Les solitudes
Cette vie-là, je n'en veux pas, cette vie-ci, je n'en veux plus.
Non, je ne veux pas fermer ma porte à double tour sur une serrure trois pointes chaque fois que je sors promener les chiennes ; non je ne veux pas mettre des barreaux à mes fenêtres ni installer une alarme ; non je ne veux pas haïr les gitans parce que trois d'entre eux m'ont volé et brûlé ma voiture ; non je ne veux pas nourrir une vengeance aussi éternelle qu'impossible pour ce connard de pauvre type qui m'a envoyé une lettre anonyme me traitant de pute et d'écolo parce que je me présentais aux élections et qui m'a, pour prouver sa supériorité sur moi, volé une autre bagnole qu'il a brûlée avec ses potes à la fête du village voisin ( sans preuves, hélas) ; non je ne veux pas mourir de chagrin à cause d'un riche entrepreneur qui a piégé mes veaux et mes vachettes pour les déguster entre amis et qui, devant les gendarmes s'est permis d'imboire son auditoire au point que le dossier s'est endormi entre la poubelle et les archives ! Ni celui, le monstre qui a empoisonné trente mères et dix jeunes taureaux pour en récupérer les massacres ; non je ne veux pas faire le guet jour et nuit pour voir qui me larcine ni imaginer qu'on va me voler mes chevaux ; non je veux plus ne pas pouvoir me plaindre des centaines d'heures passées à réparer mes clôtures, chevaux ou taureaux dehors, épuisée de fatigue et de colère ; non, je ne veux pas finir paranoïaque, haineuse, croupissante dans un asile psychiatrique ; non je ne veux plus qu'on me harcèle, qu'on me diffame, qu'on m'agresse parce que je ne reviens pas ; non, je ne veux plus aimer sans retour, servir sans merci, aider sans contre-partie, rendre service comme un dû ; je ne veux plus attendre l'effet d'une parole donnée avec autant de légèreté qu'on baille, et qu'on me mente et qu'on me moque ; non je ne veux plus dépenser des milliers d'euros pour me défendre en justice quand personne ne m'écoute, que personne ne m'entend et que tout le monde s'en fout. Non, je ne veux plus qu'on tue la chienne de ma vie, que mes amis me boudent de tant de chagrin incompris, qu'on ne pardonne pas le moindre recul dans mon grand froid, qu'on ne m'accepte que généreuse, gaie, aidante et pleine d'écoute et que sitôt que je vais mal on dise que je suis une emmerdeuse. Non je ne veux plus pleurer chaque matin de chagrin, de tristesse, de colère d'impuissance. Non je ne veux plus que les petits cœurs handicapés me piétinent parce qu'il est facile de me piétiner mais je ne veux plus non plus dire bonjour au chasseur, pauvre con, qui n'a joie qu'à tuer le faisan qu'il a lâché hier, ni à son frère qui a tiré aux oreilles de mes chevaux, les paniquant, laissant la porte ouverte et la clôture baissée, non je ne veux plus rester en silence quand on saccage mon travail, qu'on le traite avec mépris ; je ne veux plus être éloignée des miens à cause d'une conne jalouse ; non je ne veux plus être celle qui assume ce que les autres ne veulent pas assumer tandis qu'ils en récoltent les fruits ; je ne veux plus prêter ce que l'on ne me rend jamais ; je ne veux plus être vue par des yeux conformistes étriqués et mesquins ; je ne veux plus qu'on me fréquente juste pour que je plonge gratis dans les problèmes de la psyché de l'autre et lui donner à puiser dans mon grand sac de compassion et de compréhension. Non je ne veux plus laver les salades, balayer, ranger les chaises, préparer le feu, faire cuire les grillades quand j'ai l'honneur d'être invitée à une fête. Non, je ne veux plus être la conne de service, celle sur qui on peut compter, l'amie de toujours qui fait les déplacements à la gare, à l'aéroport, toujours disponible parce qu'elle n'a rien d'autre à faire que se faire bouffer. Non, je ne veux plus bosser sans être payée, je ne veux plus pardonner, comprendre, compatir, excuser. Je ne veux plus être l'éponge, déclencheur de ruptures sans intention, responsabilisée quand l'abcès perce et que le pue en sort, douloureux mais soulageant, rejetée après comme une cause bien commode.
