samedi 14 avril 2018 - par Stratediplo

La paix est une chose trop sérieuse pour ne la confier qu’à des civils - Gal Antoine MARTINEZ

Par cette lettre ouverte rédigée dans l'urgence ce vendredi 13 avril au soir et diffusée en son nom, le Général (2s) Antoine Martinez appelle le président Macron à revenir à la raison et à renoncer aux frappes contre la Syrie.

Face aux récents développements de la situation sur le terrain en Syrie et à l'emballement de déclarations intempestives et irréfléchies pour certaines, on ne peut que s'indigner de l'égarement et de la perte de réalisme et de responsabilité manifestés par des dirigeants politiques, à la tête de grands pays, guidés par des intérêts tout autres que ceux liés à la nécessaire réduction des tensions dans le monde. Ce faisant, par leur manque de lucidité, leur incapacité à retenir les leçons pourtant récentes de l'histoire, leur absence de vision globale, voire leur refus d'analyser les conséquences probables de leurs décisions, ils jouent les apprentis-sorciers en favorisant l'émergence d'un conflit beaucoup plus large et en mettant en danger la vie de leurs propres citoyens, en l'occurence les citoyens européens les plus exposés aujourd'hui.

Le président de la République serait donc bien inspiré d'éviter de répéter l'erreur de son prédécesseur qui, en 2013, plus téméraire que ses homologues américain et britannique, pensait tirer de nombreux bénéfices en frappant la Syrie. Chacun se souvient de l'épilogue : la France, isolée, était contrainte de renoncer après les défections du Royaume-Uni et des Etats-Unis dues à l'opposition manifestée par leurs parlements respectifs. Rien n'indique d'ailleurs, à ce stade, que le même scénario n'est pas en voie de se répéter. Cette fois, le renoncement aux frappes serait cependant plus contre-productif et désastreux en termes de crédibilité non seulement nationale mais internationale pour le président français qui se rêvait en « leader » de l'Europe. Il en sortirait affaibli et la France perdrait en influence. Mais plus les frappes annoncées et censées être effectives quarante-huit heures après l'incident sont retardées, plus s'installe l'hésitation qui alimente le doute non seulement sur la volonté de les exécuter mais sur leur légitimité.

Cela dit, quelques points doivent être rappelés à tous ces va-t-en guerre, dirigeants politiques, mais également tous ceux de la société civile partisans de l'ingérence et de l'intervention militaire pour des raisons présentées comme humanitaires.


1. L'invasion de l'Irak en 2003 par les Etats-Unis, décidée unilatéralement, en violation du droit international, sans mandat de l'ONU, en ayant menti à la communauté internationale sur l'existence d'armements de destruction massive, a complètement déstabilisé le pays, créé le chaos et favorisé l'expansion du terrorisme islamique et est à l'origine de la création de l'Etat islamique.
2. L'action de la France en Libye en 2011 a eu les mêmes conséquences, à savoir la déstabilisation complète du pays. Cette déstabilisation est à l'origine de l'expansion du terrorisme islamique et surtout, après la création de l'Etat islamique en juin 2014, de l'attaque sans précédent subie par les peuples européens avec l'invasion migratoire déclenchée à l'été 2015.
3. La décision de déstabiliser la Syrie est l'une des conséquences de ce qu'on a appelé le « printemps arabe ». Celui-ci est né en décembre 2010 en Tunisie, s'est propagé dans l'ensemble des pays arabo-musulmans et a conduit à l'arrivée au pouvoir des islamistes avec des résultats différents d'un pays à l'autre. A ce moment-là, la Syrie représentait le seul pays majoritairement musulman vraiment laïque dans la région. C'était insupportable pour certains. Dès le début de l'année 2011, des émissaires de l'Arabie saoudite et de la Turquie exigeaient du président syrien des changements dans sa gouvernance et dans ses orientations politiques pour favoriser les islamistes. Et c'est son refus qui est à l'origine de la déstabilisation de son pays organisée par ces soutiens des islamistes.
4. Dans le chaos organisé en Syrie, la France a armé des islamistes dans le but de faire tomber le régime syrien. Souvenons-nous : « Al-Nosra fait du bon boulot » (Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères). Au sein de la coalition conduite par les Etats-Unis, la France, suivant aveuglément ces derniers, a appliqué par ses bombardements aériens une stratégie visant à maintenir un conflit de bas niveau pour donner l'impression que la coalition combattait l'Etat islamique, mais en réalité pour affaiblir le président syrien et le faire tomber. C'était l'obsession des présidents français et américain. Ils ont échoué évitant ainsi qu'après la mainmise des islamistes sur la Syrie, ces derniers s'attaquent à la Jordanie et au Liban ce qui aurait entraîné massacres et exode de millions supplémentaires de réfugiés. Depuis l'intervention russe, la situation s'est inversée à l'avantage du président syrien dont les forces armées reprennent progressivement le contrôle du pays.

