mercredi 25 février - par Giuseppe di Bella di Santa Sofia

Les expériences de Tuskegee (1932-1972) : quand les États-Unis ont laissé mourir 400 Noirs au nom de la science

Tuskegee, Alabama, 1932. Un homme noir de 40 ans, pauvre et analphabète, entre dans une clinique. On lui promet des soins gratuits, des repas chauds, un enterrement payé s’il meurt. Il signe un papier qu’il ne comprend pas. Pendant 40 ans, lui et 399 autres hommes noirs syphilitiques seront délibérément privés de traitement par le gouvernement américain. On leur dira qu’ils ont "le mauvais sang". On les observera se dégrader, devenir aveugles, fous, paralysés, mourir dans d’horribles souffrances. Leurs femmes et enfants seront contaminés. Pendant ce temps, la pénicilline, découverte en 1943, sauvera des millions de vies dans le monde… sauf eux. Les États-Unis, champions autoproclamés de la liberté et de la science, ont conduit l’une des expériences médicales les plus racistes et criminelles de l’Histoire. Le scandale éclate en 1972. Mais les coupables n’ont jamais été punis.

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Le piège de 1932 : "nous allons vous soigner"

En 1932, le Service de santé publique américain lance l’étude "Tuskegee Study of Untreated Syphilis in the Negro Male". On recrute 600 hommes noirs pauvres du comté de Macon : 399 syphilitiques, 201 témoins sains. On leur promet des examens gratuits, des repas chauds, un transport gratuit, 50 dollars pour l’enterrement s’ils meurent. On ne leur dit jamais qu’ils ont la syphilis. On leur dit qu’ils ont "le mauvais sang". On les examine régulièrement, on prélève leur sang, on leur fait des radios, mais on leur refuse tout traitement. Même quand la pénicilline devient le remède standard en 1947, on continue à les laisser mourir. Charlie Pollard, survivant, témoignera plus tard : "Ils m’ont dit que j’avais le mauvais sang, mais ils ne m’ont jamais donné de médicament. J’ai perdu la vue, je suis devenu impuissant. Ils nous ont traités comme des animaux".

 

 

L’étude dure 40 ans. 128 hommes meurent directement de la syphilis ou de complications. 40 épouses sont infectées. 19 enfants naissent avec la syphilis congénitale. Les médecins publient des dizaines d’articles scientifiques sans jamais mentionner l’absence de traitement. Le racisme scientifique est total : on considère que les Noirs réagissent différemment à la maladie, que leur souffrance est "naturelle".

 

L’hypocrisie américaine : science et racisme d’État

Pendant 40 ans, les États-Unis mènent cette expérience en toute impunité. Les médecins du Service de santé publique savent que la pénicilline guérit la syphilis dès les années 1940. Ils la testent sur des soldats blancs, mais pas sur les hommes de Tuskegee. On leur fait croire qu’ils reçoivent un "traitement spécial". En réalité, ils reçoivent des placebos ou des aspirines. Un médecin écrit en 1969 : "Nous devons continuer jusqu’à la mort naturelle des sujet". L’étude est approuvée par les plus hautes instances médicales américaines. Elle est publiée dans des revues prestigieuses. Personne ne s’indigne. Le racisme d’État est banalisé : les Noirs sont vus comme des "sujets d’expérience" moins humains.

 

The Tuskegee Syphilis Study is a dark chapter in the history of medical  research. It ran for 40 years, from 1932 to 1972, and its impact still  resonates today. Here are some

 

L’hypocrisie est totale. Les États-Unis se présentent comme les champions de la liberté et de l’éthique médicale. Ils jugent les médecins nazis à Nuremberg en 1946 pour des expériences similaires. Mais ils mènent la même chose chez eux, en silence. L’étude est arrêtée en 1972 seulement parce qu’un lanceur d’alerte courageux, l'épidémiologiste Peter Buxtun, informe la presse.

 

Le scandale de 1972 et l’absence de justice

En juillet 1972, l’Associated Press publie une enquête explosive. Le scandale éclate. Le président Richard Nixon ordonne l’arrêt immédiat de l’étude. En 1973, une commission d’enquête conclut que l’étude est "éthiquement injustifiable". En 1997, le président Bill Clinton présente des excuses officielles aux survivants et aux familles : "Ce que le gouvernement a fait était honteux". Mais les excuses restent symboliques. Aucun médecin n’est poursuivi pénalement. Les victimes reçoivent une indemnisation dérisoire : 10 millions de dollars partagés entre les survivants, les héritiers et les familles infectées (plusieurs milliers de personnes au total) en 1974. Les derniers survivants meurent dans les années 2000, sans justice réelle.

