jeudi 7 novembre - par PETINOS

Minorités d’Orient. Les oubliés de l’Histoire

J’ai lu avec une attention particulière le dernier livre de Tigrane Yégavian intitulé Minorités d’Orient. Les oubliés de l’Histoire. En effet, ce livre (éditions du Rocher, octobre 2019) arrive à point nommé pour nous aider à comprendre les tenants et les aboutissants des nombreux conflits de la région, dont le dernier - et pas des moindres -, concerne l’invasion turque au nord de la Syrie, l’invasion de la région kurde.

L’ouvrage dépeint méthodiquement et décrypte avec minutie la situation de toutes les minorités du Proche et Moyen Orient, ne laissant pas de côté les minorités musulmanes hétérodoxes.

Tigrane Yégavian analyse, de manière claire et concise, le découpage ou redécoupage des frontières, notamment par les accords de Sykes-Picot, explique la montée des nationalismes et la construction des Etats-nations ainsi que la chute et le démantèlement de l’Empire ottoman, événements qui ont apporté leur lot de souffrances aux minorités présentes.

Il souligne l’instrumentalisation de la question des minorités, dans le vaste jeu géopolitique de la région.

Les puissants, le plus souvent les Occidentaux, ont joué sur la question des minorités, avec des objectifs précis en tête :

1. Contrôler le pétrole et le gaz.

2. Contrôler (pour ce qui est de l’Empire britannique), la route des Indes, puisque la plupart des problèmes non-résolus sont bel et bien des séquelles de l’héritage colonial britannique : Palestine, Egypte, Soudan, Irak, Iran, Afghanistan, Inde, Pakistan, Bangladesh, Afrique du Sud, Malouines, Gibraltar, Chypre, Irlande et Hong Kong (pour élargir un peu le champ moyen-oriental). L’Empire britannique, outre le fameux adage « diviser pour régner » a utilisé un autre principe colonial encore plus pernicieux : « résoudre un problème sans jamais aller jusqu’à une solution définitive » : de cette manière le dominant peut toujours garder une menace en poche pour contrôler l’avenir du territoire en question.

Dans la réalité, cet Orient qui fut le creuset commun des trois religions du Livre, comportait les germes de cette instrumentalisation : Les trois religions du Livre ont généré d’innombrables « minorités », à l’origine de conflits futurs et d’exactions innommables.

Sur ce point Tigrane Yégavian rappelle toutes les étapes des tragédies récentes des Yézidis du Sinjar, des Chrétiens ou des Kurdes. L’exploitation des minorités, placées nolens volens au centre d’enjeux géopolitiques par les puissances régionales et internationales, a sapé les fondements séculaires de ces sociétés plurielles.

L’auteur analyse également les génocides des Arméniens, des Assyro-Chaldéens, des Syriaques et des Grecs pontiques perpétrées par le gouvernement Jeune turc et parachevées par le pouvoir kémaliste, au crépuscule de l’Empire ottoman. Dans ce domaine, Tigrane Yégavian pointe du doigt la responsabilité morale accablante des puissances occidentales dont les intérêts ont dicté la conduite laissant de côté – souvent entre les mains de leurs bourreaux - ceux qu’elles prétendaient protéger.

Notons sur cette question l’abandon par la France de territoires comme la Cilicie, les territoires de l’Est, le Sandjak d’Alexandrette, et l’abandon massif du Hakkâri (le Kurdistan turc) par les Britanniques. Ces abandons constituent autant de plaies béantes dans la mémoire des communautés chrétiennes et de leurs diasporas ainsi que dans la mémoire collective kurde.

Plus récemment et quoi que légèrement différente, la situation de Chypre : l’île sacrifiée par les Etats-Unis en pleine guerre froide et abandonnée à l’invasion turque pour plusieurs raisons. D’abord, la maintenir dans le giron de l’OTAN et, ensuite, satisfaire la Turquie, grand pays adossé au bloc soviétique, notamment l’ancienne URSS. Depuis l’île est toujours coupée en deux par une armée turque d’occupation qui a procédé au nettoyage ethnique en créant deux zones pratiquement homogènes de peuplement, par l’expulsion forcée des Chypriotes grecs du nord de l’île occupée et le déplacement sous la menace des Chypriotes turcs habitant au sud vers le nord ; à cela vient s’ajouter le transfert de dizaines de milliers de colons turcs d’Anatolie vers la région de Chypre occupée, afin de modifier la structure démographique du pays et maintenir le statu quo de division.

