du conflit à un pays membre de l'OTAN reste une réalité, avec la menace nucléaire en arrière-plan constant.

Quant aux États-Unis sous Donald Trump, ils multiplient les « négociations-spectacles » – annonces fracassantes, rencontres médiatisées, déclarations d'optimisme – sans résultat. Trump croit mener l'Histoire ; en réalité, il improvise face à une équation qu'il ne comprend pas.

Le nœud gordien est clairement identifiable : la Russie a annexé constitutionnellement quatre oblasts ukrainiens. Elle ne peut reculer sur ce point sans que cela soit vécu comme une défaite existentielle. L'Ukraine ne peut accepter ces annexions sans trahir son intégrité nationale. Un « gel » du conflit serait pour Moscou une défaite déguisée – inacceptable. Pour Kiev, en revanche, ce serait plutôt une « sortie de secours » – une capitulation différée, certes, mais qui permettrait de gagner du temps et de retarder l'échéance. C'est précisément ce que recherche Kiev : non pas la victoire, désormais hors de portée à court terme, mais la survie politique sous perfusion occidentale.

Aucune solution rationnelle construite par les acteurs eux-mêmes n'est donc possible. C'est exactement la condition dans laquelle l'Équation de l'Histoire prend le relais.

Deuxième Partie – La Deuxième Phase de l'Équation

Le Printemps arabe de 2011 : précédent et modèle

Pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui au Moyen-Orient, il faut revenir à 2011 – et à un parallèle troublant avec la situation actuelle.

En 2011, la guerre en Irak vient de se terminer – sans victoire, sans gain politique, après une décennie de destruction. Les États-Unis cherchent à « rebattre les cartes » de l'équilibre régional. Et soudain éclate le Printemps arabe, cette vague révolutionnaire qui emporte Ben Ali en Tunisie, Moubarak en Égypte, Kadhafi en Libye, avant de déstabiliser la Syrie et le Yémen.

La question qui se pose est celle de la causalité réelle. Les causes profondes du Printemps arabe – chômage des jeunes, corruption endémique, humiliation sociale, blocage politique – étaient bien réelles et préexistaient à toute intervention extérieure. Mais qui a décidé de laisser ces révolutions se dérouler sans intervenir pour sauver les régimes en place ? Qui a, dans certains cas, donné des instructions aux armées de ne pas tirer sur les manifestants ?

La stratégie américaine n'est pas de planifier les révolutions dans leurs détails – c'est d'orienter les transitions, de choisir quoi laisser brûler et quoi éteindre, de transformer le chaos en opportunité stratégique. Les États-Unis ne créent pas le feu ; ils décident de qui aura le droit d'utiliser les extincteurs.

Cette logique n'est pas nouvelle. Elle avait déjà été à l'œuvre en 1979, lors de la révolution iranienne. Le Shah d'Iran, devenu gênant notamment par ses ambitions nucléaires – projets de centrales avec la France et d'autres pays occidentaux – était perçu comme un acteur de moins en moins contrôlable. L'armée iranienne reçut, selon certaines analyses, l'instruction de ne pas intervenir contre les manifestants. Un régime plus contrôlable devait lui succéder. Ce calcul s'est retourné spectaculairement contre ses auteurs : Khomeini et la République islamique ont fait de l'anti-américanisme le fondement de leur politique étrangère.

C'est là l'une des leçons centrales de l'Équation de l'Histoire : les acteurs qui croient manipuler les événements finissent souvent par être manipulés par eux. Ils provoquent des troubles sans en maîtriser les conséquences. Et l'Histoire, indifférente à leurs intentions, poursuit son cours propre.

L'« Hiver irano-arabo-israélo-américain » : la deuxième phase

Nous vivons aujourd'hui un moment structurellement analogue à 2011 – mais d'une intensité et d'une portée géopolitique supérieures. La guerre en Ukraine dure depuis quatre ans, bloquée, sans issue visible. Et voici que le Moyen-Orient s'embrase.

