mercredi 10 août 2011 - par Paul Villach

Les barbares dans la cité (II) - « Ascension » d’Anish Kapoor, sous la coupole de San Giorgio à Venise

Les familiers de Venise qui arrivent de Punta Sabbioni par vaporetto, ne peuvent manquer, cet été, en passant devant l’île de San Giorgio, avant de débarquer Riva degli Schiavoni, de remarquer sur un côté de l’église, comme une balafre défigure un visage, une conduite d’aluminium étincelante qui descend en escalier de la coupole. On songe tout de suite à d’inévitables travaux tels que ceux qui envahissent Venise : les barricades autour du campanile sur la Piazza San Marco, l’échafaudage qui rend borgne sur sa gauche la façade de la basilique ou encore les immenses bâches publicitaires pendant le long de la Libreria Sansoviniana sur la Piazzetta et enveloppant même le Palais des Doges autour du Pont des soupirs dont seule surgit toute nue l’arche de marbre. 

Une hotte aspirante peu discrète dans San Giorgio
 
On s’aperçoit de son erreur quand, au hasard de ses vagabondages dans Venise, on fait halte sur l’île de San Giorgio pour monter au campanile d’où l’on découvre la lagune, la pointe de la Dogana à ses pieds entre le canal de la Giudecca et le Cana Grande, la Piazzetta San Marco, et ses deux colonnes, le Palais des Doges, les coupoles de la basilique posées comme des couvercles, son campanile, celui de l’Église des Frari au-delà ou le dôme de Zanipolo au-dessus des toits, et plus loin le bouquet de cyprès noirs du cimetière de San Michele juste devant l’île de Murano avec les cheminées de ses verreries, tandis qu’à l’horizon, se profilent le campanile dangereusement penché de Burano et la tour massive de Torcello couverte elle aussi d’échafaudages.
 
Dans l’église, on passe d’abord sans trop y faire attention près d’un socle cylindrique placé sous la coupole d’où tombe un curieux entonnoir emmanché d’une gaine d’aluminium, comme celle justement qui brille si bien à l’extérieur le long des murs de l’église et qu’on a aperçu du vaporetto.
 
Cet attirail intrigue évidemment, d’autant qu’on voit vaguement, en se haussant sur la pointe des pieds, un orifice circulaire au centre du socle d’où monte comme aspiré par l’entonnoir sous la coupole une sorte de colonne de fumée ou un rai de lumière et ses poussières en suspension. Mais on a mieux à faire qu’à contempler ce qu’on prend pour une hotte aspirante fort peu discrète.
 
Une œuvre d’art officielle intitulée « Ascension »
 
Ce n’est que, redescendu du campanile après s’être enivré au balcon dans le vent de la splendeur de la lagune étendue à ses pieds, on aperçoit en sortant une jeune femme à un bureau qui propose des cartes postales gratuites : ce sont précisément des photos du curieux attirail à socle cylindrique, colonne de fumée et entonnoir, qui a intrigué sans qu’on ait éprouvé le besoin d’en savoir davantage (voir photos ci-dessous). On a préféré faire le tour de l’église et de ses toiles et revoir les hautes stalles sculptées de bois sombre.
 
On a eu tort. On est passé à côté de l’œuvre d’un immense artiste dont on reconnaît aussitôt le nom. Car le sieur manifestement « a la carte », c’est-à-dire la faveur du microcosme qui régente internationalement l’art officiel contemporain. Il a récemment envahi la grande verrière du Grand Palais à Paris de ce qu’on a appelé une coloscopie géante (1). Il s’agit d’Anish Kapoor qui propose ici cette hotte géante, appelée modestement « Ascension ». Et on comprend qu’une église aussi prestigieuse que San Giorgio à Venise l’accueille : « l’Ascension » est un de ses dogmes de la doctrine chrétienne qui enseigne que le Christ ressuscité est monté au ciel après avoir accompli son œuvre de rédemption sur terre.
 
Une métaphore ridicule dans le goût déjanté des Surréalistes
 
Mais quel rapport, demandera-t-on, entre ce mystère religieux et ce montage technique laborieux ? Il n’est pas plus consistant que celui d’une métaphore ou d’un symbole chers aux Surréalistes qui prétendaient que les plus riches et les plus beaux étaient ceux qui associaient les objets les plus éloignés, comme la fameuse et ridicule « rencontre fortuite sur une table de dissection d'un parapluie et d'une machine à coudre  », imaginée par Lautréamont.
 