Si j’ai fait cette légère digression, c’est pour mieux illustrer ce qui se passe actuellement en Syrie aux dépens des Kurdes. Le rôle de la Turquie, de la Russie et des Etats-Unis notamment est central dans cette nouvelle tragédie. Et l’invasion turque de la Syrie du nord ne date pas du 9 octobre dernier. Il y a eu des prémices évidents et clairs : Djarabulus en août 2016 et Afrine début 2018. La Turquie souhaitait en réalité barrer la route aux Kurdes syriens et les empêcher de faire la jonction entre tous les cantons kurdes, notamment celui d’Afrine avec les régions kurdes situées à l’est de l’Euphrate. La hantise du président turc n’était pas le développement de l’Etat Islamique ; c’était plutôt la création d’une entité autonome homogène kurde au nord de la Syrie.

Le succès de ces deux premières opérations semble avoir été précédé d’un échange de bons procédés : les Turcs cessaient de soutenir les groupes islamistes qui tenaient la partie orientale d’Alep ainsi que la région de La Goutta – respectivement -, permettant ainsi la prise de contrôle par les forces d’Assad, soutenues par la Russie, des régions importantes syriennes. Notons également que la Turquie a appliqué la politique du nettoyage ethnique dans la région d’Afrine, remplaçant la population kurde chassée par des populations arabes qui lui sont favorables.

Cet échange de bons procédés avec la Russie est très probablement en train de se renouveler avec la dernière invasion turque : la province d’Idlib est en ligne de mire du régime d’Assad et de la Russie. La réaction plus que modérée de cette dernière à l’invasion turque laisse clairement entrevoir cette possibilité. La Turquie a envahi le nord de la Syrie avec l’intention clairement déclarée de remplacer la population kurde par une population arabe et « sécuriser » ainsi sa frontière syrienne.

Enfin, le lâchage des Kurdes par les États-Unis -un lâchage de plus - a ouvert la porte aux velléités expansionnistes turques.

Dans son ouvrage, Tigrane Yégavian rend accessible la compréhension de cet Orient souvent considéré comme une région compliquée ; sa maitrise du sujet clarifie les conflits impliquant les minorités dans leur ensemble, depuis les Coptes égyptiens jusqu’aux Maronites et aux Kurdes, sans oublier tous les autres Yézidis, Assyro-Caldéens, Syriaques, Arméniens, Grecs pontiques, etc, etc, la liste est longue…



7 réactions


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 7 novembre 09:15

    Même si le « Levant » est aujourd’hui plus souvent désigné sous le nom de « Proche-Orient » ou même de « Moyen-Orient », par alignement sur l’anglais Middle East, ce n’est pas une raison pour le rebaptiser « Orient », ce qui est générateur de confusion avec l’ensemble de l’Asie pour un européen. 

    La notion de « Levant » correspond au Machrek (المشرِق en arabe signife « est » ou «  soleil levant ») qui désigne une région qui comprend aussi l’Irak. Un autre terme arabe utilisé est « Cham » (الشام), qui comprend dans sa version large Syrie, Liban, Jordanie, Palestine et une partie du Sud de la Turquien. Mais là, on rentre dans des domaines sulfureux, avec des notions manipulées par des forces occidentales pour créer le monstre DAESH supposé réinstaurer un califat mythique, ce que l’auteur a sans doute voulu éviter.

    Sous l’ancien régime en France, le Levant désignait les pays bordant la côte orientale de la mer Méditerranée : le Liban et la Syrie (les États du Levant au sens français), mais aussi ce qui est actuellement Israël, la Palestine, la Jordanie, l’Anatolie, la Mésopotamie et l’Égypte. La liste des provinces composant le Levant faisait l’objet de l’article 17 du titre II de l’ordonnance du 3 mars 1781 sur les Consulats, le commerce et la navigation dans " Échelles du Levant et de Barbarie

    « .

    Dans ce contexte, le terme »orient« n’a de sens que pour certains chrétiens évoquant ’les églises d’orient » (Coptes, Maronites etc.).


