mercredi 15 août 2018 - par Ariane Walter

La mort fatale

 

Des millions et des millions d’hommes meurent tous les jours dans une ignorance et une indifférence totale. Seuls les morts que nous aimons ont le pouvoir de nous arracher aux petites certitudes de nos vies en labourant nos cœurs. 

Mais pas seulement. 

Les catastrophes, comme celle, hier, du pont de Gênes, savent aussi nous ronger.

Quelle fatalité !

Il y a ceux, qu’il s’agisse des tours du 11 septembre, du tsunami de Thaïlande, de tous les tremblements de terre, des horribles attentats de Nice ou de Paris, qui étaient là un jour avant, une heure avant et qui ressentent leur survie non comme une joie mais comme une angoisse. (À ce sujet notons que l’étymologie d’ « angoisse » est le latin « angustia » qui signifie « défilé dans la montagne ». Et tout à coup, en effet, notre cœur est comme serré entre des montagnes de pierre où se cache l’invisible ennemi. 

Il y a dans ces terribles accidents une réflexion sur ce que nous appelons : « la fatalité ».

On croit bien faire. On prend la mauvaise décision. Et ce qui est tapi au bout du chemin, c’est la mort. Ainsi, tu décides de prendre la route plus tôt pour éviter des encombrements. Tu es mort. Au moment de sortir de chez toi, tes clefs de voiture t’échappent, tu te baisses pour les ramasser, elles glissent encore de tes doigts, tu as perdu quelques secondes, rien que quelques secondes, quelqu’un loin de chez toi se prépare aussi. Tu es mort. Tous tes amours, tous tes projets, toute ton histoire sont au néant.

Ce sont ces pensées qui nous rongent quand nous apprenons une catastrophe qui a foudroyé tant de personnes en même temps et dans une conscience de leur fin qui est le poison de l’idée. Car la voiture qui glisse vers l’abîme, la main qui se tend vers les enfants ou les amis qui crient, combien d’éternités durent ces secondes-là ?

Sommes-nous voyeurs cherchant à descendre au fond des enfers des victimes comme si cela pouvait nous sauver ? Comme si épouser leur deuil était une façon d’échapper au nôtre ? Toujours rôde au-dessus de la tête d’Eschyle l’aigle qui, un jour, lâchera la tortue qui le tuera.

 Et nous lisons et relisons ces témoignages qui, tout à coup, révèlent des noms, des visages, des histoires terribles. Telle famille qui allait à la plage, telle autre qui partait en vacances, comme si l’injustice était encore plus criante. La joie décapitée. L’amour enterré sous des tonnes de gravats. 

Lors des évènements du tsunami de Thaïlande, que d’heures passées à regarder ces terribles vidéos, une histoire m’avait particulièrement frappée. Celle d’un grand-père offrant ce voyage à toute sa famille. J’imaginais la joie que cette décision avait fait naître, les hésitations au moment de choisir l’hôtel et soudain la décision pour celui-là justement, si beau, en bordure de plage, si exotique. Tous morts dans cette terrible conscience de la mort qui est peut-être ce qui nous étouffe le plus car nous la vivons un peu pour nous et pour les nôtres. 

 

Depuis des années, une pièce a beaucoup de succès à Paris et dans le monde entier. C’est « Le porteur d’Histoire » d’Alexis Michalik. La première phrase de la pièce est :

 « Qu’est-ce qu’une histoire ? ».

 Et voilà tous les spectateurs qui sont happés par ce mot « histoire » et ne vont rien lâcher de leur intérêt car ils sont, comme les enfants qu’ils étaient , comme les rêveurs que nous sommes chaque nuit, plongés dans ces histoires qui ont un début et une fin, ce qui nous sauve de la nôtre.

Car, quand nous sommes dans l’ombre d’une salle de spectacle, face à la lumière d’une scène où des histoires nous sont contées, nous sommes comme ces esprits, penchés sur nos vies dans l’ombre du néant, et se repaissant de nos émotions comme nous de mets délicieux. Il y a les esprits qui aiment les larmes, il y a ceux qui aiment le rire. Du moins sont-ils éternels, mais privés d’espace, de temps, de circonstances dont ils ne peuvent plus être acteurs mais seulement spectateurs.

C’est sans doute un grand privilège d’être acteur de cette vie. 

Voilà pourquoi ces tristes fins, qui n’ont rien à voir avec les fins merveilleuses des pièces de théâtre où les morts se relèvent et saluent, bercés d’amour et d’applaudissements, nous ravagent silencieusement.

Car à qui en parler sans déroger à la pudeur et au courage du silence ? 

Voilà, je l’ai fait. 

Bien à vous.



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