mardi 8 octobre - par Armelle Barguillet Hauteloire

Marcel Proust en 1919

L’année 1919 sera pour Marcel Proust celle où il atteint enfin la célébrité, reçoit les bonnes feuilles de «  A l'ombre des jeunes filles en fleurs » qu'il trouve imprimées trop fin, réédite chez Gallimard « Le côté de chez Swann  » et publie « Pastiches et mélanges », si bien que son œuvre commence enfin à rencontrer son public. La guerre est terminée mais la grippe espagnole, qui sévit, ajoute ses victimes à celles des champs de bataille et mettra 18 mois à être enrayée. La délicieuse Mary Finaly, qui a sans doute un peu inspiré la Gilberte de La Recherche, en mourra à l’âge de 45 ans au début de 1919.
 

 En cette année 1919, la santé de Proust ne cesse de se détériorer, au point qu’il craint être victime d’une maladie cérébrale et souffre parfois d’un embarras de la parole. Aussi abuse-t-il du véronal, médicament qui n’est pas sans répercussion sur sa mémoire et son état général. Il rédige également pour son ami Jacques-Emile Blanche, qui est l’auteur du portrait de Marcel à l'orchidée blanche (musée d’Orsay), une préface à son ouvrage « De David à Degas » qui lui donne beaucoup de peine, tout d’abord parce qu’il connait mal certains peintres dont Cézanne, Degas et Renoir, et qu’il éprouve de nombreuses divergences avec Blanche en matière d’esthétique.

Mais le plus pénible pour lui sera d’apprendre à la mi-janvier que sa tante a vendu l’immeuble du 102, Bd Haussmann à la banque Varin-Bernier et qu’il est dans l’obligation de déménager. Homme d’habitude, éprouvé par son état de santé défectueux, il se voit ainsi condamné à chercher une nouvelle adresse dans l’urgence. Comme il n’a pas de bail, il redoute d’avoir à régler des arriérés de loyer, soit environ 25 000 frs. Enfin que va-t-il faire de ses meubles, ceux de ses parents et de sa famille entreposés dans l’appartement ? Ce traumatisme altère considérablement son moral car, écrit-il : «  Un asthmatique ne sait jamais s’il respirera, et peut être à peu près sûr d’étouffer dans un logis nouveau. Or l’état de mon cœur (physique) ne me permet plus de faire les frais des crises, par elles-mêmes sans gravité. Moi qui aimais malgré tout tellement la vie, je comprends que la mort est notre seul espoir. » Le traumatisme de ce déménagement marquera une date importante car, désormais, il va en permanence se préparer à mourir, envisager avec plus de rigueur ses publications et s’empresser à terminer son œuvre et à la corriger.
 

Le 2 février, alors qu’il est comme à son habitude couché, enveloppé dans ses tricots « brûlés », le prince Bibesco, déjouant la vigilance de Céleste Albaret, parvient à s’introduire dans sa chambre en tenant sa fiancée Elisabeth Asquith dans ses bras afin de la lui présenter. « Je souffrais le martyre d’être vu ainsi par une jeune fille que je ne connaissais pas » - écrira-t-il. Tout cela ne l’empêche pas de sortir, soit au Ritz, soit chez des amis, et d’avoir, lors d’une invitation de Madame Hennessy, l’occasion de préciser : « Je n’ai aucune espèce de régime, je mange de tout, je bois de tout, je crois que je n’aime pas le vin rouge mais j’aime tous les vins blancs du monde, la bière, le cidre. Mon seul régime serait que vous me permettiez d’apporter une bouteille de Contrexeville ou d’Evian dont je boirai un peu dans un autre verre. »


 

Toujours en février, Proust envisage de louer à Nice une villa appartenant à Madame Catusse mais cela ne se fera pas ; pas davantage d’habiter l’hôtel Meurice sur les conseils de Misia Edwards, si bien que les soucis empirent parce qu’il ne trouve pas de logement et ne sait que faire de ses meubles. A bout de force, il finit par accepter d'occuper le meublé que lui propose l’actrice Réjane, au 8 bis rue Laurent-Pichat. Il fait alors transporter dans ce logis provisoire son lit de cuivre, sa table de nuit et surtout ses précieux cahiers. Tristes instants que celui où il quitte le boulevard Haussmann «  locataire qu’on tue en le déracinant  », ce lieu qui vit mourir son oncle Louis Weil et s’écouler tant d’heures familiales. Rue Laurent-Pichat, il loge au quatrième étage, tandis qu'au second demeure Réjane qui souffre d’une maladie de cœur et est âgée de 62 ans, et au troisième son fils Jacques Porel, sa femme et leur enfant. Mal isolé, l’immeuble se révèle bruyant et : « Les voisins dont me sépare la cloison font l’amour tous les jours avec une frénésie dont je suis jaloux. Quand je pense que pour moi cette sensation est plus faible que celle de boire un verre de bière fraîche, j’envie des gens qui peuvent pousser des cris tels que la première fois j’ai cru à un assassinat mais bien vite le cri de la femme, repris une octave plus bas par l’homme m’a rassuré sur ce qui se passait  » - raconte-il dans une lettre à Jacques Porel.
 

