La problématique intergénérationnelle : ne pas se tromper de cible
Christophe Dorigné-Thomson (Paris) a publié sur Agoravox un article intitulé : La problématique générationnelle : le cœur de la présidentielle, qui remet en cause et flèche la responsabilité des « seniors » ou plutôt leur prétendue irresponsabilité à l’égard des « juniors ».
Ainsi écrit-il sans la moindre retenue : « Nos parents nous ont délaissés. Plus nombreux que nous, ils nous ont non seulement imposé leurs rêves et leurs images ...., mais en plus ils nous ruinent jour après jour, prenant tranquillement la retraite que nous allons leur payer et que nous n’aurons pas nous-mêmes. »
Un peu plus loin, toujours avec la même légèreté il proclame : « Le hold-up est complet. » !
Et afin de donner une assise à son propos il est allé chercher la caution d’un intellectuel canadien, Timothy B. Smith, lequel a écrit : « l’Etat providence devient une taxe imposée par une génération plus nombreuse, plus virulente et plus organisée à une génération moins militante, moins nombreuse et plus pauvre".[1]
La sentence est « belle », elle résonne à l’oreille et la syntaxe est juste, mais pour autant cela mérite une dissertation un peu plus soutenue, des nuances, un partage des responsabilités plus juste.
Certes cela décoiffe... Dommage qu’un tel article n’ait pas sollicité plus l’attention des lecteurs d’Agoravox.
Cela s’appelle mettre les pieds dans le plat. Comme toujours dans ce genre d’affaire cela ne donne pas dans la dentelle... Les commentaires non plus !
Personne ne peut nier l’existence d’un fossé générationnel, mais il ne se situe pas bloc à bloc : les jeunes et les vieux. Chez les jeunes, il y a déjà des différences sensibles entre les 30- 35 ans (hé oui, ce sont encore des jeunes !) les 20-25 ans, les ados et les plus jeunes. Les amalgamer tous dans un même ensemble est une erreur, en projection, ce n’est pas tout à fait le même monde qui les attend et les mêmes conséquences économiques qu’ils supporteront. L’application de la pyramide des âges de plus n’est pas parfaitement transposable et surtout lisible, car les prévisionnistes n’ont pas la capacité d’anticiper les phénomènes de croissance (ni de réchauffement climatique !) sur d’aussi longues périodes
Et par ailleurs, tous ces jeunes à des âges aussi différents n’ont pas subi avec la même intensité les transformations de la société numérique et ultralibérale. Ils n’entretiennent pas la même relation avec la notion de solidarité non plus. J’ai donc un peu de mal à raisonner bloc contre bloc, jeunes contre vieux.
C’est une antienne dont il faut se méfier.
Pour les « vieux » c’est encore pire : pensez-vous que les 75-90 ans soient dans le même rapport que vous décrivez avec les plus jeunes générations, que les 45-55 ans (dont je fais partie) ?
Non bien sûr !
Il y a un véritable problème qui s’installe insidieusement sur le rapport des actifs et des inactifs, sur la rémunération et l’accès au travail. Nous avons le taux d’emploi des seniors le plus bas d’Europe et pour ma part je vois, et mon âge de départ à la retraite reculer dans le temps, et le montant de ma future retraite diminuer. Et je suis de la « rock génération » que vous décrivez et qui pour autant ne délaisse pas les formes plus actuelles de la musique.
Dans sa citation, Timoty B. Smith met bien l’accent sur « une génération plus nombreuse, plus virulente et plus organisée », plus nombreuse, c’est assez mathématique, le baby boom étant passé par là . Plus virulente est un adjectif qui raccourcit considérablement ce qui a été mis à l’œuvre en « virulence » par cette génération qui va au-delà des baby boomers ; je fais référence et cite mon ami Guy Martin, républicain en l’âme qui a écrit : « Les digues élevées par le conseil national de la résistance dans son programme du 14 mars 1944 contre les fascismes, et au plan international ce que l’humanité avait construit au lendemain de la guerre comme institutions pour se protéger de ses penchants naturels à l’égoïsme et à la cupidité, monstrueux dans leurs développements extrêmes, sont à la veille de la rupture ».
Je cite simplement une proposition du CNR parmi tant d’autres :
« L’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie ».
Et c’est ce programme qui a été établi en France à la Libération, instaurant la Sécurité sociale, le régime de retraite par répartition, la création des comités d’entreprise, etc.
Somme toute le legs n’est pas si mal et tout n’est pas à jeter dans l’héritage. L’Europe, 50 ans après le traité de Rome, a instauré une période de paix, elle a recyclé en démocraties européennes des ex-démocraties populaires qui n’avaient de populaires que le nom.
Ce sont toutes ces conquêtes qui sont menacées aujourd’hui, à la veille de la rupture comme l’écrit Guy Martin. Le sont-elles par l’indifférence des jeunes générations ou par ce que Timothy B. Smith appelle « une génération moins militante, moins nombreuse et plus pauvre » ?
Certes les jeunes générations sont moins nombreuses, plus pauvres cela reste à prouver au regard du niveau de vie avant-guerre et après-guerre et jusque dans les années 60 qu’ont connu mes parents (jeunes à cette époque) ou mes grands parents.
Moins militantes, on le vérifie tous les jours et pour autant il ne me vient pas à l’esprit de leur faire porter la responsabilité des « ruptures » en cours sur le champ des acquis sociaux, économiques et politiques.
En tentant d’opposer aussi artificiellement des « jeunes » et des « vieux » qui n’existent pas en tant que tels - ce sont les pures figures abstraites d’un raisonnement simpliste et archaïque -, vous occultez les forces de l’ultralibéralisme qui sont au travail dans la société, qui déplacent au fil du temps la clef de partage des revenus du travail associé au capital au profit de plus en plus grand des actionnaires et au détriment des revenus des travailleurs.
Vous stigmatisez une opposition intergénérationnelle et pas un mot n’est prononcé sur les mécanismes à l’œuvre de la mondialisation et du capital partis à l’abattage des conquêtes sociales.
C’est sans doute ce qui explique que « votre génération » (je vous renvoie le compliment) est si souvent absente des luttes, car l’oppression n’a jamais été aussi grande, la « mise en danger » permanente et encore à venir des travailleurs est énorme. La peur est la muselière la plus puissante qui soit. Lorsqu’elle est à l’œuvre, elle contraint au silence et à la soumission les jeunes et les vieux, unis dans une même souffrance.
Allez, assez de ressentiment sur les vieux (vos frères et sœurs ainés, vos parents, grands-parents et arrières-grands-parents !) ... cherchez un peu mieux, je pense que vous n’aurez aucun mal à trouver les véritables causes à vos maux sociétaux

