Le retrait d’Afghanistan
Il faut l’avouer, c’est une capitulation. On a perdu la guerre. Après dix ans de lutte contre les Talibans, ils sont toujours là, harcelant nos soldats, et préparant des attentats contre les autorités afghanes que nous avons aidées à s’établir. Dix ans, pendant lesquels on a fait tous les efforts pour mettre en place un gouvernement démocratique, mais la protection des forces étrangères est toujours indispensable. La population continue à se barricader, on n’ose pas s’éloigner de son village. Les mouchards des Talibans sont partout, même parmi les soldats alliés. Nous sommes obligés de reconnaître l’échec de notre entreprise militaire « civilisatrice » - et d’assumer notre honte.
Mais personne ne veut l’avouer. Sur la misère actuelle en Afghanistan règne un silence étourdissant. Il ne s’agit pas d’apathie ou de simple résignation : on ne manque pas de ressentir l’affliction amère du deuil de tous les soldats morts pour rien, de tous les civils, morts dans les « accidents collatéraux ». Tant de morts, et pas le moindre espoir d’une victoire sur les extrémistes. Quel gaspillage, quelle folie !
L’Occident reste interdit, confondu devant la violence dans les pays musulmans. La Syrie s’enfonce dans la barbarie d’une guerre civile, l’Iran poursuit ses recherches nucléaires, l’Irak n’a toujours pas trouvé la paix. Il est difficile d’admettre que nous avons échoué à libérer les Afghans de la tyrannie des Talibans. Peut-on espérer encore de pouvoir aider les Syriens, freiner la recherche iranienne sur le nucléaire, pacifier la guerre civile en Irak ? Les extrémistes ont pu maintenir leur pouvoir dans tous les pays du Moyen Orient, les Talibans en Afghanistan, les mollahs en Iran, les Wahhabites en Arabie Saoudite, les Frères musulmans en Egypte, et ils continuent à veiller à un respect scrupuleux des commandements du Coran.
Dix ans de guerre en Afghanistan ont montré que nous ne pouvons pas intimider les soldats d’Allah. Nous quittons le pays sans oser avouer notre défaite. Mais notre retraite nous rend coupables de la misère que nous laissons derrière nous, coupables des massacres probables que les Talibans perpétueront à leur retour. Les femmes retrouveront leur burka, les enfants n’iront plus à l’école, des jeunes seront embrigadés pour préparer des djihâds futurs.
Comment expliquer notre défaite ? Est-ce c’était l’illusion d’un Occident matérialiste qui croyait que les améliorations matérielles dans le pays allaient créer un esprit démocratique et une ouverture tolérante dans la culture traditionnelle archaïque ? On croyait que leurs mœurs et coutumes, qui nous paraissaient d’un autre âge, allaient s’émanciper avec les apports de confort moderne que nous leur offririons. C était sous-estimer la force des traditions. A présent, on se rend compte qu’en s’appuyant sur ces traditions, les Talibans pourraient très bien se faire élire démocratiquement. On se rend compte qu’on ne peut faire la guerre contre une culture, contre les us et coutumes d’un peuple. La tradition s’est érigée en résistance dès l’arrivée des premiers soldats occidentaux. C’était pareil pour les Russes. Comme les Russes, nous avons essayé de soutenir un régime séculier, mais la population s’est agrippée à ses traditions, desquelles nous croyions la libérer. C’est que pour eux, une liberté qui étouffe leurs traditions n’en est pas une.
Après la folie de notre intervention, nous voilà avec la honte de la capitulation. Nos alliés afghans seront chassés, persécutés, assassinés, et nous ne pourrons jamais expliquer aux parents de nos soldats morts, pourquoi ils devaient mourir. On peut seulement espérer que nous aurons appris quelque chose. On peut espérer que nous aurons appris que la démocratie ne s’exporte pas comme une marchandise. La démocratie ne représente pas seulement un ensemble d’institutions, mais un esprit, une mentalité, correspondant à une culture. Vouloir la greffer n’importe où est une sottise qui a toutes chances de nuire au pays en question, parce qu‘elle est étrangère et contraire à sa culture.
Contraire à sa culture parce que l’islam en tant que tel, c’est-à-dire cette loi constitutionnelle par excellence puisqu’elle se veut l’émanation même du divin et sous laquelle l’on ne peut qu’être soumis, ne peut être discuté ; ce qui est tout le contraire du régime démocratique moderne qui rime avec séparation des pouvoirs, à commencer le politique du religieux. Dire le contraire revient à professer un islam occidentalisé, amoindri au rang d’une philosophie, ce qu’il n’est pas puisqu’il n’y a rien à interpréter, sinon la manière d’appliquer la loi. On connaît l’objection : ce propos est identique à celui des islamistes, qui n’auraient rien compris à l’islam... donc rien ne prouve l’incompatibilité, et dire le contraire serait islamophobe, voilà où nous en sommes semble-t-il.