Quel rapprochement effectuer, en effet, entre le Christ disparaissant dans les nuées aux yeux de ses disciples, à la façon de «  l’Assomption de Marie » peinte par le Titien sur le tableau exposé dans le chœur des Frari, et cet aspirateur qui pompe une colonne de fumée, un raie de lumière et ses poussières en suspension, ou tout simplement l’air du visiteur abusé ? Aucun !
 
Qu’importe que l’entreprise soit grossière. La ploutocratie qui aujourd’hui décide de ce qui est art, ne s’arrête pas à si peu. Comme toute autorité, fût-elle usurpée, elle s’arroge le droit de décider que folie soit raison et raison, folie, comme l’écrit La Fontaine dans « Les oreilles du lièvre ». Puisque le public boude apparemment les galeries où s’exposent ses facéties, l’art officiel contemporain s’invite désormais d’office dans les hauts-lieux de culture très fréquentés pour contraindre les incroyants à l'adorer, comme si l’horrible « fast food » américaine avait droit de cité dans un restaurant gastronomique. À vrai dire, c’est une riche idée de riche ploutocrate, car cet attirail au milieu de San Giorgio est la meilleure publicité expérimentale qu’on puisse faire pour discréditer l’art officiel contemporain. Paul Villach
 
(1) Paul Villach, « Coloscopie géante sous la verrière du Grand Palais à Paris  », AgoraVox, 26 mai 2011


20 réactions


  • yellowsubmarine 10 août 2011 13:24

    excellent !


  • docdory docdory 10 août 2011 13:59

    Cher Paul Villach

    Sachant que , dans son sens propre, le terme de « fumiste  » désigne l’installateur de tuyaux de poêle ou de cheminée, ou d’appareils de chauffages comportant des tuyaux d’évacuation, et qu’au sens figuré, ce terme désigne quelqu’un de peu sérieux dans son travail, mystificateur et blagueur ( blagues de fumiste ), l’on découvre que notre civilisation vient d’ériger en artiste un installateur de tuyaux de chauffage ( profession qui, lorsqu’elle est réellement exercée, est certes estimable et nécessaire à la société , mais qui jusqu’ici n’était guère connue comme étant une profession artistique ! ).
     En l’occurrence , il s’agit de tuyaux de chauffages fictifs, car je doute fort que cette « installation » ( selon le terme à la mode consacré par les critiques d’art ), nonobstant sa ressemblance frappante avec le tuyau de chaudière qui orne ma cave ( serai-se je un riche collectionneur d’art à mon insu ? ), soit dotée du moindre pouvoir calorifique ( cela aurait été trop vulgairement utile, sans doute ! ). 
    A vrai dire, je ne confierais pas à cet « artiste » la tâche, qu’il exécuterait vraisemblablement fort mal, de remplacer les tuyaux de ma chaudière si ceux-ci étaient usagés ( tâche nécessitant des compétences techniques et une connaissance des règles de l’art dont je doute fort que cet « artiste » soit pourvu ! )
    Donc, nous avons à faire, en la personne de ce Anish Kapoor, à un faux fumiste au sens propre mais à un vrai fumiste au sens figuré !
    La fumisterie, ou art du chauffagiste, comme valeur culturelle suprême, qui l’eût cru ?
    Je serais tenté d’informer mon chauffagiste, lors de son prochain passage pour l’entretien annuel de ma chaudière, qu’il pourrait gagner cent fois ( ou peut-être est-ce mille fois ?) plus d’argent à poser de faux tuyaux de poêle dans une église de la renaissance italienne plutôt qu’à entretenir ma chaudière, mais j’ai trop besoin de ses services : on ne sait jamais, s’il prenait la grosse tête en apprenant ça et si il lui venait du coup la fantaisie d’augmenter ses prix , mon banquier risquerait de protester !....

