Mouche
La mouche dont on admire les yeux en raccourci sur les macro photos mais dont on hait les caresses ; le mouche prolifique, la honte de la bourgeoise quand elle frôle ses mets, la mouche qui agace pendant la sieste estivale, la mouche dont les larves nous dégoûtent dans les fromages mal abrités, la mouche qui gâtent nos fruits et qui trimbalent, on le sait, toutes les maladies du monde.
Mais qu'elle est belle quand on sait la regarder, sous toutes ses couleurs...

Un scarabée est beau comme un bijou, on le sait, mais celle-ci ?

Est-ce parce qu'elle est la moins jolie que la petite noire nous taquine, nous agace ou nous exaspère ? Et pourtant

Moi, ce que j'aime, c'est les chiures de mouches sur les ampoules...
La mouche, depuis que l'homme a inventé l'hygiène, est beaucoup moins nuisible, voire plus du tout vu qu'elle ne pique pas ( enfin, il y a des mouches qui piquent, mais ce ne sont pas les mêmes...) et si on trouve une mouche verte sur le rôti, on peut considérer qu'elle n'est là que pour nous rappeler qu'il s'agit de viande morte.. et ça, ça ne met pas en appétit !!! Elle cherche à pondre car contrairement à la guêpe elle ne se nourrit pas de solide, comme l'abeille, elle ne peut que pomper avec sa trompe, énormément.
Nous pourrions imaginer, au dessus de la table de Mme de Baronnet dont le rôti fleure bon la sauge, un ventilateur géant dont les anciennes colonies avaient le secret ; les mouches volant péniblement à sept kilomètres heure, il suffirait de régler le moteur – énergie solaire bien sûr- sur 8 pour dépiter l'insecte ! Et pour le café brioche sous la véranda, les femmes actionneraient de leur fin poignet cet accessoire érotique au possible qu'est l'éventail ! Ainsi l'élégance alliée à la désuétude vaincrait la honte.
J'ai vécu, je l'ai dit, dans un hameau de Lozère où note voisine adorable et aimée, ne désinfectait jamais sa bergerie. Ne supportant pas, ni les uns ni les autres, les portes fermées, l'été c'était un grand safari jusqu'à ce que l'on adopte ces rideaux de perles, ces rubans collants, ces soucoupes pleines de granulés jaunes, sans pourtant, jamais, en venir à bout. Les volets bleus, les géraniums, rien, rien n'y faisait !
Quelquefois la main se refermait habile sur la gêneuse mais la bête met sa souplesse au service de sa longévité – quinze jours à peu près, quand même- et les doigts serrés sur la paume ne sont pas un étau suffisamment puissant pour la broyer : la futée nous échappait bien souvent quand on ouvrait le poing pour vérifier la prise !
Nous ne touchions à rien et abritions, au dessus des portes, dans les coins, des toiles d'araignée impressionnantes, pas autant cependant que leur occupante. C'était une variété que je n'ai plus ici, dont l'envergure, pattes écartées devait bien faire dix centimètres ; noire, velue, je ne la craignais pas mais elle m'impressionnait. Un jour que j'avais dû abattre au cours d'un safari tapette, une bonne vingtaine de mouches, l'idée me vint de porter sa pitance à celle qui, recroquevillée au fond de son abri, quasi invisible, attendait patiemment l'étourdie qui viendrait s'y piéger. Je lançai donc la mouche dans cette espèce de coupelle, qui me paraissait fort solide, et je fus surprise par la rapidité féroce de l'acarien à se jeter sur sa proie. L'exercice me plut et je nourris ainsi, et durant tout l'été les épeires qui ne perdaient rien de leur vélocité avec cette nourriture facile.
J'aimais aussi les araignées et ne supportais guère la phobie de certains ; à force de les vanter et de les présenter- surtout dans les champs où elles sont colorées et peu impressionnantes, j'en ai converti plus d'un !
Un été qu'un solitaire était venu louer une chambrette inoccupée jusque là, avec, dans ses bagages un moulinet, une canne à pêche, et qui avait rêvé se griller des truites tous les soirs, ignorant sans doute que leur pêche était interdite dans ce ruisseau père du Gard, déçu et harassé sous les attaques incessantes des mouches de Jeanne, partit deux jours plus tard, haineux.
Pourtant, elles compostent les déjections des herbivores, nourrissent leurs larves des cadavres d'animaux qui traînent toujours ça et là , utiles, plus qu'utiles à une campagne que nous aimerions bien pourtant voir débarrassée de toutes nos aides. Elles peuvent même contribuer à la cicatrisation de nos plaies dont le pus sert de nourriture aux œufs.
J'en connais une, assez intimement et que sans doute vous ne connaissez pas : l'hippobosca, la mouche plate, chez nous, dite « américaine ». Elle prolifère dès qu'il y a du bétail ; elle roupille, se reproduit et pond dans des endroits chauds et tendres de nos bien-aimés ; depuis que je n'ai plus que quatre chevaux, je leur passe la main aux fesses tous les jours et décapite les intruses ( son petit nom peut être aussi « mouche-scorpion » à cause de sa carapace qui ne se laisse pas écraser) Solution impraticable sur une centaines de bovins ! À l'époque, je badigeonnais les muqueuses de mes équins avec de la graisse à traire ; les pauvres mouches glissaient et ne pouvaient pas piquer !
La mouche est le seul animal que je tuais sans état d'âme ; ne craignant pas les moustiques et respectant tous les autres ( exceptées peut-être les tiques de mes chiennes), je n'en ai pas moins de culpabilité aujourd'hui, multipliant mon geste à l'infini des gestes des humains, même en m'étant contentée de rubans et de tapettes, ayant boudé les spray, je m'interroge.
Car un jour, il y a quelques années, je suis tombée sur un texte ; lecture au hasard, d'une page à une autre dans la densité des éditions de La Pléiade, pas toujours subjuguée mais plus que de raison admirative, Paul Valéry ayant à mes yeux le talent d'une langue aussi riche et harmonieuse que la finesse de son esprit. Ce texte que je vous donne comme je le sais ( quoique je suppose que j'en ferai une vérification !), le plus beau texte de la langue française , selon mon oreille s'entend, un joyau qui ne peut que me rendre muette, et ces petites lignes ordinaires ne sont que prétexte à vous faire partager cet immense bonheur, proche je dois dire de la jubilation :
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se laisser- vivre-
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Quoi plus difficile ? -
Activité inexprimable des mouches, des moustiques. Véritables grains d'énergie. Sur la vitre bleue toute composée de soleil, on court, on se rencontre : on s'en va, on y revient avec un petit choc dru et dur et ce bruit de friture d'ailes. Et on n'est jamais trop, ni jamais trop éveillées. Quelle inquiétude, quelle joie hâtée de courir sur ce beau vertical si pur, sur une poussière de diamants fous, sur un parvis de feu et d'atomes ; il faut, avant la mort et le soir, avoir parcouru tous les points de ce carreau, et par les courbes les plus bizarres. Si chacune laissait sa trace...
On a contre elles qu'elles vont sur l'ordure et surtout qu'elles en reviennent. Ce qui les distinguent des autres amateurs qui s'y acoquinent.
Mouche, mouche errabonde, importune, inexplicable, immobile comme pour toujours, image du moyen mouvement et de l'équilibre stationnaire...
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Mais pour la mouche, pas de temps perdu. Pour l'animal, pas un acte inutile.
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Pas un mouvement sans contrepartie dans la comptabilité de sa durée organique.
(Paul Valéry - Rhumbs dans Tel Quel II )





