La solution fasciste (le parti et… l’armée) en attendant de découvrir la solution prônée par le lieutenant-colonel de Gaulle (13)
Dans le numéro du 5 octobre 1923 de L’Écho de Paris, André Pironneau, futur promoteur avoué et dévoué (1934-1940) d’un De Gaulle prêt au pire, vit l’un des plus grands moments de sa vie de journaliste : le voici en présence de Benito Mussolini… pour le premier anniversaire de la prise de pouvoir musclée du Duce.
Serait-ce le modèle pour la France républicaine tout juste sortie vainqueur de la Grande Guerre, tandis que la révolution d’Octobre (1917) a fait naître l’espoir de temps meilleurs pour toute une partie des classes travailleuses, en Europe tout spécialement ?
À sa façon, Pironneau ne s’en remet pas :
« Je suis assis en face de lui, dans son cabinet de travail, une des salles aux dimensions imposantes de ce palais Chigi, construit par les Aldobrandini, siège, aujourd’hui, du ministère des affaires étrangères. »
Il faut en convenir, ici l’armée n’aura pas tenu le premier rôle. C’est Mussolini lui-même qui tient à le dire à son visiteur :
« L’État seul doit avoir la force armée, et l’armée ne doit pas faire de politique. »
Cependant, il ne faudrait pas se tromper sur le sens de son propos. Dans le régime fasciste, tel qu’il s’est mis en devoir d’en dessiner les grandes lignes, Mussolini est lui-même l’État. Il n’a pas eu à s’appuyer sur l’armée, mais, aussitôt, il s’est, en quelque sorte, saisi d’elle…
« L’armée n’a pas à approuver ou à désapprouver ; elle n’a qu’un devoir : obéir. J’ai fait une révolution politique et non militaire en faveur de l’armée, mais sans elle ; il ne fallait pas qu’elle y prît part ! »
En tant qu’en France, L’Écho de Paris est généralement perçu comme exprimant la pensée du Haut-Etat-major, il y a ici un petit écueil : même s’il est un ancien combattant de la Grande Guerre, Benito Mussolini n’est pas lui-même un militaire… Ces forces d’intervention, il les a trouvées ailleurs, et s’il sait tout ce qu’il leur doit, il ne néglige pas, pour autant, de réserver une place de choix à ceux pour qui, en France, André Pironneau a les yeux de Chimène…
« Mais je ne pouvais dissoudre mes chemises noires ; elles avaient fait, avec moi, la révolution. Je les ai transformées en milices, avec des cadres constitués par des officiers venant de l’armée. »
Parlons chiffres, pour éclairer le paysage fasciste dans ce qu’il aura su mobiliser, à lui tout seul, et sans faire aucun usage de la discipline tout simplement militaire…
« Cette milice est forte, aujourd’hui, de 300.000 volontaires ; elle peut être immédiatement portée à 800.000 par la mobilisation des membres du parti, qui sont tous, en fait, militarisés. »
« Militarisés », commandés, parfois, par des militaires, mais issus de la société civile… Voilà pour la force de manœuvre… Comment trouver l’équivalent dans la France des années vingt et trente… Encore n’est-ce pas là tout, du point de vue de l’effort produit par la seule société civile italienne…
« Le parti contrôle 2 millions d’individus : ses 800.000 membres, 100.000 « Babilla » (jeunes gens de 15 ans), 1 million d’ouvriers syndiqués, dont beaucoup travaillent en France. »
… qui pourraient, peut-être, y diffuser le bon message… À moins que la direction militaire locale ne s’en offusque…
À peine revenu de son éblouissement et rendu à sa solitude, André Pironneau se laisse aller à ses pensées… qu’il nous livre en toute innocence… Et nous consentons à recevoir tout cela en vrac :
« Le soleil étend sur la Ville Éternelle son manteau de pourpre et d’or ; le Janicule, Monte Mario, baignent dans la lumière. Vais-je me laisser prendre à l’attrait du passé ? Non, c’est au présent, à l’avenir, que je songe. Avec sa population de 40 millions d’âmes, ses 8 millions d’émigrés qui ne cessent d’envoyer régulièrement à la mère-patrie le fruit de leurs économies, les 200.000 naissances qui, chaque année, viennent en excédent sur le chiffre des morts, ses territoires dévastés en partie restaurés, ses cheminées qui fument, quelle volonté de vivre anime ce beau pays, fier, sobre et laborieux ! On a pu croire un instant qu’il perdait la tête, mais un homme est venu qui l’a remis dans le droit chemin. Cet homme sort du peuple, et, de ses mains puissantes, dans l’atelier de son père, il a battu l’enclume. Ce sont les destinées de l’Italie qu’il forge à présent. Il a l’intelligence, le bon sens et la mesure ; il a mis sa volonté de fer au service de la Patrie. Que pour sa grandeur, il lui soit conservé ! »
Prolongeons cet émoi dans la direction qui nous intéresse… Et qu’en France surgisse le même prodige !
Mais, puisque L’Écho de Paris nous a déjà si bien servi pour cette remontée dans le temps aux côtés d’André Pironneau, ne pourrions-nous pas poursuivre dans la même direction pour atteindre les comptes rendus qui ont accompagné, en son temps et dans ce même organe de presse, l’accession au pouvoir du… Duce.
Nous y voici. Il s’agit du numéro du 3 juin 1922. Nous y trouvons une note signée : C.
https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k810723v/f1.image.zoom
(De notre correspondant particulier)
« Rome, 2 juin. - La situation peut être envisagée de la façon suivante : d’un côté, les forces fascistes déployées dans le formidable camp retranché de Bologne et qui, difficilement, adopteront l’invalidation d’une dizaine de députés fascistes ; d’un autre côté, les populaires, les socialistes et les nittiens, alliés dans de communes intentions antifascistes.
Au fond de tout cela, il est presque uniquement question du retour de M. Nitti au pouvoir. Les obstacles à ce retour semblent disparaître l’un après l’autre. D’Annunzio n’était pas un des moindres : le voici devenu socialisant. Deux hommes ou deux obstacles restent encore : le duc d’Aoste à la tête de l’armée et M. Mussolini à la tête des fascistes. M. Nitti sera-t-il de taille à les abattre ou à les capturer ? C’est ce que les événements nous diront bientôt. – C. »
Nous le voyons : l’armée se place en parallèle des fascistes… Que sera la suite ?...
Michel J. Cuny