    • Paul Villach Paul Villach 10 août 2011 14:59

      @ Cher Docdory

      Fumiste est bien le mot propre et figuré et votre démonstration est implacable, docteur ! Voyez où en est l’art officiel contemporain !
      Demain, je termine mon tryptique par un bref coup d’oeil sur « les pompes et les oeuvres » du milliardaire Pinault à Venise. On touche là aussi au sublime dans la fumisterie... Paul Villach


  • docdory docdory 10 août 2011 14:56

    @ Paul Villach 

    J’ajoute que j’ai vu hier soir aux actualités télévisuelles un reportage concernant l’état lamentable d’un vestige monumental de l’empire romain en Italie ( près de Rome, je crois, une sorte de villa impériale ) . Cet édifice classé par l’UNESCO au patrimoine mondial, tombait littéralement en ruine, car l’Etat Italien, avec sa dette abyssale, ne disposait pas des 6 millions d’euros nécessaires pour éviter son écroulement.
    Sachant que l’oeuvre de cet installateur chauffagiste ( euh, pardon, l’installation de cet « artiste » fumiste et néanmoins célèbre ) a du coûter probablement plusieurs centaines de milliers d’euros au ministère de la culture italien, cet argent n’aurait-il pas été mieux employé à faire les réparations les plus urgentes d’un élégant monument antique ?

    • Paul Villach Paul Villach 10 août 2011 15:00

      @ Cher Docdory

      Voulez-vous parler de la Villa d’Hadrien à Tivoli ? Paul Villach


    • docdory docdory 10 août 2011 15:44

      @ Paul Villach

      C’est bien possible, je n’ai malheureusement pas, par distraction, retenu le nom sur le coup, en tout cas il s’agissait de la très grande villa d’un empereur célèbre, il ne doit pas y en avoir tant que ça dans les environs de Rome .

    • docdory docdory 10 août 2011 16:08

      @ Paul Villach

      J’ai fait une recherche sur Google, c’est bien la villa d’Hadrien, et voici le résumé du reportage de France 2 que j’ai vu hier :
      Une société qui préfère financer des faux tuyaux de poêle à prétention artistique dans des églises plutôt que d’utiliser intelligemment l’argent public à restaurer de tels chefs d’oeuvre me paraît être parvenue au stade ultime de la décadence ...

    • Paul Villach Paul Villach 10 août 2011 16:09

      @ Cher Docdory

      À ma connaissance, il doit s’agir de la Villa Hadriana de Tivoli près de Rome, qui est à elle seule un parc où se distribuent en un ensemble prodigieux temples, résidences, bibliothèque, bassins dont l’un avec une île artificielle ...

      Déjà Pompéi connaît des destructions irrémédiables faute d’entretien.

      Berlusconi a trop à faire dans ses parties fines... pour se soucier de ces « vieilleries ». Paul Villach


    • Paul Villach Paul Villach 10 août 2011 18:15

       @ Cher Docdory

      On vit une époque où la confusion au sens que donnent à ce mot les services de renseignement, est, comme je vous l’ai dit, la stratégie des ploutocrates pour la ruine de l’Europe.
      D’où cet art à la « comment vas-tu -yau de poêle » !

      Ces gens incultes ignorent passé et avenir et ne connaissent que le présent de leur profit immédiat...
       Paul Villach


  • Scual 10 août 2011 15:06

    Ben perso tant que je vois pas je ne juge pas alors je ne peux pas trop dire. En tout cas c’est vrai que je ne suis pas très favorable au mélange des genres et encore moins à la dénaturation d’édifice historiques.

    Par contre et malgré un mauvais à priori, j’ai vraiment beaucoup aimé les œuvres d’Anish Kapoor du musée de Bilbao. Vraiment beaucoup.


    • Scual 11 août 2011 14:24

      Voyager jusqu’à Bilbao ?

      Non mais vous savez où c’est Bilbao ?

      Franchement au lieu de sortir une phrase compliquée je vais me mettre à votre niveau en me contentant de MDR...

      C’est à 100 bornes de la France... et en plus je dors dans ma petite camionnette deux soirs sur 3 etc... franchement au prix où ça me revient, je pourrait bien aller à Moscou que ça me reviendrait pas plus cher que ce que certaines familles dépensent en une seule fois quand elles font les courses.

      Enfin vous le sauriez si vous étiez un peu plus curieux du monde qui vous entoure et assez courageux pour l’affronter... à moins que vous ne soyez du genre à ne partir que si tout est balisé par une agence et où toutes les nuitées sont prévues dans des hôtels, et avec piscine sinon autant rester chez vous. C’est sur que dans ce genre d’esprit un voyageur est forcément pété de thunes...

      Mon pauvre, votre esprit est tellement réduit que je vais finir par avoir de la peine... mais bon dans votre esprit et votre mode de pensée, c’est surement moi le pauvre puisque tout semble ramené à l’argent.