Ce n'est pas un Printemps arabe. C'est un Hiver irano-arabo-israélo-américain : une conflagration régionale impliquant simultanément Gaza et le peuple palestinien, Israël, le Liban et le Hezbollah, l'Iran, les Houthis du Yémen, les monarchies du Golfe, et les États-Unis comme acteur central et déstabilisateur.

Qui en est le déclencheur principal ? La réponse pointe vers Trump et son équipe – non pas comme planificateurs d'un chaos délibéré, mais comme producteurs involontaires d'un environnement où l'explosion était inévitable.

Trump, Kushner et la liquidation de la question palestinienne

Le premier mandat de Trump avait déjà posé les fondations de l'embrasement actuel. La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d'Israël, la légitimation des colonies en Cisjordanie, la liquidation de toute perspective d'État palestinien viable – autant de décisions qui ont radicalisé les opinions arabes et musulmanes et déstabilisé les régimes modérés qui ne pouvaient plus rien promettre à leurs populations.

Le « Deal du siècle » de Jared Kushner, présenté en janvier 2020, illustrait parfaitement cette logique. Ce plan proposait un pseudo-État palestinien sans Jérusalem-Est, sans contrôle de ses frontières, sans retour des réfugiés – en échange de cinquante milliards de dollars d'investissements. C'était traiter une question d'identité nationale, de souveraineté et de dignité comme un problème comptable. Le plan fut rejeté immédiatement par l'Autorité palestinienne, qui n'avait même pas été consultée.

Puis vint la déclaration de Kushner en 2025 sur Gaza – qualifiant le territoire dévasté de « terrain au bord de la mer absolument magnifique » qu'il faudrait « nettoyer » pour en faire une zone touristique et économique de premier plan, sur le modèle de Dubaï ou Singapour. Les populations palestiniennes devaient être déplacées vers le Sinaï ou ailleurs. Gaza deviendrait une riviera.

Cette déclaration n'est pas une boutade. Elle révèle une vision du monde dans laquelle les peuples sont des variables d'ajustement dans des calculs immobiliers et financiers. Elle a scandalisé l'Égypte, la Jordanie, et l'ensemble du monde arabe. Elle a confirmé que pour l'équipe Trump, la question palestinienne avait été définitivement rayée de l'agenda.

Le 7 octobre 2023 a été la réponse de l'Histoire à cette politique. Le Hamas avait planifié son attaque sur plusieurs années ; mais les conditions politiques qui ont rendu cette attaque inévitable ont été créées, pour une large part, par la politique américaine.

Les conséquences géopolitiques : qui gagne, qui perd ?

La deuxième phase de l'Équation de l'Histoire est en cours de déploiement, et ses conséquences sont déjà lisibles.

Les États-Unis se retrouvent piégés dans une guerre qu'ils ont contribué à allumer. Leur soutien inconditionnel à Israël les a isolés diplomatiquement dans une large partie du monde. Le détroit d'Ormuz, artère vitale du commerce mondial du pétrole, est sous pression. Les prix pétroliers font le yoyo, avec des sommets qui affectent les économies mondiales. Trump multiplie les annonces fracassantes – pour donner l'illusion qu'il maîtrise la situation – alors qu'il ne maîtrise rien.

Israël, qui croyait résoudre définitivement la question palestinienne par la force militaire, s'est retrouvé entraîné dans une guerre d'une ampleur et d'une durée qu'il n'avait pas prévues. L'incapacité à détruire le Hamas politiquement, malgré une puissance de feu considérable, confirme la constante historique : un peuple sur son territoire, animé par un sentiment d'injustice profond, ne se soumet pas par la force.

