samedi 19 décembre 2020 - par Jean J. MOUROT

Laïcité et sécularisme

 

Si la laïcité à la Française est une exception dans le monde, de nombreux états, en Occident principalement, ont su plus ou moins officiellement séparer récemment le politique du religieux. Ils se sont sécularisés mais pas vraiment laïcisé pour autant.

Il existe encore, hélas !, de nombreux pays qui, à l’instar du Vatican ou de la République islamique d’Iran, sont de type théocratique, où la religion dominante régit autant la vie publique que la vie privée. En terre d’Islam, quand la Charia est à la base de la législation officielle, il est difficile de penser et de vivre en dehors des dogmes officiellement reconnus – qu’on pense, par exemple, au Mauritanien Mohamed Cheikh Mkhaitir, condamné à mort pour « apostasie » en 2014 et finalement expulsé en France à la suite d’une campagne internationale en sa faveur. Le Pakistan, l’Afghanistan... se définissent comme républiques islamiques. Et dans bien d’autres pays, quand bien-même on tolère d’autres religions que la religion dominante, on inscrit dans la constitution, comme en Indonésie, dans son article 29 que « L’Etat est fondé sur la foi en un Dieu un et unique ».

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En Occident, selon Thierry Rambaud (« Société, droit et religion  », 2012.), « On identifie en général trois modèles de relations entre les cultes et l’État dans l’Europe communautaire  : le modèle des Églises d’État (Angleterre, Danemark, Finlande), les régimes de séparation dits « stricts » (France, Pays-Bas, Irlande) et les régimes dits de « séparation-coopération » (Allemagne, Belgique, Autriche, Espagne, Italie…)  Dans ces derniers – qui se disent pourtant officiellement laïques – les religions bénéficient d’avantages substantiels.  

En Allemagne, l’État est constitutionnellement laïque mais comme on y considère que les religions contribuent à la cohésion de la société, l’État collabore avec de nombreuses organisations confessionnelles. Dans la plupart des Länder, les élèves des écoles publiques ont des cours de religion et les théologiens étudient dans les universités publiques. L’État prélève un impôt au bénéfice des Églises qui financent ainsi leurs dépenses.

En Italie, le nouveau Concordat négocié en 1984 indique que les principes du catholicisme appartiennent au "patrimoine historique du peuple italien". Par ailleurs, l’enseignement des religions, en particulier la religion catholique, reste obligatoire à l’école.  

En Espagne – lÉtat est séparé de l'Église depuis 1978 – l’article 16.3 de la Constitution précise qu’« aucune confession n’aura de caractère étatique. [ Cependant] les pouvoirs publics tiendront compte des croyances religieuses de la société espagnole et maintiendront en conséquence des relations de coopération avec l’Eglise catholique et les autres confessions », l'Église catholique étant reconnue comme celle de la "majorité des Espagnols". L’instruction religieuse est une matière obligatoire à l'école.

Au Portugal, la Constitution affirme la laïcité de l’État. Pourtant le pays a signé un concordat avec le Vatican qui garantit "le caractère exceptionnel des relations entre le Portugal et l’Église catholique". Il organise notamment l’enseignement religieux dans les écoles publiques par les prêtres – par ailleurs rémunérés sur fonds publics comme officiers d’état civil et enseignants – et rzeconnaît la validité civile du mariage religieux.

En outre, bien que l’Irlande ait depuis 1972 cessé de reconnaître un caractère particulier au culte catholique, le système scolaire primaire et secondaire reste principalement organisé sur une base confessionnelle. La Constitution prévoit que l’État doit s’efforcer de contribuer au financement des initiatives privées (confessionnelles ou non) dans l’enseignement primaire, quand l’intérêt public l’exige, sans discrimination. L’instruction religieuse – essentiellement catholique – est intégrée dans les matières laïques.

Quant aux Pays-Bas, si la révision constitutionnelle de 1972 en a fait un état « laïque », l’État continue à favoriser les cultes et un certain communautarisme. On voit bien que la séparation n’est pas pour autant la laïcité !

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Si on franchit l’Atlantique, on constate que la religiosité imprègne autant les sociétés anglo-saxonnes que les sociétés latines.

Dans les sociétés latines, la lutte pour l’émancipation de la tutelle hispanique ou lusitanienne a conduit à une certaine forme de laïcité compatible avec un prégnant sentiment religieux. C’est peut-être le Mexique qui est aujourd’hui le plus laïque de ces pays.