 

 

Le scandale révèle l’hypocrisie américaine : condamner les crimes nazis tout en commettant les mêmes. Il montre aussi que le racisme scientifique n’est pas mort : les expériences continuent sous d’autres formes (essais cliniques dans les pays pauvres, inégalités d’accès aux soins).

 

Une leçon pour aujourd’hui : l’éthique médicale est-elle vraiment respectée ?

Les expériences de Tuskegee restent l’une des pires trahisons de l’histoire médicale américaine. Elles ont conduit au code éthique d'Helsinki (1964) et à la création des comités d’éthique. Mais les leçons sont-elles vraiment apprises ? Aujourd’hui encore, les essais cliniques dans les pays pauvres exploitent des populations vulnérables. Les Noirs américains ont moins confiance dans le système de santé (vaccins, traitements expérimentaux). L’hypocrisie persiste : on parle d’éthique médicale mais les inégalités raciales et sociales continuent de tuer.

Vous vous demandez comment un pays qui se prétend "leader du monde libre" a pu laisser mourir 400 hommes noirs pendant 40 ans, dans d'atroces souffrances, au nom de la science ? C’est simple et tellement abominable : le racisme, le pouvoir et l’argent l’ont emporté sur la dignité humaine. 



13 réactions


  • Gégène Gégène 25 février 12:19

    S’ils ont laissé mourir 400 noirs, c’était pour faire sans blancs . . .

    (je sors)


    • Bonjour @Gégène,

      J’apprécie l’humour noir (et ce n’est pas un jeu de mots), comme vous le savez. Je prefère lire ce genre de commentaire plutôt que ceux qui concernent des sujets sur lesquels nous avons de fortes divergence. Comme vous l’avez probablement remarqué, je ne suis pas le type méchant, rancunier et arrogant que certains commentateurs (ceux qui sont bloqués pour injures, menaces ou diffamation) décrivent sur de nombreux fils de commentaires. J’aime le dialogue, y compris  et même surtout  avec les personnes qui ne partagent pas mon point de vue. 

      En 2013, j’avais écrit des dizaines d’articles au vitriol sur Frigide Barjot pour le site du Nouvel Obs. J’ai eu le culot d’assister à un meeting de La Manif pour Tous qui se déroulait près de chez moi. A la fin, je suis allé me présenter à Frigide Barjot. Pas rancunière pour un sou, elle m’a embrassé et m’a invité à venir boire un verre avec toute son équipe, dans sa loge. Il y avait tout le gratin catho-tradi de ce mouvement réac. J’ai été accueilli comme un roi. C’est à ce moment que Frigide Barjot est devenue une amie. Par la suite, j’ai eu le plaisir de la revoir de nombreuses fois et de lui parler au téléphone plusieurs fois par semaine. J’ai même passé un après-midi chez elle, dans son fameux appartement de la RIVP qui a fait couler beaucoup d’encre et dont elle a été expulsée pour des raisons politiques. Je m’étais trompé sur elle : ce n’était pas la « méchante homophobe » que les médias décrivaient. Cela m’a donné une bonne leçon de vie. J’étais gauchiste à cette époque et on ne m’a jamais pardonné mon amitié avec elle.


  • Thot Thot 25 février 13:08

    « Les Noirs américains ont moins confiance dans le système de santé (vaccins, traitements expérimentaux). » 


    C’est ce qu’on appelle le complotisme...


    • rogal 25 février 13:17

      @Thot
      Et ça se répand dans bien d’autres populations, non sans raisons.


    • Bonjour @Thot,

      Ce n’est pas du complotisme mais de la méfiance. Et elle est justifiée, à mon avis. Il existe de nombreuses sources fiables qui indiquent que les Noirs américains ont moins confiance dans le système de santé, en particulier pour les vaccins et les traitements expérimentaux.

      Voici le lien d’un article publié sur le site du Journal International de la Médecine (JIM) expliquant que la méfiance des Noirs envers les vaccins et traitements expérimentaux est directement liée aux expériences de Tuskegee et à d’autres abus historiques : https://www.jim.fr/viewarticle/o%C3%B9-l%C3%A9tude-tuskegee-n-pas-fini-nourrir-2024a1000fd4.