En recevant les épreuves de « A l'ombre des jeune filles en fleurs », Marcel Proust est furieux du nombre de fautes et demande à l’éditeur, avec irritation, si les correcteurs servent à quelque chose. A la suite de cette constatation, il écrit à Gaston Gallimard : «  Pourvu que tout paraisse de mon vivant ce sera bien et s’il advenait autrement, j’ai laissé tous mes cahiers numérotés que vous prendriez et je compte alors sur vous pour faire la publication complète. » Le 19 avril, Jacques Rivière, qui ne cache pas son admiration à l’auteur, lui demande d’inaugurer le premier numéro de la NRF et souhaiterait qu’il lui fournisse un texte qui relaterait « le chagrin que cause une séparation et les progrès irréguliers de l’oubli. », ce que Marcel finit par accepter. Le 31 mai, il reçoit enfin les épreuves de « Du côté de Guermantes » qu’il se charge de corriger. Mais il ne limite pas ses publications à la NRF et donne à « Feuillets d’art » un texte sur Venise qu’il avait autrefois proposé au Figaro et qui figure dans « Albertine disparue ». L’accueil de la presse aux « Jeunes filles en fleurs » sera mitigé, en dehors de l’article de Robert Dreyfus, les critiques se focalisant sur son style et son absence de toute technique du roman, ceci justifiant probablement leur manque d’enthousiasme …

En juillet, Proust désapprouve l’initiative de certains de nos auteurs d'avoir rédigé un manifeste intitulé « Pour un parti de l’intelligence » publié dans le Figaro. Il s’élève contre ce chauvinisme intellectuel, considérant qu’il n’y a pas d’intelligence spécifiquement française, et s’interroge : « Pourquoi prendre vis-à-vis des autres nations ce ton si tranchant dans les matières comme les lettres, où on ne règne que par la persuasion  ? » Il ajoute qu’il ne croit pas que l’intelligence soit au-dessus du cœur et, en conséquence, « la première en nous » et qu’une œuvre doit son originalité beaucoup plus à l’inconscient qu’à l’intelligence.
 

Réjane se réappropriant son appartement de la rue Laurent-Pichat, Marcel est à nouveau en quête d’un logement. Par chance, Céleste en découvre un 44 rue Hamelin, dont la propriétaire de l’immeuble est désireuse de louer chacun d'eux en meublé. Proust finira par obtenir le cinquième étage non meublé mais sans ascenseur. Après quelques travaux, il dispose néanmoins d’un salon, d’un boudoir, de sa chambre avec salle de bains et d’une autre chambre pour Céleste. Quant aux soucis d’argent, ils n’ont cessé de s’intensifier ces dernières années et, désormais, Proust compte sur ses droits d’auteur, d’autant que se profile le prix Goncourt que son ami Léon Daudet souhaite lui faire obtenir, choix qu’il justifie dans L’Action française. Avant la remise du prix, 3000 exemplaires ont déjà été vendus mais Proust a, face à lui dans cette compétition, un ouvrage émouvant consacré à la guerre de 14, « Les croix de bois » de Roland Dorgelès. Au lendemain de cette terrible guerre, le livre touche particulièrement le public, si bien que la presse, dans son ensemble, va s’élever contre le choix des jurés du Goncourt qui lui ont préféré une oeuvre plus déroutante, plus difficile d’accès. Si « A l'ombre des jeunes filles en fleurs » séduit une élite, le livre n’obtient pas le succès de masse qui revient alors à Dorgelès, ce qui incite l’éditeur Albin Michel à inscrire sur la bande annonce : « Prix Goncourt (en gros caractères) quatre voix sur dix (en petits). Condamné par le tribunal de la Seine à payer une somme de 2 000 francs de dommages et intérêts, Albin Michel sera contraint à retirer la bande incriminée. Mais l’incident assombrira la joie de Proust d’avoir obtenu ce prix. Il constate également que son œuvre antérieure est déjà bien oubliée : «  A chaque époque de la vie, l’oubli de ce qu’on a été est si profond chez les contemporains, faits il est vrai de jeunes gens qui ne savent pas encore, de vieillards qui ont oublié, qu’on est obligé de faire face si connu qu’on ait été, à l’ignorance du milieu ambiant. » (Voir mon article sur l’ouvrage de Thierry Laget « Proust - Prix Goncourt, une émeute littéraire » cliquer ICI )


