lundi 19 août 2013 - par alinea

Mouche

La mouche dont on admire les yeux en raccourci sur les macro photos mais dont on hait les caresses ; le mouche prolifique, la honte de la bourgeoise quand elle frôle ses mets, la mouche qui agace pendant la sieste estivale, la mouche dont les larves nous dégoûtent dans les fromages mal abrités, la mouche qui gâtent nos fruits et qui trimbalent, on le sait, toutes les maladies du monde.

Mais qu'elle est belle quand on sait la regarder, sous toutes ses couleurs...

Un scarabée est beau comme un bijou, on le sait, mais celle-ci ?

Est-ce parce qu'elle est la moins jolie que la petite noire nous taquine, nous agace ou nous exaspère ? Et pourtant

Moi, ce que j'aime, c'est les chiures de mouches sur les ampoules...

La mouche, depuis que l'homme a inventé l'hygiène, est beaucoup moins nuisible, voire plus du tout vu qu'elle ne pique pas ( enfin, il y a des mouches qui piquent, mais ce ne sont pas les mêmes...) et si on trouve une mouche verte sur le rôti, on peut considérer qu'elle n'est là que pour nous rappeler qu'il s'agit de viande morte.. et ça, ça ne met pas en appétit !!! Elle cherche à pondre car contrairement à la guêpe elle ne se nourrit pas de solide, comme l'abeille, elle ne peut que pomper avec sa trompe, énormément.

Nous pourrions imaginer, au dessus de la table de Mme de Baronnet dont le rôti fleure bon la sauge, un ventilateur géant dont les anciennes colonies avaient le secret ; les mouches volant péniblement à sept kilomètres heure, il suffirait de régler le moteur – énergie solaire bien sûr- sur 8 pour dépiter l'insecte ! Et pour le café brioche sous la véranda, les femmes actionneraient de leur fin poignet cet accessoire érotique au possible qu'est l'éventail ! Ainsi l'élégance alliée à la désuétude vaincrait la honte.

J'ai vécu, je l'ai dit, dans un hameau de Lozère où note voisine adorable et aimée, ne désinfectait jamais sa bergerie. Ne supportant pas, ni les uns ni les autres, les portes fermées, l'été c'était un grand safari jusqu'à ce que l'on adopte ces rideaux de perles, ces rubans collants, ces soucoupes pleines de granulés jaunes, sans pourtant, jamais, en venir à bout. Les volets bleus, les géraniums, rien, rien n'y faisait !

Quelquefois la main se refermait habile sur la gêneuse mais la bête met sa souplesse au service de sa longévité – quinze jours à peu près, quand même- et les doigts serrés sur la paume ne sont pas un étau suffisamment puissant pour la broyer : la futée nous échappait bien souvent quand on ouvrait le poing pour vérifier la prise !

Nous ne touchions à rien et abritions, au dessus des portes, dans les coins, des toiles d'araignée impressionnantes, pas autant cependant que leur occupante. C'était une variété que je n'ai plus ici, dont l'envergure, pattes écartées devait bien faire dix centimètres ; noire, velue, je ne la craignais pas mais elle m'impressionnait. Un jour que j'avais dû abattre au cours d'un safari tapette, une bonne vingtaine de mouches, l'idée me vint de porter sa pitance à celle qui, recroquevillée au fond de son abri, quasi invisible, attendait patiemment l'étourdie qui viendrait s'y piéger. Je lançai donc la mouche dans cette espèce de coupelle, qui me paraissait fort solide, et je fus surprise par la rapidité féroce de l'acarien à se jeter sur sa proie. L'exercice me plut et je nourris ainsi, et durant tout l'été les épeires qui ne perdaient rien de leur vélocité avec cette nourriture facile.

J'aimais aussi les araignées et ne supportais guère la phobie de certains ; à force de les vanter et de les présenter- surtout dans les champs où elles sont colorées et peu impressionnantes, j'en ai converti plus d'un !

Un été qu'un solitaire était venu louer une chambrette inoccupée jusque là, avec, dans ses bagages un moulinet, une canne à pêche, et qui avait rêvé se griller des truites tous les soirs, ignorant sans doute que leur pêche était interdite dans ce ruisseau père du Gard, déçu et harassé sous les attaques incessantes des mouches de Jeanne, partit deux jours plus tard, haineux.

