mardi 8 juillet 2008 - par Argoul

Le regard de Flaubert

«  Pourquoi un phrénologue m’a-t-il dit que j’étais fait pour être un dompteur de bêtes féroces ? Et un autre, que je devrais magnétiser ? Pourquoi tous les fous et tous les crétins me suivent-ils sur les talons, comme des chiens (expérience que j’ai renouvelée plusieurs fois), etc. ‘Il ne vous arrivera rien de fâcheux, me dit M. Jorche (drogman du consulat) à la première visite que je lui fis en arrivant à Alexandrie. – Pourquoi ? – Parce que vous avez l’œil oriental. – Comment ? – Oui, le regard drôle, ils aiment ces figures-là.’ » (Lettre à Louise Colet, 1er juin 1853, p.341)

Un phrénologue est celui qui étudie les crânes et détermine le caractère en fonction de ses bosses – aujourd’hui on effectue plutôt de la résonance magnétique nucléaire (RMN), mais on cherche toujours à attribuer à une zone du cerveau tel ou tel comportement. Un drogman est un mot byzantin qui a disparu ; il signifiait à peu près interprète, on dirait aujourd’hui « guide touristique ».

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Peut-être avez-vous fait la même expérience que Flaubert ? Pour ma part, je l’ai faite. Non pas sur les bêtes féroces, faute d’en avoir croisé sur ma route hors les mygales en Amazonie et les cobras en Himalaya. Mais sur les chats et les enfants, sur les crétins aussi – même si on dit plutôt « handicapés » aujourd’hui, pour faire politiquement correct. Sur les chiens de berger kabyles également, lorsque j’étais archéologue au Maroc. Combien de fois des enfants, que je n’ai jamais vus de ma vie, me saluent dans la rue. Encore aujourd’hui, où quelques préados se baignaient dans la rivière, comme de jeunes sauvages, alors que je passais en vélo sur le pont. Vous est-il arrivé comme moi d’être choisi – parmi tous les autres – pour donner des indications de situation dans la rue ? Je ne sais si j’ai, comme Flaubert, « le regard drôle » ou quelque fluide « magnétiseur », mais c’est un fait : il y a des personnes qui attirent par leur regard. sourire-ado.1215506193.jpg

L’explication possible est que ces gens-là s’intéressent aux autres. Ils sont ouverts, observateurs comme un écrivain peut l’être. Ce qui veut dire sans ego, laissant être les êtres. Ils se contentent non d’imposer (le regard impérieux) ou de glisser (le regard mort), mais de caresser (le regard appréciateur). Peut-être est-ce de l’empathie ; peut-être est-ce de la connivence ; peut-être seulement de la reconnaissance ? Etre suffisamment sûr de soi pour accepter ce qui vient, admirer la fourrure ou la carrure, le joli sourire ou la vitalité sous les loques. Peut-être.

Ou peut-être n’y a-t-il d’explication que partielle, qu’aucune « raison » n’épuisera. Parce que nous sommes des êtres vivants, en phase avec tout ce qui vit ; des humains, tendant à se sentir « papa de chaque enfant du monde », comme le disait à peu près Saint-Exupéry. « Le regard drôle » est un regard qui n’est pas indifférent. Il ne passe pas sur les êtres comme s’ils n’existaient pas ; il ne glisse pas d’un air supérieur comme s’il se souillait de les voir ; il ne fouille pas les âmes ni ne bave de désir. Il croise le regard des autres et le regard des bêtes comme s’il les voyait vraiment – pour eux-mêmes.

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« L’œil oriental » est peut-être l’équivalent de cette poignée de main d’Occident : je te vois, tu existes, j’apprécie en toi l’être semblable. Encore faut-il sortir de soi, se sentir en empathie avec la vitalité universelle. L’ego, si cher aux Occidentaux, inhibe l’observation neutre. Ayant moins d’importance dans les cultures d’Orient, l’ego s’efface devant le spectacle, d’où la badauderie des foules. Flaubert, dans la même lettre, précise : « Dans les premières années que j’étais à Paris, l’été, par les grands soirs de chaleur, j’allais m’asseoir devant Tortoni et, en regardant se coucher le soleil, je regardais les filles passer. Je me dévorais, là, de poésie biblique. » Flaubert l’empathique – le contraire de son ami Maxime du Camp. D’où la différence entre leurs récits de voyages. D’où la différence entre un mondain et un écrivain…

Gustave Flaubert, Correspondance 1851-1858, tome 2, édition Jean Bruneau, La Pléiade, 1980, 1 542 pages.



7 réactions


  • Cosmic Dancer Cosmic Dancer 8 juillet 2008 15:15

    Oh, un repos, un répit, une douceur. Un beau texte, et limpide.
    Merci d’évoquer en ces termes l’empathie et la contemplation.


  • del Toro Kabyle d’Espagne 8 juillet 2008 17:14

    "Sur les chiens de berger kabyles également, lorsque j’étais archéologue au Maroc. "

    Je passe sur l’accord au pluriel qui est des plus suspects (héhé !  ) mais je crois que vous vouliez écrire "berbères", n’est-ce pas ?

    Autre point : j’ai toujours pensé (pour l’avoir lu en arabe aussi) que Drogman venait de Tourdjoumaan (équivalent en arabe de traducteur, intercesseur, intermédiaire aussi dans d’autres sens figurés, etc.)


  • Olga Olga 8 juillet 2008 18:58

    Argoul
    Vous avez eu une très belle idée en nous contant cette expérience vécue par Flaubert.

    J’ai déjà fait plusieurs fois cette même expérience, au cours de balades à pieds, où des personnes semblaient s’être données le mot, en ayant chacunes une demande quelconque à me faire, en l’espace de quelques minutes.
    Pourquoi moi ? Est-ce un pur hasard ?
    Peut-être que la générosité, l’empathie, transparaissent sur un visage, par l’intermédiaire des yeux...
    Peut-être que quelqu’un qui réclame une pièce, ou qui demande un renseignement, a l’instinct de s’adresser à une personne qui inspire confiance, qui ne représente pas une menace.
    La douceur du regard doit certainement jouer son rôle, dans ce phénomène d’attirance.
    Peut-être que la personne en demande, ressent une certaine fragilité (c’est sûrement ce côté qui doit ressortir chez moi à première vue), rassurante, quand il "choisit" d’aborder quelqu’un.
    Je remarque aussi très souvent que les enfants me sourient et viennent vers moi spontanément.
    Est-ce que ça vient de mon regard ? J’avoue ne jamais m’être posée la question avant d’avoir lu cet article.


  • Yohan Yohan 9 juillet 2008 08:54

    @ Argoul

    Merci pour cet article original et bien écrit. Une friandise, en quelque sorte


  • gecko gecko 9 juillet 2008 09:03

    yep bien écrit ! mais alors aurais je moi aussi le regard drole quand on me demande ou est le lait dans les supermarchés ou suis je habillé comme un employé !? et alors pourquoi qu on me demande son chemin alors que je suis toujours perdu !? merde c est drole d avoir le regard drole


  • maxim maxim 9 juillet 2008 10:09

    j’aurais au moins quelque chose de commun avec Flaubert ,la même couleur des yeux !

    mais je n’ai que ça ....

    si, j’adore Madame Bovary !


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