  • njama njama 7 novembre 11:07

    Dans ce domaine, Tigrane Yégavian pointe du doigt la responsabilité morale accablante des puissances occidentales dont les intérêts ont dicté la conduite laissant de côté – souvent entre les mains de leurs bourreaux - ceux qu’elles prétendaient protéger.

    Pour les citer, l’Angleterre, la France et la Russie tsariste qui dans leur projet de démantèlement de l’empire ottoman ont manipulé quelques minorités, les arméniens principalement comme ennemi intérieur qu’ils ont armé comme aujourd’hui en Syrie les mêmes puissances (et d’autres) hormis la Russie ont armé des factions sunnites salafistes, quelques opposants et des mercenaires étrangers pour essayer de renverser le régime syrien et se donner les moyens de redessiner les frontières du Moyen-Orient en se réappropriant ses ressources.

    Une fois l’objectif politique de ces puissances occidentales atteint, la question arménienne était abandonnée à son propre sort, de la même façon que les Kurdes [quelques factions syriennes dissidentes du YPG ralliés au Kurdistan irakien du clan Barzani allié d’Israël] sont lâchés aujourd’hui... puisque le régime syrien est toujours debout et résiste plus que jamais.

    Les Arméniens n’ont pas subi des représailles et des persécutions des turcs pour la raison qu’ils étaient chrétiens, mais parce que dès 1890 ils étaient devenus des nationalistes aux intentions séparatistes, qu’ils étaient rentrés dans la lutte armée et qu’ils menaient une guérilla larvée sans merci contre le sultan dans leur combat indépendantiste.


  • njama njama 7 novembre 13:29

    L’intervention des puissances occidentales au Moyen-Orient n’a jamais été œuvres de charité chrétienne...

    L’expédition française en Syrie en 1860 au prétexte de protéger les chrétiens du Liban ...

    Une intervention humanitaire en Syrie, il y a 150 ans
    [.........]Durant la période qui suit l’intervention de 1860, la France accentue son emprise économique sur le Liban au point que 50% de la population active libanaise travaille en 1914 en lien avec la filière française de production de soie. Ce secteur s’effondre à la suite de la décision de l’industrie hexagonale de se passer de ses fournisseurs libanais. Ceux-ci perdent leurs moyens de subsistance.

    Un an plus tard, en 1915, les alliés britanniques et français organisent le blocus des côtes syriennes en empêchant les denrées alimentaires d’arriver à destination de cette région hautement dépendante des importations céréalières. L’objectif est de pousser les provinces arabes à se soulever contre le pouvoir central d’Istanbul, qui participe à la Première Guerre mondiale aux côtés de l’Allemagne de Guillaume II. Il en résulte une famine sans précédent qui fait 200 000 morts dans le centre et le nord du Mont-Liban et 300 000 ailleurs en Syrie.

    En 1840, François Guizot, alors ambassadeur de France à Londres, avait déjà résumé les calculs géopolitiques qui prédominaient dans les cours européennes et qui animaient à ses yeux la politique du ministre britannique des Affaires étrangères Lord Palmerston : « Il y a là, au fond de je ne sais quelle vallée, au sommet de je ne sais quelle montagne du Liban, des maris, des femmes, des enfants, qui s’aiment et qui s’amusent, qui seront massacrés demain parce que Lord Palmerston, en roulant sur le Railway de Londres à Southampton, se sera dit : “Il faut que la Syrie s’insurge, j’ai besoin de l’insurrection de la Syrie, si la Syrie ne s’insurge pas, I am a fool.”  »

    Pascal Herren
    Le Temps (Genève), 5 novembre 2012.


    • Abou Antoun Abou Antoun 7 novembre 16:45

      @njama
      Vous semblez connaître particulièrement bien l’histoire du Proche Orient et les rôle des anciennes puissances impériales, relayées maintenant par les nouvelles.
      On utilise toujours les mêmes ficelles.


  • CLOJAC CLOJAC 8 novembre 00:16

    Je suis tout de même étonné que personne ne fasse observer que lorsque les vicissitudes de l’histoire et les intérêts de la finance contraignent à partager un territoire entre des gens d’ethnies, de cultures et de religions très différentes, ça se termine toujours dans des bains de sang...


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