samedi 17 octobre 2009 - par
Lettre à Frédéric Mitterrand
Il y eut d’abord ce souvenir confus d’un beau livre que vous aviez écrit : « Lettre d’amour en Somalie ». Troublant parce que parcellaire et que les silences qui le traversaient donnaient à vos phrases cette légèreté dans la mouvance des mots. A cet espace lointain et rude répondait le souffle d’une intériorité et d’un partage avec l’autre.
De ce texte si lointain et de la vie qu’il irriguait, je ne doute pas que la nostalgie vous hante encore. Mais la jeunesse s’est effritée et son innocence. Et cette poussière dorée qui s’élevait de vos mots s’est muée en une mauvaise quête de l’or, du luxe et du pouvoir.
J’écris ces mots quelque part au Maroc. Vous aussi avez dû être saisi par l’intensité des déserts. Car écrire, vous le savez, c’est retourner beaucoup de poussière, c’est marcher, fouler des terres ingrates. Avec toujours cette poussière qui s’envole sous vos pas avant qu’elle ne se colle un peu partout sans qu’on la voie vraiment. C’est donc en traversant ces espaces arides, criblés de ronces et de gens pauvres, que je vous écris en mesurant tout ce que vous avez perdu.
Plus au nord, à Larache, se trouve la tombe de Jean Genêt.
Nul besoin de partager ses attirances pour être fasciné par l’écrivain. Qui pourrait juger d’une œuvre où le désir est à nu, ou une tendresse violente et crue investit chaque mot ? Parce qu’il criait, ne demandait rien - ni compassion, ni pardon - et que sa vie se satisfaisait d’une simple valise. Dans son refus de tout compromis, dans la défense absolue de tous les exclus, il resta incorruptible. Sa vie était-elle « mauvaise » qu’il la traîna sans honte, au-delà de toute rédemption, comme une forme de sainteté.
Comme lui, un autre écrivain « sulfureux », Tony Duvert, finit par se réfugier dans le silence et l’oubli. On ne juge pas la vie d’un écrivain. Loin des micros et des caméras, la pauvreté pour peu que vous appreniez à la connaître, vous accordera toujours la dignité.
Dans un registre mystique, Charles Foucaud, quant à lui, trouva son salut sur le chemin du désert.
Car la « mauvaise vie » se paie comptant, au quotidien, et ne s’efface ni dans la douleur des mots ni dans le miroir orgueilleux où l’on vient parfois pleurer sur soi-même.
Or cette vie là, Monsieur Mitterrand, vous avez voulu la vendre, vous l’avez exhibée comme un produit bon marché et de grande consommation avec cette illusion qu’on pourrait faire de l’or avec la boue. Vous n’avez eu de cesse de l’utiliser pour gravir les échelons d’une gloire qui vous ronge et vous arborez cette tristesse de ceux qui se trahissent pour un « destin » qui a enseveli cette lointaine jeunesse de Somalie.
Mais qui pourrait juger l’homme à l’aulne de cette fonction que vous avez choisi et qui, au fond de vous-même, ne vous sied pas ? Qui pourrait juger quand, de la blessure infligée à soi-même ou à autrui, on ne saura jamais laquelle est la plus vive alors que toutes ces blessures finissent par se mêler dans un même fleuve - ou plutôt dans cet égout putride qui trahit, pour chacun, nos lâchetés et le versant obscur de nos existences ?
En art comme en Littérature, il serait vain de professer le moralisme. Il n’est affaire que de citoyenneté et de politique. Que le balancier hésite d’un côté et, aussitôt, de l’autre, des forces contraires s’agiteront. Ici, les « fleurs du mal » ne s’éradiquent pas à renfort de décrets, elles saignent dans l’intimité des mots ou dans la charge des couleurs et des formes.
Dans ce clair obscur de nos vies, chacun cherche sa voie et nul doute que l’homme sensible que vous fûtes se fraye désormais un chemin d’autant plus difficile qu’en vous, transparaît ce miroir qui se lézarde. Un thème romanesque, n’est-ce pas ?
Car cette « mauvaise vie » c’est maintenant qu’elle vous atteint dans l’exercice du pouvoir. Qu’elle s’agrippe à vous au point de ronger vos souvenirs ou vos rêves. Vous voudriez en faire une souffrance quand vous ne faites que bronzer tristement à la lumière de la gloire.
Certes un Ministre peut toujours présenter sa démission : l’homme, lui, ne connaît que la rémission. Retrouvez donc ces déserts et ces espaces en friche de la littérature qui, j’en suis certain, vous hantent. Là, il n’y a rien à trahir. Seulement écouter le sablier du temps qui scande l’humble condition humaine et qui guérit des mauvaises ambitions.
C’est tout ce bonheur que je vous souhaite.
Sidi Kaouki, le 15 octobre 2009