La Russie, en revanche, tire des bénéfices significatifs de cette deuxième phase. La hausse des prix pétroliers renforce ses revenus. L'attention américaine et européenne, divisée entre l'Ukraine et le Moyen-Orient, réduit la pression sur Moscou. Les sanctions occidentales commencent à montrer leurs limites. Et surtout, le discrédit international croissant des États-Unis et d'Israël renforce la position russe dans les instances multilatérales et auprès des pays du Sud global.

Troisième Partie – La Résolution de l'Équation

Trump, instrument inconscient de l'Histoire

Donald Trump est l'incarnation parfaite de ce que l'Équation de l'Histoire produit à ses moments charnières : un acteur qui croit conduire le monde, alors qu'il en est l'instrument involontaire.

Trump se voit comme le grand négociateur qui va mettre fin à la guerre en Ukraine – lui qui a dit pendant sa campagne qu'il la résoudrait en vingt-quatre heures. Mais ses « négociations-spectacles » ne produisent rien, sinon l'illusion d'une activité diplomatique intense. Poutine, lui, joue le jeu : il accepte de négocier, gagne du temps, et n'a rien à perdre dans ce théâtre.

Au Moyen-Orient, Trump croit avoir offert à Israël une carte blanche stratégique qui va consolider la puissance américaine dans la région. En réalité, il a créé les conditions d'un embrasement qui va affaiblir durablement cette puissance.

C'est là le paradoxe central de l'Équation de l'Histoire : les dirigeants qui croient être « au-dessus » des autres, qui croient tout maîtriser par leur seule volonté, sont précisément ceux que l'Histoire utilise le plus facilement. Leur certitude les aveugle ; leur imprévisibilité produit les conditions du chaos ; et le chaos, lui, travaille pour l'Histoire.

Comment la deuxième phase débloque la première

La question centrale est : comment l'embrasement du Moyen-Orient peut-il contribuer à résoudre la guerre en Ukraine ?

La réponse passe par plusieurs mécanismes convergents.

Le premier est l'épuisement des ressources américaines. Les États-Unis ne peuvent pas gérer simultanément deux crises majeures – l'Ukraine et le Moyen-Orient – à leur niveau d'engagement actuel, notamment dans un contexte de contraintes budgétaires et de fatigue stratégique. L'un des deux théâtres devra être désengagé ou gelé. La logique trumpienne – qui a toujours regardé l'Ukraine avec moins d'intérêt stratégique que le Moyen-Orient – suggère que c'est l'Ukraine qui sera sacrifiée en priorité.

Le deuxième mécanisme est la recomposition des alliances régionales. L'embrasement du Moyen-Orient force des acteurs jusqu'ici distants à prendre position – les monarchies du Golfe, la Turquie, l'Iran, la Chine. Ces recompositions créent des pressions nouvelles sur tous les belligérants du conflit ukrainien.

Le troisième mécanisme est économique. La hausse des prix du pétrole et l'instabilité du détroit d'Ormuz créent des pressions économiques mondiales qui accélèrent la demande de stabilité. Une récession mondiale – risque désormais sérieux – rendrait politiquement insupportable la poursuite de deux guerres simultanées.

La solution de la guerre en Ukraine ne viendra donc pas d'une négociation rationnelle entre acteurs raisonnables. Elle viendra d'un événement imprévisible – ou d'une accumulation de pressions – qui rendra la poursuite du conflit impossible pour l'un ou plusieurs des acteurs. L'Histoire créera les conditions que la raison n'a pas pu produire.

L'Équation de l'Histoire : ce qu'elle nous dit sur notre époque

Nous vivons un moment de recomposition profonde de l'ordre mondial. Le système international issu de 1945 et consolidé après la chute du mur de Berlin en 1989 est sous pression sérieuse. La domination américaine, que certains avaient qualifiée d'unipolaire et définitive, se fissure – non pas sous les coups d'un adversaire unique, mais sous le poids de ses propres contradictions.