Les forces syriennes n'ayant eu, objectivement, aucun intérêt à utiliser des armes chimiques, le 7 avril, dans le secteur de la Ghouta libéré à 95 %, on peut raisonnablement accepter l'hypothèse d'une manipulation et, au moins, tout faire pour obtenir la vérité.

C'est pourquoi le président de la République devrait être moins péremptoire dans ses affirmations marquées par le sceau de la certitude et plus prudent dans sa détermination affichée de vouloir punir le président syrien. Car son affirmation selon laquelle il détiendrait la preuve d'utilisation de gaz par les forces syriennes pourrait être qualifiée de mensonge, qui, s'il se vérifie, porterait atteinte à la fonction qu'il incarne et à sa crédibilité personnelle. Il est légitime de se poser la question dans la mesure où même les Etats-Unis, malgré les déclarations de leur président, semblent désormais moins pressés pour lancer des frappes de représailles. Le secrétaire d'Etat à la Défense vient, en effet, de mettre en garde contre une frappe sur la Syrie et a demandé la recherche de « plus de preuves de l'attaque chimique présumée du 7 avril ». Il avait d'ailleurs reconnu, quelques jours plus tôt, n'avoir aucune preuve et s'appuyer sur les seuls témoignages des médias et réseaux sociaux qui rapportaient que « le chlore aurait été utilisé ». Enfin, il met en garde contre l'escalade qui pourrait conduire vers un « conflit plus large entre la Russie, l'Iran et l'Occident ».

Il y a donc un risque sérieux de provoquer l'irréparable car des frappes sur des objectifs ou des cibles des forces armées syriennes au sein desquels opèrent des Russes ou des Iraniens ne resteront pas sans réponse de la part de la Russie et de l'Iran. Il faut bien comprendre que dans le rapport de force engagé dans une crise, la gesticulation est un des outils utilisés par la diplomatie et est envisageable lorsque la force militaire qui la seconde est dissuasive. C'est le cas pour les Etats-Unis. Mais cette gesticulation, lorsqu'elle repose sur des déclarations comme celles diffusées par les tweets du président américain est dangereuse à double titre : elle perd de son crédit (on ne s'adresse pas à la Russie comme à la Corée de Nord), mais d'un autre côté, elle engage son auteur. On ne peut pas envisager – ce serait inacceptable – que la seule raison d'une frappe sur la Syrie repose sur le refus de perdre la face après des déclarations complètement stupides.

Il est donc urgent que le président de la République qui s'est piégé en s'alignant hâtivement sur les Etats-Unis, choisissant ainsi le camp de la guerre, revienne à la raison et décide de renoncer à ces frappes, qui, en raison du manque évident de preuves sur l'emploi d'armes chimiques, ne sont pas justifiées. Il serait, en outre, souhaitable qu'il l'annonce rapidement avant d'être le dernier à le faire, le scénario de 2013 étant en train de se réaliser. S'être retranché derrière un devoir moral pour motiver ces frappes constitue une aberration et précisément une faute morale et politique. On ne s'engage pas dans des actions militaires punitives, même et surtout avec des alliés, sans disposer de moyens ou de sources propres pour valider l'information, ce qui permet la prise de décisions de façon indépendante et donc en toute connaissance de cause.



111 réactions


    • arthes arthes 14 avril 2018 23:02

      @Aita Pea Pea
      Oui mais pour cela, n’ a t il pas fallu que tu hypothèques ton manoir en Ecosse, ta villa en Floride et ton duplex dans le 16ème ????

      Si la réponse est oui, c’est de la perversion

    • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 14 avril 2018 23:27

      @arthes

      J’ai vendu ma 500 XT et ça m’a troué l’cul...putain de bécane ! Na .


    • Roubachoff 15 avril 2018 06:13

      @Fergus

      Très drôle, vraiment. Les procès pour délits d’opinion se multiplient, des pauvres types maladroits se font écrabouiller par des procédures d’urgence, la censure se répand comme une peste sur internet, mais notre grand oracle multidisciplinaire n’y voit que du feu. C’est vrai qu’avec ses opinions toujours modérées, équilibrées et pleines de sagesse, il ne risque pas grand-chose, à part se casser un ongle en ratant une touche de son clavier.


    • Roubachoff 15 avril 2018 06:28

      @Fergus

      Le « peuple » se fichait comme d’une guigne du programme de Macron. Si j’ai voté aux deux tours pour ce triste individu, c’était afin d’éviter une (pire) catastrophe avec une Le Pen délirante et incompétente, un Fillon voleur de grand chemin ou (hypothèse très improbable, car il n’avait aucune réserve pour gagner, sauf peut-être contre Le Pen) un Mélenchon parti pour nous refaire le « grand tournant de 1983 » au bout de quinze jours. Parions que je suis loin d’être le seul dans ce cas...

