Médias : la gauche sous-représentée dans les « matinales » audiovisuelles
C’est très clairement ce qu’il ressort d’une étude conduite entre le 1er septembre et le 31 octobre par Hexagone, le site très peu gauchiste du très droitier milliardaire Pierre-Édouard Stérin dont les publications ont pour ambition de dresser un tableau de « La France en chiffres »...
« Les médias sont de gauche », affirment – le plus souvent sur un ton péremptoire, parfois agressif – les militants, les partisans et les sympathisants des partis de la droite populiste (RN, UDR et Reconquête) sur les sites du web et dans les réseaux sociaux. C’est incontestablement vrai pour certains d’entre eux, mais ils sont loin de pouvoir être tous estampillés comme tels. Sauf à s’emmêler les neurones, il est en effet difficile d’amalgamer les médias audiovisuels du groupe Bolloré (CNews et Europe 1) avec ceux de France Télévisions (France 2 et France 3) ou de Radio France (France Inter et France Culture). Globalement, il n’y a pourtant pas de doute pour les tenants de la « droite nationale » : la majorité des médias, et notamment ceux du service public, sont bel et bien les vecteurs d’une « propagande de gauche » alors que les idées de celle-ci sont très minoritaires dans le pays.
Manifestement, il s’agit là d’une idée reçue très répandue dans les milieux populistes de droite et d’extrême-droite*. Une idée fausse en l’occurrence comme le montre sans la moindre ambiguïté l’enquête publiée sur le site Hexagone dont le patron Pierre-Édouard Stérin – un proche de Xavier Bellamy et d’Éric Zemmour – peut difficilement passer pour un ami d’Oliver Faure, Raphaël Glucksmann ou, a fortiori, Jean-Luc Mélenchon. L’homme est effectivement très à droite, et même un tantinet à l’extrême-droite, ce dont il ne se cache pas. Pour s’en convaincre, il suffit de se référer à l’idéologie ultra-libérale et identitaire qui est développée dans le cadre du think tank qu’il a fondé durant l’été 2023 : le Projet Périclès. Objectif de celui-ci : faciliter l’émergence en France d’un pouvoir alliant l’extrême-droite et la droite libérale décomplexée de gens comme Éric Ciotti, voire Bruno Retailleau.
Que nous dit l’étude en question sur les « matinales » audiovisuelles, la tranche la plus suivie, et probablement la plus influente, de la vie politique ? Tous médias confondus, elle nous apprend qu’en nombre d’invités, la gauche ne pointe qu’à 26 % contre 36 % pour la droite et l’extrême droite, 21 % pour le bloc présidentiel, 19 % étant constitués de sans étiquette**. Des chiffres guère différents en termes de mesure des temps de parole : 23 % pour la gauche versus 39 % pour la droite et l’extrême-droite, le bloc présidentiel et les sans étiquette culminant là aussi à 21 % et 19 %**. Particulièrement édifiantes sont les données relatives aux médias Bolloré (CNews / Europe 1) : 9 % seulement pour les invités de gauche contre 64 % pour ceux de droite et d’extrême-droite, 18 % pour le bloc présidentiel et 8 % pour les sans étiquette***.
Pour le détail des autres médias, le mieux est de se référer directement au graphique joint à cet article (tableau 1). Concernant le service public, on y constatera une forte prédominance des représentants du bloc présidentiel sur France 2 (31 % du nombre des invités et 32 % du temps de parole) et une tout aussi grande prédominance des invités sans étiquette sur France Inter (respectivement 49 % et 37 %). Prétendre que les médias audiovisuels sont « inféodés à la gauche » (autre accusation récurrente) relève par conséquent du fantasme. Et ce n’est pas un think tank gauchiste qui le démontre, mais un outil de mesure mis en place et supervisé par les équipes de Pierre-Édouard Stérin, grand défenseur de la famille, de la propriété, du christianisme et de l’identité nationale, pour ne citer que ces thèmes-là, sans même aborder les valeurs qu’il honnit : celles de la gauche progressiste !
La réalité dessinée par l’enquête réalisée pour le site Hexagone est que la gauche est incontestablement mal servie par les médias. Mais l’enquête démontre également (cf. tableau 2) que le Rassemblement National n’est pas très bien loti non plus : mis à part sur le plateau de CNews et l’antenne d’Europe 1 où le temps de parole du RN est mesuré à 28 %****, dans aucun autre média, la présence de ce parti n’est conforme à son poids à l’Assemblée nationale (25 % des élus), la moyenne s’établissant à 17 %. En résumé, la gauche est, de manière évidente, sous-représentée dans la quasi-totalité des médias. Quant au RN, il est soumis à un traitement très hétérogène dans ces mêmes médias en fonction des groupes auxquels ils appartiennent. L’équité de la vie politique y trouve-t-elle son compte ? À chacun de répondre à cette question !
* Il est vrai que dans les rangs des sympathisants de gauche, nombreux sont ceux qui accusent les médias d’être à la solde de la droite, voire de l’extrême-droite (ce qui n’est pas faux pour les médias Bolloré).
** Petit problème : la somme des pourcentages s’établit à... 102 %. Globalement, cette erreur ne change pas grand-chose sur les rapports entre les différents blocs.
*** Là encore l’on relève une erreur de totalisation : le cumul donne 99 %. Ce qui ne change rien aux flagrants déséquilibres de traitement.
**** En fait, si le RN culmine à 28 %, le temps d’antenne qui lui est indirectement consacré dans les médias Bolloré est nettement plus élevé par le biais des sujets traités, les thèmes de l’immigration et de l’insécurité étant omniprésents dans les débats et abordés sous un angle idéologique partisan.