Les États-Unis ont perdu au Vietnam, en Irak, en Afghanistan. Ils se retrouvent aujourd'hui piégés au Moyen-Orient. Non parce qu'ils manquent de puissance militaire – ils restent la puissance la plus formidable de l'Histoire – mais parce qu'aucune puissance militaire ne peut durablement soumettre des peuples qui résistent sur leur propre territoire et pour leur propre dignité.

L'Équation de l'Histoire nous dit ceci : les empires ne tombent pas sous les coups de leurs ennemis. Ils tombent sous le poids de leurs propres erreurs accumulées, de leurs contradictions non résolues, de leurs violences qui finissent par se retourner contre eux.

Ce que nous observons aujourd'hui – la guerre en Ukraine, l'embrasement du Moyen-Orient, la crise de la gouvernance mondiale – n'est pas la fin du monde. C'est la fin d'un monde. Et la naissance douloureuse d'un autre, dont nous ne connaissons pas encore les contours.

Conclusion : Ce que l'Équation de l'Histoire nous demande

L'Équation de l'Histoire n'est pas une théorie du destin ou de la fatalité. Elle ne dit pas que les hommes sont impuissants ou que leurs décisions n'ont aucune importance. Elle dit quelque chose de plus subtil et de plus profond : les décisions des hommes ont des conséquences qui dépassent leurs intentions, et ces conséquences s'accumulent pour former des logiques historiques que seul un regard de longue durée permet de percevoir.

Les deux phases de l'équation que nous avons décrites – la première allant du Vietnam à Kaboul, la seconde du 7 octobre 2023 à l'embrasement régional en cours – sont intimement liées. Elles forment ensemble le processus par lequel l'ordre mondial unipolaire de l'après-guerre froide se décompose et laisse place à quelque chose de nouveau.

Ce que l'Équation de l'Histoire nous demande, à nous qui vivons ce moment, c'est de ne pas nous laisser aveugler par les apparences – les déclarations de Trump, les annonces de victoire de Poutine, les certitudes d'Israël. Elle nous demande de regarder les dynamiques profondes : l'épuisement des belligérants, la résistance des peuples, le basculement des équilibres économiques, la recomposition des alliances.

La guerre en Ukraine se terminera. Non parce que les acteurs l'auront voulu ou négocié rationnellement, mais parce que l'Équation de l'Histoire aura créé les conditions qui rendront sa poursuite impossible. La question n'est pas de savoir si cette fin viendra – elle viendra. La question est de savoir à quel prix humain elle sera achetée.

Et c'est là, peut-être, la seule leçon morale que l'Histoire autorise : ce sont toujours les peuples qui paient le prix des erreurs de leurs dirigeants. Les Ukrainiens, les Palestiniens, les Iraniens, les Yéménites – tous ces peuples qui souffrent aujourd'hui de guerres qu'ils n'ont pas choisies, pour des calculs de puissance qui les dépassent.

L'Équation de l'Histoire avance. Elle n'attend pas la sagesse des hommes. Elle se nourrit de leur démesure.

Medjdoub Hamed,
Chercheur en économie mondiale,
Relations internationales et Prospective

 



11 réactions


  • Com une outre 13 mars 10:50

    Bizarre de croire que l’Histoire est une entité autonome. Non, elle n’est que le résultat constaté et interprété des actions des hommes, simplement. Et elle ne fait pas de prospectives non plus, elle s’alimente au quotidien des évènements réels.


    • Joseph Joseph 14 mars 22:15

      @Com une outre
      J’ai plutôt l’impression que l’auteur tend à montrer que l’histoire est porteuse de leçons que certains ignorent, si ce n’est pouvoir les ignorer ou encore ne pas vouloir les voir.