      Ce que racontait ce bonhomme, tout le monde s’en contrefoutait. Aujourd’hui, les syndicats redressent la tête (même la CFDT, c’est tout dire) et presque toutes les catégories sociales (à part les milliardaires) se rebiffent. C’est au moins ça de gagné...


  • malitourne malitourne 14 avril 2018 16:04

    Mon général usez de toute votre influence pour ralentir ce roquet atlantiste de Macron


  • leypanou 14 avril 2018 20:31

    Article déjà obsolète : une des conséquences des attaques aériennes, la destruction du Centre de Recherche Scientifique de Barzeh ici., ici et ici.


    • Stratediplo 14 avril 2018 22:27

      @leypanou
      J’ai déposé cet appel sur Agoravox dès sa réception de la part de l’auteur, deux heures avant le début des frappes dont on ignorait qu’elles auraient lieu cette nuit (certes la visite des enquêteurs de l’OIAC pouvait le laisser supposer), à une heure où tous les futurs commentateurs dormaient, mais évidemment il a fallu plusieurs heures pour qu’un nombre suffisant d’auteurs-modérateurs d’Agoravox en prennent connaissance et approuvent sa publication. Agoravox est un support co-modéré, ou coopératif.


  • grangeoisi grangeoisi 15 avril 2018 11:06

    Donc les Etats-Unis, le Royaume non moins uni, et la France une et indivisible ont donc fait des frappes horribles, sans autorisation du machin, pardon de  l’ONU (ça vous change sacrément la validité de la chose !), contre un centre de production et un centre de stockage d’armes chimiques si on a bien compris.

     

    Diable ! Où sont donc les nuages nocifs qui auraient dû en résulter ? Pas de photos…pourtant voilà bien des bels et bons arguments à commenter aux sauces partisanes des deux camps. Bizarre…

     

    Et ces 71 missiles abattus… ça manque bougrement de photos-preuves, que dis-je de séquences youtubesques…La propagande se perd, se noie, on en oublie l’essentiel !

     

    Supposons que ce cinéma soit un avertissement envoyé à Poutine : t’es allé trop loin mec…bon passons pour la ligne rouge… par contre la région sent trop le pétrole et la géopolitique au Moyen-Orient est une chasse gardée occidentale !

     

    « Conserve ta base navale et ton aérodrome mais pas plus ! ».  Et supposons, je dis bien supposons, que le message ait été très bien reçu, certes avec quelque grimace mais quand on veut se maintenir au pouvoir faut parfois savoir avaler quelques couleuvres.

     

    Trois pays occidentaux qui manifestent ensemble leur mécontentement…du coup en face faut recompter les billes ! Quels sont les alliés de Poutine ? Alexandre Loukachenko, Bachar El-Assad, Ali Khamenei ..à peu près sûrs, Xi Jinping pas du tout, trop à perdre et surtout trop à gagner dans un renversement d’influence. L’opinion publique occidentale semble plus sûre : pas grand monde intéressé par un affrontement, du coup comme d’hab… la propagande va aller bon train : ça va on connaît on a déjà donné et on donne encore.

     

    Mais en qualité  de paix intérieure , pour les dirigeants c’est  beaucoup plus délicat, on connaît les difficultés que rencontrent les trois dirigeants occidentaux, et Poutine…hé oui les Russes sont pour la paix aussi, pas pour des aventures extérieures, eux aussi ont donné, et…  bien plus insidieux il faut tenir compte de l’oligarchie qu’il a fallu mettre en place et restée fidèle  jusqu’ici mais avec une fidélité à la Brutus.

     

    Je pense que d’ici peu une conférence pour la Paix au Moyen-Orient va se mettre en place et comme par hasard va très bien se passer, certes Bachar aura intérêt à se cramponner, mais sur le plan de la géopolitique, avec une épine dans le pied que l’on se gardera bien de lui enlever : les Kurdes.

     

     

     

     


  • zygzornifle zygzornifle 15 avril 2018 13:17

    Je ne sais pas comment sera la troisième guerre mondiale, mais je sais qu’il n’y aura plus beaucoup de monde pour voir la quatrième.

    Albert Einstein

  • Hijack Hijack 16 avril 2018 00:35

    Frappes des soldats de Macron, entendons nous ici ou la ? smiley
    Où ça ... où ça ??? Les ruskofs cherchent encore !!!
    .
    Comme dirait mon directeur artistique  smiley  : j’le savais, j’le savais ... être chef de guerre, ne s’annonce pas ... comme un proooojjjeeeeeet !


  • DACH 16 avril 2018 16:34

    l’auteur a « écrit »="""Il y a donc un risque sérieux de provoquer l’irréparable car des frappes sur des objectifs ou des cibles des forces armées syriennes au sein desquels opèrent des Russes ou des Iraniens ne resteront pas sans réponse de la part de la Russie et de l’Iran.«  »
    =Le résultat est bien sûr autre. Il a des chances d’être plus positif...


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