Je ne veux plus que la roue du temps tourne à l'envers, étouffe les idéaux ébauchés de nos années de jeunesse éblouie et replie sur lui-même le destin farouche des humains innovants tandis qu'elle favorise le conformisme de ceux qui attendent d'en haut, d'ailleurs, le réconfort de leur condition.
Mais, je ne peux pas m'adapter, m'adoucir, m'indifférencier ; je ne peux guère soudain me retrouver normale, acceptée, reconnue comme semblable.
C'est fini.Je suis mûre pour la solitude.
J'ai toujours su que la solitude était une maladie ; celle du canard chez les cygnes plutôt ; j'en avais peur comme une prémonition, les chansons qu'elle me chantait n'était pas douces mais profondes et claires, y succomber fut un parcours héroïque ; c'est du moins ce que je me plaisais à croire.
Il est sûr que ceux qui sans cesse sont en butte aux agressivités de tous acabits se solitudifient progressivement, et deviennent aux yeux des leurs, des parias.
La solitude est une carence d'action, un empêchement et se résume en une routine comme on hiberne pour survivre. De là découlent des méfiances qui enferment finalement. C'est la meilleure manière que l'on a trouvé pour se protéger mais les protections s'usent, s'effilochent et laissent à nu.
Alors on pleure puis on ne pleure plus.
À voir les autres parfois, dans leurs déchirements, le regret d'une chaleur d'un soutient s'estompe devant le réalisme qui ne souffre aucune embellie factice. Approcher le réel et ne pas se mentir, oui c'est être à nu et ce n'est guère valide.
La vieille aigre qui ne se laisse plus attendrir, en a vécu, forcément. Ce n'est pas une excuse, ni celui qui rumine ses remords et regrets mais qui n'attend pas de pardon. Il est rare le solitaire entouré de respect, plein d'expériences initiatrices. L'entourloupe d'un personnage drapé de vêtements chauds et confortables dans son château qui tombe et qui tient haut le drapeau de la conquête de soi.
Non, la solitude est humble et n'est pas exemplaire ; on la boude, on la nie, on la rejette, on n'y jette même pas un œil, par curiosité. Elle fait peur. Oui, elle fait peur parce qu'elle est une conclusion.
La solitude a toutes les causes inhérentes au solitaire, ce qui est flagrant mais paradoxal, c'est que les égoïstes ne sont que rarement seuls ! Eux, savent utiliser les autres pour leur bonheur, et la plupart des gens aiment suivre les chefs, se soumettre aux exploiteurs, penser comme tout le monde, vivre dans la norme, suivre les autoroutes dont le tracé large et facile leur assure un confort qui convient fort bien à leur paresse intellectuelle. La solitude n'atteint pas la norme ! Et il y a tous les modèles ; de la folie la plus consommée à l'orgueil le plus abouti, tout un nuancier de couleurs pas toujours en pastel.
Le solitaire n'est pas sympathique et on l'a vu, il inquiète ; qu'elle soit femme, rivale potentielle, ou qu'il soit homme, comment se fait-il qu'il n'ait pas de femme celui-là ?, on ne lui court pas après ; quelquefois pour demander un service, le solitaire n'ayant pas d'âmes à charge, il est libre et donc a du temps à perdre. Pourtant des âmes à sa charge, il en a souvent, certaines miaulent d'autres aboient ou hennissent ou bêlent : les éleveurs sont souvent des solitaires qui n'ont pas retenu un compagnon ou une compagne dans ce mode de vie trop dur par les temps actuels.
Les moches, les abandonnés se consolent au contact de la douceur généreuse et pleine de gratitude de leurs amies les bêtes.
