lundi 2 avril 2007 - par Pelletier Jean

La problématique intergénérationnelle : ne pas se tromper de cible

Christophe Dorigné-Thomson (Paris) a publié sur Agoravox un article intitulé : La problématique générationnelle : le cœur de la présidentielle, qui remet en cause et flèche la responsabilité des « seniors » ou plutôt leur prétendue irresponsabilité à l’égard des « juniors ».

Ainsi écrit-il sans la moindre retenue : « Nos parents nous ont délaissés. Plus nombreux que nous, ils nous ont non seulement imposé leurs rêves et leurs images ...., mais en plus ils nous ruinent jour après jour, prenant tranquillement la retraite que nous allons leur payer et que nous n’aurons pas nous-mêmes. »

Un peu plus loin, toujours avec la même légèreté il proclame : « Le hold-up est complet. » !

Et afin de donner une assise à son propos il est allé chercher la caution d’un intellectuel canadien, Timothy B. Smith, lequel a écrit : « l’Etat providence devient une taxe imposée par une génération plus nombreuse, plus virulente et plus organisée à une génération moins militante, moins nombreuse et plus pauvre".[1]

La sentence est « belle », elle résonne à l’oreille et la syntaxe est juste, mais pour autant cela mérite une dissertation un peu plus soutenue, des nuances, un partage des responsabilités plus juste.

Certes cela décoiffe... Dommage qu’un tel article n’ait pas sollicité plus l’attention des lecteurs d’Agoravox.

Cela s’appelle mettre les pieds dans le plat. Comme toujours dans ce genre d’affaire cela ne donne pas dans la dentelle... Les commentaires non plus !

Personne ne peut nier l’existence d’un fossé générationnel, mais il ne se situe pas bloc à bloc : les jeunes et les vieux. Chez les jeunes, il y a déjà des différences sensibles entre les 30- 35 ans (hé oui, ce sont encore des jeunes !) les 20-25 ans, les ados et les plus jeunes. Les amalgamer tous dans un même ensemble est une erreur, en projection, ce n’est pas tout à fait le même monde qui les attend et les mêmes conséquences économiques qu’ils supporteront. L’application de la pyramide des âges de plus n’est pas parfaitement transposable et surtout lisible, car les prévisionnistes n’ont pas la capacité d’anticiper les phénomènes de croissance (ni de réchauffement climatique !) sur d’aussi longues périodes

Et par ailleurs, tous ces jeunes à des âges aussi différents n’ont pas subi avec la même intensité les transformations de la société numérique et ultralibérale. Ils n’entretiennent pas la même relation avec la notion de solidarité non plus. J’ai donc un peu de mal à raisonner bloc contre bloc, jeunes contre vieux.

C’est une antienne dont il faut se méfier.

Pour les « vieux » c’est encore pire : pensez-vous que les 75-90 ans soient dans le même rapport que vous décrivez avec les plus jeunes générations, que les 45-55 ans (dont je fais partie) ?

Non bien sûr !

Il y a un véritable problème qui s’installe insidieusement sur le rapport des actifs et des inactifs, sur la rémunération et l’accès au travail. Nous avons le taux d’emploi des seniors le plus bas d’Europe et pour ma part je vois, et mon âge de départ à la retraite reculer dans le temps, et le montant de ma future retraite diminuer. Et je suis de la « rock génération » que vous décrivez et qui pour autant ne délaisse pas les formes plus actuelles de la musique.

Dans sa citation, Timoty B. Smith met bien l’accent sur « une génération plus nombreuse, plus virulente et plus organisée », plus nombreuse, c’est assez mathématique, le baby boom étant passé par là . Plus virulente est un adjectif qui raccourcit considérablement ce qui a été mis à l’œuvre en « virulence » par cette génération qui va au-delà des baby boomers ; je fais référence et cite mon ami Guy Martin, républicain en l’âme qui a écrit : « Les digues élevées par le conseil national de la résistance dans son programme du 14 mars 1944 contre les fascismes, et au plan international ce que l’humanité avait construit au lendemain de la guerre comme institutions pour se protéger de ses penchants naturels à l’égoïsme et à la cupidité, monstrueux dans leurs développements extrêmes, sont à la veille de la rupture ».

Je cite simplement une proposition du CNR parmi tant d’autres :

« L’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie ».