  • Étirév 13 mars 11:20

    L’équation de l’Histoire… depuis la suppression de l’Ordre des Templiers.
    Depuis la fin du Moyen Âge, un changement considérable s’est produit dans la direction donnée à l’activité humaine.
    Ce changement est le résultat direct de la mentalité des peuples Anglo-Saxons. Celle-ci se confond avec l’esprit antitraditionnel, en lequel se résument toutes les tendances spécifiquement modernes.
    Ce n’est pas que cet « état d’esprit » antitraditionnel soit entièrement nouveau ; il a déjà eu, par le passé, des manifestations plus ou moins accentuées, mais toujours limitées, bien qu’aberrantes, et qui ne s’étaient donc jamais étendues à tout l’ensemble d’une civilisation comme elles l’ont fait en Occident au cours de ces derniers siècles.
    Par conséquent, ce qui ne s’était jamais vu jusqu’ici, c’est une civilisation édifiée tout entière sur quelque chose de purement négatif, sur ce qu’on pourrait appeler une absence de principe ; c’est là, précisément, ce qui donne au monde moderne son caractère anormal, ce qui en fait une sorte de monstruosité.
    Précisons avec l’« Encyclopédie de l’Histoire du Monde », que le terme d’« Anglo-Saxon » n’a, à l’origine, rien à voir avec une quelconque appartenance ethnique, et ne désigne que ceux qui avaient émigré des territoires germaniques vers l’île de Bretagne ; il semble (d’après cette encyclopédie) n’avoir été utilisé principalement qu’après 1066 et la conquête normande de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant et ses « compagnons », dont les futurs hauts barons anglais dont nous reparlerons.
    Avec le XVIIIème siècle (18=6+6+6), écrit Bertrand Acquin, est soudain apparue une fissure dans le continuum, par l’émergence d’un principe de « révolte » contre la société traditionnelle en vue de provoquer une « rupture », processus en germination depuis le XVIème siècle dont la progression sur le terrain peut se schématiser par une équation « rampante » dominée par la lettre « R » qui est, précisément encore, la 18ème lettre de l’alphabet (6+6+6) : Révolte -> Rationalisme + Réforme (à laquelle on pourrait associer la Renaissance) + Révolution = Rupture.
    Dans l’écriture primitive, rappelons que la lettre « R » est le signe du mouvement, c’est l’emblème de l’homme ; la lettre « S » est le signe de l’Esprit, c’est l’emblème de la Femme. Rappelons encore que le Mouvement (élément humain) est une série de déséquilibres. L’équilibre ne peut se réaliser que si le Mouvement est compensé par l’Esprit (élément divin). Ainsi, ces deux principes inverses peuvent s’harmoniser l’un l’autre par le fait même de cette compensation. Aussi, lorsque ces deux principes sont unis, ils forment un splendide et magnifique « Royaume » de bien, parfait et infini, plein de joie sainte et de douceur. Mais lorsqu’ils se trouvent séparés, ils deviennent deux mondes distincts : l’un demeure sombre, froid, sauvage, dur, amer, tourmenté et l’autre, malgré tout, conserve son caractère aimable, doux, charmant et saint.
    C’est dans cette « Séparation » que l’on trouve l’origine du Mal. Et faisons remarquer que le mot « Diable » (de « dia-bolos » ou « dia-ballein ») signifie « celui qui désunit », « le diviseur ».
    Les constantes humaines, qu’elles soient individuelles ou sociales, et qui, néanmoins, étaient encore la « norme » au cours des derniers siècles, quelles qu’aient pu être leurs mutations dues à l’évolution de l’humanité, sont à présent devenues hors normes ; la nouvelle « normalité » étant désormais constituée par ce qui jusqu’alors était précisément considéré comme anormal ou inhabituel.
    Aujourd’hui, cette banalisation de l’anormalité, c’est-à-dire de tout ce qui est contraire à l’ordre juste des choses, est le signe majeur de la perte du sens des valeurs les plus élémentaires.
    Ceci représente un véritable séisme dans le devenir de l’humanité, car, même si aujourd’hui encore il subsiste, du moins en façade, des coutumes, des institutions ou des comportements qui semblent indiquer qu’il n’y aurait pas rupture mais simple évolution, lorsqu’on quitte les « avenues » pour prendre les « ruelles transversales » on s’aperçoit que la partie postérieure desdites façades ressemble à ces reconstitutions de villages de western recréés par Hollywood où tout n’est que trompe-l’œil, puisque les « Saloons », les « Banks » et autres bureaux de « Shérifs » ne sont que des décors en carton-pâte soutenus par des étayages dressés sur des « terrains vagues » le plus souvent envahis par les « mauvaises herbes » et parsemés de « déchets » ou d’« immondices ».
    De l’inconnu à l’Un connu…