Pourtant, elles compostent les déjections des herbivores, nourrissent leurs larves des cadavres d'animaux qui traînent toujours ça et là , utiles, plus qu'utiles à une campagne que nous aimerions bien pourtant voir débarrassée de toutes nos aides. Elles peuvent même contribuer à la cicatrisation de nos plaies dont le pus sert de nourriture aux œufs.

J'en connais une, assez intimement et que sans doute vous ne connaissez pas : l'hippobosca, la mouche plate, chez nous, dite « américaine ». Elle prolifère dès qu'il y a du bétail ; elle roupille, se reproduit et pond dans des endroits chauds et tendres de nos bien-aimés ; depuis que je n'ai plus que quatre chevaux, je leur passe la main aux fesses tous les jours et décapite les intruses ( son petit nom peut être aussi « mouche-scorpion » à cause de sa carapace qui ne se laisse pas écraser) Solution impraticable sur une centaines de bovins ! À l'époque, je badigeonnais les muqueuses de mes équins avec de la graisse à traire ; les pauvres mouches glissaient et ne pouvaient pas piquer !

La mouche est le seul animal que je tuais sans état d'âme ; ne craignant pas les moustiques et respectant tous les autres ( exceptées peut-être les tiques de mes chiennes), je n'en ai pas moins de culpabilité aujourd'hui, multipliant mon geste à l'infini des gestes des humains, même en m'étant contentée de rubans et de tapettes, ayant boudé les spray, je m'interroge.

Car un jour, il y a quelques années, je suis tombée sur un texte ; lecture au hasard, d'une page à une autre dans la densité des éditions de La Pléiade, pas toujours subjuguée mais plus que de raison admirative, Paul Valéry ayant à mes yeux le talent d'une langue aussi riche et harmonieuse que la finesse de son esprit. Ce texte que je vous donne comme je le sais ( quoique je suppose que j'en ferai une vérification !), le plus beau texte de la langue française , selon mon oreille s'entend, un joyau qui ne peut que me rendre muette, et ces petites lignes ordinaires ne sont que prétexte à vous faire partager cet immense bonheur, proche je dois dire de la jubilation :

    • se laisser- vivre-

Quoi plus difficile ? -

Activité inexprimable des mouches, des moustiques. Véritables grains d'énergie. Sur la vitre bleue toute composée de soleil, on court, on se rencontre : on s'en va, on y revient avec un petit choc dru et dur et ce bruit de friture d'ailes. Et on n'est jamais trop, ni jamais trop éveillées. Quelle inquiétude, quelle joie hâtée de courir sur ce beau vertical si pur, sur une poussière de diamants fous, sur un parvis de feu et d'atomes ; il faut, avant la mort et le soir, avoir parcouru tous les points de ce carreau, et par les courbes les plus bizarres. Si chacune laissait sa trace...

On a contre elles qu'elles vont sur l'ordure et surtout qu'elles en reviennent. Ce qui les distinguent des autres amateurs qui s'y acoquinent.

Mouche, mouche errabonde, importune, inexplicable, immobile comme pour toujours, image du moyen mouvement et de l'équilibre stationnaire...

    • Mais pour la mouche, pas de temps perdu. Pour l'animal, pas un acte inutile.

Pas un mouvement sans contrepartie dans la comptabilité de sa durée organique.

(Paul Valéry - Rhumbs dans Tel Quel II )

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20 réactions


  • BOBW BOBW 19 août 2013 12:48

    Ce qui était aguichant et même érotique c’était la « mouche » que « patchaient » les coquettes du style Marlène Dietrich sous leur voilette smiley


    • alinea Alinea 19 août 2013 13:06

      J’ai failli en parler !! Mais aujourd’hui, ce n’est plus la mode !! les mouches ne font plus mouche !!


  • MARMOR 19 août 2013 17:12

    Il y a la mouche du coche et la mouche de la coche......