Et c’est ce programme qui a été établi en France à la Libération, instaurant la Sécurité sociale, le régime de retraite par répartition, la création des comités d’entreprise, etc.

Somme toute le legs n’est pas si mal et tout n’est pas à jeter dans l’héritage. L’Europe, 50 ans après le traité de Rome, a instauré une période de paix, elle a recyclé en démocraties européennes des ex-démocraties populaires qui n’avaient de populaires que le nom.

Ce sont toutes ces conquêtes qui sont menacées aujourd’hui, à la veille de la rupture comme l’écrit Guy Martin. Le sont-elles par l’indifférence des jeunes générations ou par ce que Timothy B. Smith appelle « une génération moins militante, moins nombreuse et plus pauvre » ?

Certes les jeunes générations sont moins nombreuses, plus pauvres cela reste à prouver au regard du niveau de vie avant-guerre et après-guerre et jusque dans les années 60 qu’ont connu mes parents (jeunes à cette époque) ou mes grands parents.

Moins militantes, on le vérifie tous les jours et pour autant il ne me vient pas à l’esprit de leur faire porter la responsabilité des « ruptures » en cours sur le champ des acquis sociaux, économiques et politiques.

En tentant d’opposer aussi artificiellement des « jeunes » et des « vieux » qui n’existent pas en tant que tels - ce sont les pures figures abstraites d’un raisonnement simpliste et archaïque -, vous occultez les forces de l’ultralibéralisme qui sont au travail dans la société, qui déplacent au fil du temps la clef de partage des revenus du travail associé au capital au profit de plus en plus grand des actionnaires et au détriment des revenus des travailleurs.

Vous stigmatisez une opposition intergénérationnelle et pas un mot n’est prononcé sur les mécanismes à l’œuvre de la mondialisation et du capital partis à l’abattage des conquêtes sociales.

C’est sans doute ce qui explique que « votre génération » (je vous renvoie le compliment) est si souvent absente des luttes, car l’oppression n’a jamais été aussi grande, la « mise en danger » permanente et encore à venir des travailleurs est énorme. La peur est la muselière la plus puissante qui soit. Lorsqu’elle est à l’œuvre, elle contraint au silence et à la soumission les jeunes et les vieux, unis dans une même souffrance.

Allez, assez de ressentiment sur les vieux (vos frères et sœurs ainés, vos parents, grands-parents et arrières-grands-parents !) ... cherchez un peu mieux, je pense que vous n’aurez aucun mal à trouver les véritables causes à vos maux sociétaux



[1] - La France injuste (Éditions Autrement, 2006), Timothy B. Smith - Canada.



5 réactions


  • Le furtif (---.---.96.112) 2 avril 2007 13:30

    Bonjour

    Les generations « venantes » ne tiennent pas ce discours velléitaire mais on leur prête.

    Qui ?

    Des gens qui seraient plutôt dans nos âges, excédés par la lenteur de l’histoire n’allant pas assez vite à leur gré dans le sens d’une destruction complète des acquis de la libération....

    La destruction du statut de 1950 de la fonction publique est leur cible du jour....Le malheur vient de ce que des gens sont hostiles à ce statut qui devraient le défendre ....Tout comme, rappelez-vous les surprenants partisans du plan Juppé avant que les massives manifestations viennent renvoyer Lui et son plan là où ils méritaient d’aller....Rappelez vous Barcelone.

    En toute franchise je ne vois pas le jeu de mot entre

    • ancienne
    • et antienne qui serait plus juste ici...mais qui connait Aragon aujourd’hui ?

    Je ne vous relirai que ce soir...Il faut qu’je vas bosser...Mes élèves apprécient assez peu que je leur dise, quand ils se conduisent un peu trop comme dans un centre aeré....Vous feriez mieux de bosser pour passer votre diplôme .Cela vous permettra de mieux cotiser pour payer ma retraite que vous paierez de toute façon....

    J’aime bien les faire enrager....Les Djeuns !