  • Thot Thot 13 mars 11:33

    J’ai fait l’effort de vous lire en entier, ce qui n’est pas une mince affaire, mais quasiment à chaque paragraphe, on se demande : « mais vers quoi veut-il nous emmener ? ». 

    Vos conclusions sont assez floues, donc la démonstration finalement échoue temporairement à vraiment nous convaincre que vos prémices sont vraies, même si j’aurais tendance à les croire vraies par ouverture d’esprit.

    Ce qui m’intéresserait en tant que membre d’agoravox un peu rationnel sur les bords, c’est de savoir si votre systéme de pensée permet de faire des prédictions et si c’est falsifiable.


    • Thot Thot 13 mars 12:17

      Il y a une différence entre considérer la ruse de la raison pour anticiper quelque chose qui nous arrange (par exemple la paix, la chute du macronisme ou d’un impérialisme etc.) et une analyse plus rationnelle de l’histoire qui pousse à considérer que rien ne va fondammentalement changer pendant les prochaines années. Les modifications peuvent se faire petit à petit sans crier gare, tout en valorisant les nouvelles technologies.

      Il est possible que les ruses de la raison aident, mais en sous-marin.

      Par exemple, pendant la Covid, beaucoup ont pris conscience de la corruption qui entoure la question de la santé. Cela aura forcément de conséquences, même si cela reste discret en apparence.


  • Parrhesia Parrhesia 13 mars 12:08

    Bonjour Hamed.

    Je vous cite :

    >>> croire que l’Histoire obéit aux volontés des hommes qui la font. <<<

    Ou encore :

    >>> une logique profonde qui se déroule à travers les acteurs, sans qu’ils en aient conscience, transformant leurs ambitions, leurs erreurs et leurs violences en étapes d’un processus qui les dépasse. Les dirigeants croient conduire l’Histoire ; en réalité, ils en sont les instruments.<<<

    Ou encore :


    >>>Ce que l’Équation de l’Histoire nous demande... Etc.<<<

     Est-ce que je me trompe ou bien retrouvons-nous dans votre article une forme de la théorie augustinienne de la prédestination qui s’appliquerait finalement aux états comme aux hommes ! 

    Ce qui serait d’ailleurs profondément logique.

    Néanmoins, qu’une théorie de la Prédestination soit d’origine Augustinienne ou autre, et sans que je la conteste de manière véhémente, il n’en reste pas moins qu’elle contribue à minorer la responsabilité humaine dans toute entreprise volontaire criminelle et autre créations de champ de ruine à des fins dominatrices et/ou tyranniques.

    Une approche de toute forme de « Prédestination » est donc également de nature à contrarier le cours de toute justice humaine à ambition respectable, volonté sociologique qui existe aussi, de façon aussi imparfaite que ce soit.


  • Jean Keim Jean Keim 14 mars 08:00

    << La stratégie américaine n’est pas de planifier les révolutions dans leurs détails – c’est d’orienter les transitions, de choisir quoi laisser brûler et quoi éteindre, de transformer le chaos en opportunité stratégique. Les États-Unis ne créent pas le feu ; ils décident de qui aura le droit d’utiliser les extincteurs. >>

    Erreur ! Les USA au besoin créent le feu, sinon ils se contentent de l’attiser.