Les solitaires sont maladroits et ils ne savent pas recevoir ; les donneurs de leçons sont jetés, à juste titre, sans ménagement, mais les pourvoyeurs de douceurs, un film, un livre, un bouquet de fleurs, en restent pour leur frais devant le visage muet, les yeux fuyants, les lèvres plus que closes. Car il ne sait pas demander non plus.
Sinon, chacun la vit à sa façon ; il y a les pervers qui nuisent aux autres, les maniaques qui passent leur temps à mettre de l'ordre, ceux qui se laissent aller et, n'ayant pas grand chose à perdre, vivent sans contraintes imposées : sales dans une maison où tout va à vau l'eau ! C'est le repli devant chaque complication de la vie ! Il y a les ombres invisibles dans les rues de la ville et les ombres de la campagne qui bossent comme des folles sur leur lopin de terre. On ne sait rien de leurs exutoires. On s'en étonne quand on les retrouve mortes.
Il faut dire que la solitude fait perdre les repères puisqu'il n'y a personne pour mettre le holà aux débordements de l'imaginaire ; le solitaire peut s'égarer dans les labyrinthes dessinés par ses démons, il peut se noyer dans les abysses de son inconscient protégé du monde des vivants, il peut suivre avec entêtement un sentier si peu battu par les semelles des gens ordinaires qu'il finit en impasse.
Le solitaire, ce peut être Jean-Claude Roman dans son mensonge, un mauvais Neptune probablement qui le mène en prison où il l'a perdue, semble-t-il, sa solitude.
C'est un mal intérieur qui ronge, une rupture, un manque d'amour, une place non laissée dans la famille, un drame, une erreur d'aiguillage...
J'en connais beaucoup et je n'ai guère envie de rompre le cordon sanitaire qu'ils ont mis autour de leur bêtise, de leur névrose, de leur folie ou de leur déglingue : le solitaire est rarement une oasis comme une récompense après la traversée du désert.
Quelle pitié vous atteint dans la chaleur de votre foyer ? Qu'avez vous à recevoir d'un être exclu ? Qu'avez-vous à donner ?
Un bel égoïsme qui a besoin que tout aille bien pour continuer son train-train sans mauvaise conscience, sans ce sentiment diffus de laisser filer le monde, hors de portée de l'action nécessaire à la mise en route de sa révolution.
Car la souffrance n'est pas belle, elle n'est pas avenante, elle grimace et personne n'a le pouvoir de la changer en joie. L'élan du cœur ne suffit pas ni la religion non plus. L'écoute, la vraie, sincère et simple, est un accident qui survient rarement, surtout aujourd'hui où le monde est bouclé sur lui-même, sur ses lois excluantes, sur ses normes énormes. Il y a de plus en plus de solitudes parce que la société se ferme, enferme et renferme le ferment de la haine. Il y a « eux » et « nous ». Il n'est pas si vieux le temps où pouvaient vaquer les hurluberlus, les marginaux, les originaux, les idiots du village, les handicapés, les orphelins ; aujourd'hui ne vaquent que les voleurs de pauvres, les délinquants, les salauds, qui eux, ne sont jamais seuls.
La solitude est une arme qui n'a qu'un tranchant, celui-ci ne peut se retourner que contre celui qui la tient. Les hommes sont comme les chiens, les conneries ils les font au moins à deux car ce n'est pas le courage qui les étouffe ; l'esseulé est haï parce qu'il vous fout la paix, vit sans vie et s'arrange de ses manques. Mais ils sont nombreux à se retrouver seuls quand la fatalité les plombe et que nulle part, personne n'est dépêché à leur aide, alors, ils sont nombreux à sombrer dans cette dépression qui n'a rien d'atmosphérique parce qu'ils n'ont pas la force d'accepter leur sort ; les fuites alors sont variées parce qu'ils sont tous veules et que toutes les compromissions sont bonnes pour ne pas la rencontrer, la solitude.