 

Le 31 décembre, Marcel Proust finira l’année chez Cécile Sorel qui reçoit l’infant d’Espagne, la duchesse de Gramont, José Maria Sert, Bernstein et Croisset, réveillonnant ainsi avec quelques-uns de ses lecteurs.

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Marcel PROUST EN 1918

Marcel PROUST en 1916

Marcel PROUST en 1914



9 réactions


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 8 octobre 16:45

    La mère de Proust le surnommait « mon petit jaunet », « mon petit serin », « mon petit benêt » ou « mon petit nigaud ». Dans ses lettres, elle le nommait « mon pauvre loup ».

    Ses amis et relations lui attribuaient d’autres sobriquets tels que « Poney », le « Flagorneur » ou le « Saturnien », et ils utilisaient le verbe « proustifier » pour qualifier sa manière d’écrire. Dans les salons, il était « Popelin Cadet », et ses dîners dans le grand hôtel parisien lui ont valu l’appellation de « Proust du Ritz ».

    Allo quoi ! Prout Proust !


  • Emin Bernar Emin Bernar 8 octobre 18:31

    Merci pour votre article.

    Le 100 ème anniversaire du Goncourt attribué à Proust sera célébré le 27 octobre dans le grand hôtel de Cabourg, lieu proustien par excellence !.

    Les jurés du Goncourt 2019 sont -ils à la hauteur de ceux de 1919 ? j’en doute !

    notamment un certain Pivot qui « touitait »...récemment des insultes à notre chère Greta...


  • Jason Jason 8 octobre 19:15

    Cent ans déjà ! Comme le temps passe !

    Est-il vrai que Gide avait refusé de publier « La recherche » ?


    • Oui, lors de sa première lecture, Gide avait considéré que du « Côté de chez Swann » n’était pas un roman pour la NRF. Trop de duchesses ! Il se ravisa par la suite lors d’une lecture plus approfondie et alla même chez Marcel s’en excuser. A sa façon ...


  • Oscar Ollo Oscar Ollo 9 octobre 11:51

    Petit souvenir de lycée :

    J’ai retrouvé le temps perdu que Proust cherchait désespérément.  S’il avait utilisé son temps pour profiter de la vie au grand air au lieu de le perdre en s’infligeant le pensum qu’il a très judicieusement intitulé « à la recherche du temps perdu », il aurait sans doute été en meilleure santé (1).

    Pour en venir à l’œuvre elle-même, il s’agit d’un exercice de style étalé en couche épaisse et indigeste sur des milliers de pages. J’ai abandonné à la page 140 : quand on termine le passage de la madeleine, on se dit qu’on ne ratera plus rien sur le reste du pavé.  C’est l’effet papier peint dont souffrent beaucoup d’œuvres classiques : quand on a déroulé un lé, pas besoin d’examiner tous les rouleaux, on sait quels motifs et quelles couleurs on va y trouver.  Il peut juste y avoir quelques variations dues à des bains différents mais aucune surprise digne de ce nom n’est à attendre. A propos de madeleine, Proust m’a ramené au temps des visites que nous rendions occasionnellement à la cousine Marguerite. Un moment obligé de ces visites était l’interminable visionnage des innombrables diapositives de vacances de notre globe-trotteuse de parente. Certains trouvaient cela génial (des initiés sans doute mais plus généralement son mari et son fils), mais les autres réprimaient difficilement un bâillement devant la description de clichés par lesquels ils avaient le plus grand mal à se sentir concernés. Bref, Marcel qui raconte sa no-life en long et en large jusqu’à plus soif dans un style probablement recherché mais surtout soporifique, je me demande qui peut supporter à part lui-même, ceux qui s’y trouvent décrits et quelques rares masochistes qui vont jusqu’à prétendre y trouver du plaisir. On a les perversions qu’on peut ! 


    (1) A l’attention des cuistres qui ne connaissent que le premier degré : je sais parfaitement que le temps dont il est question ici n’est pas celui qui s’écoule mais une époque révolue. Cela rend cependant l’explication beaucoup moins amusante.

     


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