    La guerre est avant tout pour les Etats-Unis une activité économique prépondérante, probablement la première ; les USA sont le premier producteur d’armes au monde et de loin, seulement ce n’est pas tout de concevoir et de fabriquer des armes, encore faut-il les vendre, donc de fomenter et/ou d’alimenter les lieux de conflits.

    Tout le reste comme les savantes analyses géopolitiques ne sont finalement que du verbiage.

    Il est à noter que ce sont les egos des dirigeants qui finalement, dans leur démesure, font capoter les conflits après les avoir allumés.


    • Hamed 14 mars 20:52

      @Jean Keim

      Votre analyse sur l’aspect industriel de la guerre a beaucoup de sens, et e crois que vous y êtes dans votre terme « capoter ». A mon sens, elle rencontre une limite physique dès lors qu’elle touche au seuil nucléaire. C’est là que votre concept de « capotage par l’ego » prend une dimension véritable de ce qui peut arriver.

      L’Iran actuel est un « État du seuil ». Si la stratégie américaine, poussée par l’hubris des dirigeants, consiste à acculer Téhéran par un conflit direct, le risque n’est plus seulement un bourbier à l’irakienne. Le risque est l’essai-surprise : le passage instantané de l’Iran au statut de puissance nucléaire déclarée. Et tout laisse penser que ’Iran est préparé avec stock de 428 kg d’uranium enrichi, et encore ce n’est que ce que l’Iran déclare. Et ce stock lui permet de produire plusieurs bombes nucléaires, en une à deux semaines. Ce sont des annonces d’experts internationaux.  

      Dès cet instant où le seuil est franchi , le « jeu » s’arrête et les masques tombent :

      1. Pour Israël : Sur un territoire de 20 000 km², une seule frappe équivaut à une annihilation totale. La survie même de l’État imposerait aux États-Unis de demander une fin de guerre en urgence absolue.
      2. Pour les USA : Le passage au nucléaire d’un acteur comme l’Iran marquerait le capotage définitif de la doctrine du « chaos géré ». On ne gère pas un incendie atomique comme on gère une guérilla asymétrique.

      D’où ma question pour prolonger votre réflexion :
      Avez-vous intégré ce cas de figure dans votre vision du « capotage » ? Si les egos des dirigeants allument ce brasier-là, ne pensez-vous pas que c’est l’ensemble du système militaro-industriel qui finit par s’autodétruire, l’extincteur devenant soudainement dérisoire face à la survie atomique ? Est-ce, selon vous, le point de rupture où l’Équation de l’Histoire reprend brutalement le dessus sur le profit ?


    • Jean Keim Jean Keim 15 mars 07:18

      @Hamed

      Faire une analyse de la situation de la guerre en Iran, voire une analyse géopolitique comme on dit, n’est pas de ma compétence, de plus je ne veux pas émettre un avis glané ça et là au gré des médias (au sens large).

      Néanmoins peut-on attendre d’égo surdimensionnés qu’ils soient rationnels ? Peut être que les dirigeants plus ou moins religieux de chaque camp se pensent placés sous l’égide d’eux-mêmes ou du dieu tutélaire de leurs croyances. Le pouvoir corrompt tout et fabrique des entités qui ont oublié leur humanité.

      Toutefois il y a un élément important à prendre en compte, les USA n’ont pas connu de guerres modernes sur leur territoire ce qui peut leur faire croire à une forme d’impunité...

      Je vais vous dire un secret (de polichinelle), ce sont toujours des déments qui déclenchent des guerres.


    • Jean Keim Jean Keim 15 mars 08:03

      Néanmoins tout le monde connaît l’histoire de la poule aux œufs d’or, tout détruire et tuer tous le monde au cours d’une guerre ne serrait pas rentable pour l’avenir.


    • Hamed 15 mars 14:43

      @Jean Keim
      Vos réponses, sincérité et impartialité. Vous comprenez bien le monde ; malheureusement, il est ainsi le monde. Et on doit tenter de le décortiquer. Merci, Jean.


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