    • alinea Alinea 19 août 2013 18:04

      Mince alors ! je vous livre un morceau de choix en matière de littérature française, et la seule chose que ça provoque chez vous, c’est l’envie de dire des conneries.
      Vous passerez la fin d’après-midi au coin, en apprenant par coeur ce texte ; exécution et fissa !


    • Fergus Fergus 19 août 2013 19:55

      Bonsoir, Marmor.

      La mouche, c’est aussi le type qui dénonce, ou qui espionne. On retrouve ce mot jusque dans les transports où la mouche est un type chargé de surveiller discrètement les agissements des agents d’exploitation.


    • MARMOR 19 août 2013 20:54

      La mouche qui dénonce s’est transformée en mouchard, qui vient de l’arabe moucharabieh, paravent à lamelles qui sert à voir sans être vu.

      Salut Fergus

  • MARMOR 19 août 2013 19:15

    aurais-je fait mouche ? Piquée au vif l’alinéa ! Je ne voulais pas vous moucher chère madame, ne prenez pas la mouche !D’ailleurs, je retourne fissa derriere mon moucharabieh me cacher !


  • Fergus Fergus 19 août 2013 20:16

    Bonsoir, Alinea.

    Vous n’avez évoqué que très brièvement les rubans tue-mouches. Ils étaient pourtant omniprésents dans les fermes et les maisons des lieux d’élevage, eu égard aux multitudes de mouches qui fréquentaient les étables voisines. Couverts de cadavres, ils pendaient le plus souvent au-dessus de la table massive, à côté de la lampe à contrepoids, et non loin des jambons et saucisses qui séchaient, pendus aux poutres d’un plafond noirci par les fumées. Des intérieurs comme celui-là, j’en ai connu des dizaines, de la Lozère au Puy-de-Dôme en passant par le Cantal, tous lieux où vivait ma famille.

    Un jour, il y a quelques années, mon épouse et moi avions loué un gîte dans la dépendance d’un château appartenant à un noble de très vieille famille (plusieurs rues de villes aveyronnaises et lozériennes portent le nom d’un ancêtre magistrat). Las ! les parents décédés, les trois fils, tous installés en région parisienne et, grâce à leurs diplômes, titulaires de postes flatteurs dans le tertiaire, ont dû faire le choix, soit de reprendre l’exploitation pour sauver le château, soit de mettre en vente. L’un des trois a finalement décidé de se lancer dans l’agriculture de hobereau de ses ancêtres, lui qui ne savait pas cultiver un rang de tomates. N’ayant pas les moyens de se payer des ouvriers agricoles, notre homme, un certain Bertrand C... de C..., s’est lancé seul malgré son inexpérience, laissé totalement livré à lui-même par sa femme orthophoniste et répugnant manifestement à se livrer à une quelconque activité paysanne. Résultat des courses : en juillet, les étables et les dépendances voisines étaient envahies par des dizaines de milliers de mouche, les étables n’ayant pas été curées depuis plusieurs semaines. Jamais je n’avais vu autant de ces bestioles, on se serait cru dans un film fantastique. Inutile de dire que nous n’avons pas ouvert une seule fois les fenêtres de notre séjour, malgré la forte chaleur qui sévissait. Par chance, nous étions absents toute la journée. Je n’ose imaginer l’exploitation en août !


    • alinea Alinea 19 août 2013 21:24

      Avant, à la campagne, il y avait de la main d’oeuvre, n’empêche, on protégeait ce qui devait être protégé mais les hommes eux, ils s’habituaient !!
      Courageux de la part de cet homme.. vous ne savez pas ce qu’il est devenu, lui et son « exploitation » ( de mouches !) ?


    • Fergus Fergus 20 août 2013 09:22

      Bonjour, Alinea.

      Je ne sais pas ce qu’il est devenu, il faudrait que je me renseigne. Mais à mon avis, il n’a pas pu tenir dans la durée dans de telles conditions. Peut-être l’exploitation a-t-elle été vendue, seul restant le château avec ses gros frais d’entretien. Difficile de s’improviser tout à la fois agriculteur et éleveur. Cela dit, ce Bertrand manquait d’autant moins de courage et d’opiniâtreté qu’il faisait l’objet de quolibets dans son village de Cruéjouls.