    • Le lien n’est pas valide car j’ai ajouté un point à la fin. Voici le lien : https://www.jim.fr/viewarticle/o%C3%B9-l%C3%A9tude-tuskegee-n-pas-fini-nourrir-2024a1000fd4


    • Thot Thot 25 février 14:04

      @Giuseppe di Bella di Santa Sofia

      « Ce n’est pas du complotisme mais de la méfiance. Et elle est justifiée. »

      Complotisme = méfiance vis-à-vis des institutions, ni plus, ni moins.

      L’humour dans mon premier message vient du fait de considérer qu’une minorité qui a souvent été opprimée, exploitée institutionnellement puisse finalement ressentir de la confiance envers les institutions. Les appeller « complotistes », étiquette bêtement péjorative, était de la pure ironie.

      Merci pour l’article.


    • @Thot

      Je me doutais que votre message était de l’humour. Cela dit, je fais quand même une différence entre le complotisme et la méfiance. Le complotisme est une sorte de méfiance qui, en général, n’est basée sur aucun fait vérifiable ou sur des informations fantaisistes. Mais ce n’est qu’un avis personnel et chacun peut avoir le sien.

      Tout à fait d’accord avec votre constat sur le fait que la minorité afro-américaine a été victime d’oppression et d’exploitation pendant très longtemps aux USA. D’ailleurs, c’est toujours le cas aujourd’hui. Que peut-on attendre d’un pays qui a pratiqué la ségrégation raciale jusqu’aux années 1960 ? 


    • Thot Thot 25 février 14:49

      @Giuseppe di Bella di Santa Sofia

      « Le complotisme est une sorte de méfiance qui, en général, n’est basée sur aucun fait vérifiable ou sur des informations fantaisistes. Mais ce n’est qu’un avis personnel et chacun peut avoir le sien. »

      Je comprends votre point ; c’est intéressant ces divergences de point de vue sur un vocabulaire désormais couramment employé.

      Toutefois, de mon côté, je n’utiliserais pas un mot spécifique pour qualifier des considérations de personnes exceptionnellement peu cultivés ou peu « intelligentes », par exemple, je ne vais pas débattre avec une personne qui pense que la Terre est plate. Pas parce que c’est complotiste, mais parce que cela ne prend pas en compte la somme accumulée des connaissances qu’on possède du monde depuis l’origine de l’humanité.

      Le problème de ce mot est qu’il y a un fort

      risque

      d’amalgame entre la méfiance légitime envers les institutions (ou divers enjeux politique géopolitique etc.) et des considérations faibles en terme de compréhension du monde ; et cela, ce n’est pas excusable de mon point de vue. 

      Nos institutions ne sont pas là pour nous apprendre à penser, ils n’ont aucun droit à être à la fois juge et arbitre en terme de pensée critique.


  • juluch juluch 25 février 13:10

    j’apprends quelque chose là !!

    Pas étonné de la prt des Américains dont l’hypocrisie est un sport national et international.

    Si on devait faire la liste...


    • Bonjour @juluch,

      Merci pour votre commentaire !

      On m’accuse souvent d’être « pro-américain », ce qui est loin d’être le cas. La liste des méfaits des USA est, en effet, très longue et on ne pourrait pas en établir une totalement exhaustive.

      Aujourd’hui, alors que les USA fêtent leur 250e anniversaire, ils crachent sur la France en oubliant que, sans elle, ils auraient le roi Charles III à leur tête. Ce qui, finalement, ne serait pas plus mal quand on voit le Canada...


  • Parrhesia Parrhesia 25 février 17:35

    Exact et important ! Mais pourquoi négliger pour autant ce qui se passe aujourd’hui sur les restes de la terre de France !

    Que se passe-t-il sur le plan santé et sur les restes de la France de 2026 ?

    Depuis un plus d’un demi-siècle, l’organisation des différents services de Santé a fini par détruire le système mis en place par le Président Charles de Gaulle !

    Ils ont également supprimé que la gratuité des soins efficaces et des progrès médicaux alors que les patients étaient efficacement pris en charge 24h sur 24 et 7 jours sur sept ?

    Aussi significatif que soit l’exemple produit par cet article, pourquoi faire semblant d’ignorer le crime actuellement commis contre la santé publique nationale française ? 

    Car sur le long terme, celui-ci va provoquer un nombre de victimes autrement plus important que celui relevé par cet article, aussi judicieux soit-il !


  • SilentArrow 26 février 07:20

    @Giuseppe di Bella di Santa Sofia

    Au nom de la science ? Ce ne serait pas plutôt au nom du dollar ?

    Ces dernières années, il y a beaucoup de choses bizarres qu’on fait passer pour de la science. La gestion calamiteuse du covid, la théorie du réchauffement anthropique...


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