    Cordialement

    Le furtif


    • Pelletier Jean Pelletier Jean 2 avril 2007 22:42

      @ le furtif,

      Oui je pense que pour l’essentile vous avez raison, toutefois comme l’atteste l’article pour lequel j’ai ressenti le besoin de faire une mise au point ... il est quelques jeunes « organisés » qui ressentent le besoin d’avancer, si je puis dire, cette étrange théorie ... Guerre générationnelle,


  • (---.---.162.15) 2 avril 2007 15:45

    Globalement, je partage vos propos. Quand on a connu le grand fossé générationnel de 1968, on trouve accessoires les conflits inter-générations d’aujourd’hui...

    Am.


  • Antoine Vielliard (Saint-Julien-en-Genevois) Antoine Vielliard 2 avril 2007 23:53

    Il est bien évident que l’appelation « jeunes » et « vieux » est simpliste. C’est une généralisation un peu hâtive. Mais dans tout raisonnement il y a cette part d’apriori qui permet d’apréhender la complexité du monde pour pouvoir raisonner.

    Mais pourtant sur le fond vous ne répondez à aucune des accusations.

    Je rencontrais récemment une femme qui aura 60 ans dans 6 mois et qui venait de se renseigner sur sa retraite. Elle venait d’apprendre le montant honteusement dérisoire de sa retraite. Je partageais avec compassion son angoisse. Mais pourtant je l’interrogeais sur sa réponsabilité : pourquoi ne pas se préoccuper de sa retraite alors que le trou du système des retraites fait la unes des journaux depuis 1988 ? Pourquoi calculer sa retraite seulement 6 mois plus tôt ? enfin je l’informais qu’aussi choquante que soit la réforme fillon elle ne permettait toujours pas d’assurer le financement des retraites des plus jeunes. Elle part alors dans un grand éclat de rire : « c’est vrai vous vous n’allez vraiment rien avoir » ! ce qui vraisemblablement ne la préoccupait pas.

    Le montant des dettes publiques et engagement correspond à 80000 euros par famille. Tout celà alors que l’Etat réduit au maximum toutes les dépenses d’investissements. ce déficit est le fait de dépenses courantes. Pour donner une image familière, c’est un peu comme si vos parents avait contracté un emprunt immobilier de 80 000 euros auprès d’une banque, étaient partis en vacances, puis reviennent en vous demandant de rembourser l’emprunt. Qui dans ces conditions adresserait encore la parole à ses parents ? C’est pourtant chiffres à l’appui la situation qui nous est léguée au niveau national. On peut accuser la mondialisation ou tout autre facteur extérieur. On peut aussi discuter de qui est jeune ou qui est vieux mais celà n’exhonère en rien de vos responsabilités. De nombreux autres pays européens ne sont pas dans cette situation honteuse.

    Mais le pire n’est pas tant la situation financière catastrophique. Le pire c’est que vous ne nous laissez même pas gérer notre avenir nous mêmes :où sont les Lindsay owen Jones, les PPDA, les Giscards et Fabius d’aujourd’hui : des jeunes de quarante ans à qui ont confierait des responsabilités ? Non, la France ne fait pas confiance à sa jeunesse : les jeunes c’est sympathiques mais pas très fiables.

    Vous nous avez réduit à l’esclavage du chômage, du remboursement des dettes, de l’absence de retraite.. et vous nous dites, qui est jeunes ? qui est vieux ? et ne nous en voulez pas c’est la faute à la mondialisation ! Je trouve ce raisonnement complètement fallacieux.

    Amicalement,

    Antoine Vielliard


    • Pelletier Jean Pelletier Jean 3 avril 2007 11:01

      @Cher Antoine,

      Et pourtant... j’ai peine à vous suivre sur cette généralisation de la responsabilité des « plus vieux » quant aux différentes faillites du système. Si vous prenez les individus un à un vous verrez que dans leur trajectoires personnelles ils ont subi un système qui les dépassait et sur lequel ils n’ont pas eu de prises. Désolé mais je maintiens mon analyse sur la mondialisation et je vous laisse à votre diabolisation, très injuste’ des gens de ma génération.

      D’une certaine manière en dressant ainsi « les jeunes » contre « les vieux » qui auraient des intérêts contradictoires vous faites le jeu de ceux qui « tirent les ficelles » .. et qui n’ont de cesse de vouloir revenir sur les acquis sociaux au nom du « toujours plus de profit ».

      A travers ce débat qui nous divise on en revient à un débat politique qui n’est pas »intergénérationnel », mais qui est tout simplement le cette fois « vieux clivage gauche/droite ».

      Bien à vous.


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