      Pour en revenir aux mouches, le fait est que ce sont des bestioles fascinantes, mais aussi tellement désagréables. Le fait est que, pour cette raison, je préfère les coléoptères.


    • Mr Dupont 20 août 2013 09:52

      Mr Fergus

      La femme de ce hubereau de province aurait du lui faire lire « Bouvart et Pécuchet » de Flaubert pour le dissuader d’une telle entreprise

      A rapprocher avec ceux qui se lancèrent dans l’élevage du mouton sur le plateau du Larzac , dans les 70’ , qui pour la plupart durent se sauver aux premiers froids faute de n’avoir su anticiper le fait qu’ils leur auraient du rentrer du bois pour l’hiver


    • Fergus Fergus 20 août 2013 10:11

      @ Mr Dupont.

      Peut-être avait-il lu l’excellent « Bouvard et Pécuchet ». En réalité, les cas, s’ils se rejoignent par le manque d’expérience de l’un et l’incompétence des autres, sont différents : notre « hobereau » issu d’une très vieille noblesse, veut sauver le château et l’exploitation mais risque d’échouer par manque de moyens financiers alors que nos deux commis aux écritures se piquent de modernité scientifique et, si je me souviens bien, prétendent révolutionner les méthodes d’agriculture.

      Bonne journée.


  • Mr Dupont 20 août 2013 07:44

    Vous allez peut-être me trouver un peu trop sensible, mais les rubans aux plafonds ou s’engluaient les mouches m’a toujours été insupportable à voir et à entendre lorsque j’étais môme

    Leurs lentes agonies m’attristait

    Aussi quand je voyais que ceux qui les décrochaient s’engluaient parfois les doigts ou les vêtements je me mettais à penser que c’était bien fait pour eux

    Je ne me suis jamais servi de ces horreurs ...beurk !!!!


    • alinea Alinea 20 août 2013 09:17

      J’avais oublié le bruit de friture d’aile de celles qui tentaient de s’enfuir ! Je n’aimais pas non plus mais j’étais beaucoup moins sensible qu’aujourd’hui et je ne m’apitoyais guère sur l’agonie de ces pauvres bêtes ; je me suis rattrapée avec cette ode à leur beauté ! et ma tranquille tolérance à leurs chatouilles...


    • Fergus Fergus 20 août 2013 09:26

      Bonjour, Mr Dupont.

      J’ai connu des fermes où pendaient dans la salle commune et la souillarde attenante jusqu’à trois rubans tue-mouches en même temps : d’infâmes rubans d’un jaune effectivement écoeurant mouchetés de dizaines de cadavres.

      Je n’ai moi non plus jamais utilisé ces accessoires, mais c’est plus facile lorsque l’on ne vit plus au contact des animaux. Or, les salles communes des fermes donnaient sur l’étable !


  • L'enfoiré L’enfoiré 21 août 2013 19:27

    Bonsoir alinea,

     C’est bizarre, je viens d’apporter cela à Rosemar.
     Et oui, la sensibilité féminine n’est pas la même que les machos que nous sommes smiley
     N’oublions pas que les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus.
     Pourtant, il y a une différence notoire entre vous deux..
     Des articles plus étoffés...
     La mouche, un sujet qui devait attiré quelques répliques connues.
     Bon billet. smiley
     

    • alinea Alinea 21 août 2013 21:15

      Salut l’enfoiré !
      Je n’ai pas les oreilles chastes mais plutôt aguerries, les grivoiseries me font rire et je connais plein de machos au grand coeur ; je pratique l’autodérision et me remets en question à chaque instant ; je ne suis pas sûre de moi donc j’use d’humour... et chaque mot m’est leçon ! je n’ai au demeurant jamais eu la réputation d’être bête !!


  • Adoneipy 22 août 2013 11:59
    « On ne lutte en pas en pleine cambrousse contre le bourdonnement des mouches leurs caresses électriques atroces et les moches traces qu’elles laissent un peu partout »




    • alinea Alinea 22 août 2013 12:50

      Bravo... et merci ! smiley
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