  • Pierre de Vienne Pierre de Vienne 10 août 2011 15:25

    Ce qui est drôle c’est que les photos que vous proposez à la rallierie générale sont vraiment très belles et inspirantes. 

    Un propos ringard trahit par ses propres images.
    J’attends l’opus 3 de vos pérégrinations avec bonne humeur.



    • Lorenzo extremeño 10 août 2011 17:45

      Pierre,

       

      comment osez vous  smiley chacun sait que ce sur ce site Popaul est l’arbitre du bon goût

      et de l’élégance en matiére d’Art, je trépigne aussi en attendant le prochain épisode

      de ses déconvenues touristicoartisssetiques  smiley


    • mike gallantsay 11 août 2011 01:38

      « Ce qui est drôle c’est que les photos que vous proposez à la raillerie générale sont vraiment très belles et inspirantes. »

      Compte tenu de l’oeuvre commentée, vous avez certainement voulu dire : très belles et aspirantes ?

      Pour vous conforter dans cette esthétique, vous trouverez ci-dessous une palenquée de photos très belles, elles aussi, et qui ne manqueront pas de vous « inspirer » :

      http://www.darty.com/nav/achat/petit_electromenager/aspirateur_avec_sac_san s_sac-tous_aspirateurs_traineau/index.pl?ectrans=1&



    • Pierre de Vienne Pierre de Vienne 11 août 2011 12:28

      Et pouf, dans le panneau comme prévu vous avez sauté à pied joint sur ce gros leurre inspirant.

      Au moins votre recherche iconographique ( merci pour ces images) vous servira peut être à élaborer une oeuvre d’art.

    • mike gallantsay 11 août 2011 15:08

      Élaborer une œuvre d’art ? Vous n’y pensez-pas ? Moi ? Misérable vermisseau tellement prévisible que vous parvenez à le piéger en trois lignes dés notre première rencontre ?

      Que puis-je comprendre à l’Art, paysan du Danube que je suis, qui tient Murakami, Cristo, Buren et autres Rotko pour des faisans d’élevage nourris au bon grain de la spéculation de milliardaires snobs et arrogants ?

      Même Soulages me sort par les yeux, c’est vous dire...

      Plus précisément, n’est jamais parvenu à y entrer.

      « Noir c’est noir ! Il n’y a plus d’espoir ! »

      Voyez, je fais cadeau d’une bonne grosse beaufferie à déguster entre happy-few.

      Merci qui ?

      Que voulez-vous ? J’en suis resté à Bruegel l’ancien, Titien, Véronèse, Monet et Nicolas de Staël...

      Pathétique et ringardissime...

      C’est donc un effet obligé de mon incurable balourdise que de tomber dans tous les panneaux.

      Pas comme vous, dont l’immense culture plastique, le raffinement et l’extrême délicatesse de votre sensibilité vous met dans cet état suprême de l’esprit qui permet apprécier l’immortel chef-d’œuvre qui honore San Giorgio ;

      Heureux homme...


    • Pierre de Vienne Pierre de Vienne 11 août 2011 16:06

      Et oui, heureux homme, qui horreur, aime Rembrandt , Tintoret, Rotko, Soulages et Titien, Anish Kapoor et Lorenzo Ghiberti, ou encore Frank Stella et El Lissitzky ( une formidable expo du Neue National Galerie en ce moment à Berlin). 


  • Isis-Bastet Isis-Bastet 10 août 2011 18:41

    Cet article remet les choses à leur place. Je ne savais pas que j’avais des oeuvres d’art dans ma tuyauterie ! Cet « artiste » se moque du monde


    • Paul Villach Paul Villach 10 août 2011 18:57

      @ Isis-Bastet

      N’en doutez pas ! La ploutocratie sait faire prendre des vessies pour des lanternes. Vous avez des badauds qui restent bouche bée d’admiration devant ces pitreries, puisque l’ordre d’admirer est donné !
      Ne manquez pas de vous agenouiller ce soir devant votre tuyau de poêle !

      Je vous réserve pour demain un 3ème article, cette fois avec le milliardaire Pinault en maître de cérémonie à Venise ! Paul Villach


  • Ariane Walter Ariane Walter 15 août 2011 08:38

    C’est de la daube. pas l’article. Le pommeau de douche. je trouve ça très nazi. Tu passes dessous, tu es mort....


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