Aux États-Unis, le premier amendement de la Constitution de 1787 demande la séparation de l'Église et de l'État et garantit la liberté de culte. Il n’y est jamais fait référence à Dieu. La devise originelle des États-Unis est "E pluribus unum" ("De plusieurs, nous faisons un"). Les références à Dieu sont cependant omniprésentes dans la vie publique. La référence "One Nation under God"(Une nation sous Dieu) a été ajoutée au serment d'allégeance en 1954 et la devise "In God We Trust"(Nous nous fions à Dieu ») figurant sur la monnaie remonte à 1956, à l’époque de la Guerre froide, en opposition à l'Union soviétique athée et ne renvoient à aucun dieu en particulier. On évoque une "religion civile" constituant un socle spirituel national et assurant une compatibilité entre religion et laïcité mais depuis George Washington, presque tous les présidents des États-Unis ont prêté serment sur la Bible bien que ce ne soit pas exigé par la Constitution.

Au Canada s’opposent anglophones, communautaristes, et francophones, plus sécularistes. Une loi du Québec adoptée le 16 juin 2019, définissant et consacrant formellement la laïcité de l’État dans le cadre législatif actuel et en interdisant le port de signes religieux à certaines personnes en position d’autorité, y compris le personnel enseignant ainsi que les directrices et les directeurs des établissements primaires et secondaires publics, a soulevé un tollé. Cependant , pour le ministre de la Justice du Québec, Simon Jolin-Barrette, « la sécularisation du Québec et la laïcité appartiennent à un long processus débuté dans les années 1800. En Amérique du Nord, cette spécificité autour de la laïcité et de la langue française doit être protégée ».

Ainsi, si la laïcité régresse en certains points du globe, elle demeure un objectif pour de nombreux citoyens dans le monde, comme ces Algériens, tels Tarik Djerroud qui proclame que « la laïcité est une morale dans toute sa splendeur, une valeur qui rend la société vivante et optimiste,[...] une chance pour l’Algérie, l’une des meilleures certainement. Et il n’y a que les rentiers de la religion qui refusent la laïcité, il n’y a que les salafistes, les forces de la décadence en somme pour refuser la sécularisation du droit civil et rendre la foi à la seule appréciation du cœur humain.  »

Aussi, plutôt que de chercher à la laïcité à la Française des « accommodements raisonnables », convient-il de ne pas lâcher prise et de faire en sorte que nous puissions tous vivre en bonne harmonie, indépendamment de nos convictions politiques ou religieuses.

Ne se posera plus alors que la question sociale qu’il faudra bien résoudre pour réellement pacifier notre société. La laïcité n’est pas une panacée mais une condition pour pouvoir vivre ensemble.

 

Jean MOUROT

Sur ce sujet et en complément, on lira avec intérêt le livre collectif initié par J.F. Chalot « Laïcité, une exception menacée, regards croisés sur un principe républicain ».

288 p. 15 € - En vente sur <thebookedition.com> ou chez J.F. Chalot.

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112 réactions


    • L'apostilleur L’apostilleur 20 décembre 2020 11:15

      @L’apostilleur

      Napoléon avait trouvé le bon équilibre entre la religion et les valeurs constitutives de notre culture. 
      La religion retrouvait sa place dans les églises qui couvrent l’Europe et les valeurs chrétiennes consubstantielles de nos sociétés jugées essentielles, y compris par Robespierre opposant à la religion.

      Avec le concordat la religion chrétienne était respectée en ce qu’elle est fondatrice de l’Occident et contributrice de son unité. 

      La loi de 1905 n’aurait pas vu le jour avec près de deux millions d’individus qui placent la charia au dessus des lois de la République. 

      Quand Sarkozy voulait revoir la loi de 1905, il n’avait pas l’intention de convertir les français au christianisme. 


    • Bernard Mitjavile Bernard Mitjavile 20 décembre 2020 12:10

      @Daniel Pinar I Ce passage est encore mieux chante dans le Messie d’Haendel


    • Jean J. MOUROT Jean J. MOUROT 20 décembre 2020 13:02

      @C BARRATIER
      « La Laïcité est d’abord un humanisme large »
      J’ajouterai que cet humanisme peut-être partagé par des adeptes des religions, qu’elles soient déistes ou athées (la Franc-maçonnerie, avec ses croyances et ses rites, est bien une religion, qui n’est pas athée, puisqu’elle reconnaît à l’Univers un « grand architecte ». En revanche, le bouddhisme, le confusianisme, le shintoisme... ne se réfèrent pas à un dieu... Et l’Hindouisme se réfère à une multitude de dieux !)


    •  C BARRATIER C BARRATIER 20 décembre 2020 14:12

      @titi
      Vous le verrez dans la livre, la loi de 1905 était indispensable pour répondre aux ennemis de la République qui étaient les cléricaux catholiques qui tenaient l’enseignement dans leurs mains avec, normal, le prosélytisme catholique et ses prières. Vous verrez dans le livre que d’autres chrétiens ont défendu la laîcité, comme les protestants mais aussi des catholiques.
      Les catholiques ne pouvaient pas entretenir leurs églises sans l’aide de l’Etat et l’argent obtenu de leurs paroissiens. D’où l’intérêt du transfert des bâtiments aux communes, qui n’avaient et n’ont toujours pas le droit de s’en servir, seul le diocèse dispose des églises, personne d’autre n’en a la clef.
      Les églises construites après 1905, il y en a beaucoup, n’appartiennent pas aux communes, et cela pose problème financier d’entretien et surtout de réparations aux paroisses et aux diocèses.Les mosquées sont dans le même cas.
      La loi de 1905 a finalement été une loi d’apaisement relatif, du donnant donnant, mais on le verra dans le livre, le combat anti laïque et anti républicain continue, de manière parfois violente avec l’évêque Xavier de Beauvais et les figures du « pays reel », héritières de Maurras.


    • Jclaude babelouest 21 décembre 2020 12:05

      @L’apostilleur
      « Quand Sarkozy voulait revoir la loi de 1905, il n’avait pas l’intention de convertir les français au christianisme. »
      C’est vrai, il voulait les convertir au néo-libéralisme, qui est aussi une religion. 


  • JPCiron JPCiron 19 décembre 2020 22:05

    <Aussi, plutôt que de chercher à la laïcité à la Française des « accommodements raisonnables », convient-il de ne pas lâcher prise et de faire en sorte que nous puissions tous vivre en bonne harmonie, indépendamment de nos convictions politiques ou religieuses.>

    .

    Oui, cela s’appelle la "Paix Romaine’’ : le groupe ethno-culturel dominant applique sa propre loi sur le territoire qu’il considère être le sien. Les autres s’ajustent. 

    .

    L’expérimentation mise en œuvre en Israël fonctionne très bien : ceux n’appartenant pas à la catégorie ethno-culturelle dominante ont été déchus de leurs droits nationaux (Loi Etat-Nation). La même Loi prône la colonisation, afin de pouvoir étendre son territoire sans en avoir à aucun moment besoin d’en définir les limites.

    En outre tout l’arsenal des Lois fait en sorte d’institutionnaliser les discriminations. Ref. : https://www.adalah.org/en/content/view/7771

    .

    Il est vrai qu’au début, ça choque. Mais on s’y habitue. Une fois que les ’autres’ auront été soumis et auront accepté leur condition, nous aurons créé cette bonne harmonie tant recherchée.

    .

    Et pourquoi ne pas appliquer cette méthode innovante et efficace en Occident ?



  • Bernard Mitjavile Bernard Mitjavile 20 décembre 2020 09:45

    Plutôt que de leur apprendre la laïcité, ce serait beaucoup plus utile de leur apprendre à lire, écrire, les mathématiques (voir dernier classement international) et l’histoire de leur pays avec ses racines chrétiennes. Les classements Pisa OCDE seront beaucoup plus décisif pour le futur de la France que son classement de soit-disant championne de la laïcité.

    Ce retraité de l’EN n’a pas l’air d’avoir réfléchi à ce déclin constant de la France par rapport aux autres pays dans les classements internationaux tout au long de sa carrière.


    • Jclaude babelouest 20 décembre 2020 10:02

      @Bernard Mitjavile à ceci près que le classement Pisa n’est pas neutre, et que classer ce qui me paraît inclassable ne peut être source que de malentendus. Et non, pour ma part je ne suis pas retraité de l’EN.


    • Jean J. MOUROT Jean J. MOUROT 20 décembre 2020 12:50

      @Bernard Mitjavile
      Quel rapport ? Il n’est pas question d’enseigner la laïcité mais de la vivre ! Ce n’est pas la laïcité qui est responsable de la baisse de niveau constaté par Pisa...


  • Bernard Mitjavile Bernard Mitjavile 20 décembre 2020 23:31

    Avant de savoir si un établissement est laïc ou catholique ou privé ou public, des parents se demandent d’abord si ses enfants vont être bien enseignés et éduqués. 


    • Jean J. MOUROT Jean J. MOUROT 21 décembre 2020 09:48

      @Bernard Mitjavile
      Pour l’enseignement, le privé n’a pas démontré sa supériorité générale sur le public. Pour l’éducation, bcp de parents dénient aux enseignants le droit d’éduquer, qui serait le privilège de la famille.


    • Bernard Mitjavile Bernard Mitjavile 21 décembre 2020 19:42

      @Jean J. MOUROT
      Vous avez l’air très satisfait du système de l’Education Nationale ou comment avec des dépenses par élève nettement supérieures à la moyenne de l’OCDE, arriver à des résultats très inférieurs à cette moyenne, en particulier en mathématiques, compréhension de la langue etc. Vous êtes sans doute de ceux qui ont répété pendant des décennies « le niveau monte » mais finalement la vérité finit par être connue.


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