lundi 10 juin - par lephénix

Nés pour l’amour ?

Le Cantique des cantiques, l’un des plus beaux chants d’amour de la littérature universelle, a fait l’objet de nombreuses exégèses, interprétations et traductions. Et si on le relisait pendant ce long week-end de la Pentecôte pour conjurer l'esprit du temps et l'anomie ? Jean-Yves Leloup en propose une traduction commentée qui révèle tant les abîmes que les pics ontologiques de ce chef d’oeuvre de la littérature hébraïque ancienne.

 

Le Cantique des cantiques, long poème de cent dix-sept versets composé voilà plus de deux millénaires, est sans doute l’un des textes les plus traduits, les plus commentés – et les plus inspirants.

De célèbres couples artistiques comme Alain Baschung et Chloé Mons en ont fait une « histoire d’amour et de musique » à eux, l’enregistrant ensemble en studio et le portant sur scène (2001). Irène Papas l’avait récité sur l’album Rapsodies de Vangelis (1986) et Rodolphe Burger l’avait mis en musique pour une lecture à la cathédrale Notre-Dame de Strasbourg (2016).

Ce « chant des chants » célébrant le désir mutuel et l’union de deux amoureux, a sans doute été écrit vers 450 avant l’ère chrétienne. Certains l’attribuent au roi Salomon, d’autres à un compilateur inconnu – voire à une femme demeurée tout aussi inconnue...

Docteur en théologie, philosophie et psychologie, Jean-Yves Leloup en propose à la fois sa vibrante traduction et son commentaire à l’érudition ondoyante : « Il est de Salomon ou « pour Salomon », d’après les analyses stylistiques (présence de termes perses, grecs et araméens) qui règna en Israël de 968 à 928 (...) Le mot shalom à l’origine du mot Shlomo (Salomon), l’homme en paix, veut dire « l’homme entier ». Nous ne sommes pas en paix tant que nous ne sommes pas entiers ; être spirituel sans être charnel, être charnel sans être spirituel, être une moitié de soi-même. Le Cantique des cantiques est peut-être une invitation à reconcilier ces contraires ou à découvrir qu’en YHWH/Dieu ou dans l’amour, ils n’ont jamais été opposés et c’est de cette intégration, shalom/paix, que l’archétype du sage, Salomon, témoigne. Le chant des chants, la révélation de l’essence de l’être, n’est donné qu’à l’être humain accompli qui, en réalisant « la coïncidence des opposés, s’approche de la Sagesse et de la paix. »

Les exégèses du Cantique des cantiques se succèdent au fil des siècles, qu’elles soient chrétiennes, juives ou profanes. Les interprétations vont d’une lecture littérale d’un poème érotique à la proclamation de l’union de l’âme avec la divinité ou du peuple d’Israël avec son Dieu. Au XIIe siècle, le mystique franciscain Jacopone de Todi déplorait que « les hommes n’aiment pas assez l’amour  ». De quel « amour » s’agit-il ?

Si le Cantique des cantiques parle d’amour, cette «  expérience fondamentalement positive de l’être humain » (Edgar Morin), il ne s’agit certes pas de nos amours transitoires qui naissent et meurent entre étrangers intimes voués à leur effacement... Mais peut-être de l’Amour où se ressourcer - celui qui accomplit son Grand Oeuvre à travers nous comme un appel à la transformation qui nous délivre de nos limites pour s’étendre et se prolonger « droit au coeur du monde »... On peut rêver, le pratiquer - ou s'en rapprocher...

 

Le Secret des secrets

 

D’évidence, le Cantique ne prétend pas dire « ce qu’est l’amour » ni délivrer un savoir amoureux alors que l’inadéquation fondamentale s’avère la condition humaine même.

Au carrefour des traditions babyloniennes, égyptiennes, proche-orientales et syriennes, il propose une aventure (« l’aventure de toute vie humaine avec ses rencontres » et ses rendez-vous manqués, aussi) et un chemin, vécus comme « une traversée des distances et des abîmes qui différencient un toi et un moi  ».

Jean-Yves Leloup invite à le lire « comme un paysage avec ses alternances de pics et de vallées ou comme un corps que l’on ne caresse pas de la même façon de la tête aux pieds » - l'une des vertus indéniables de ce texte est de libérer le langage et de désentraver la créativité de ses interprètes et traducteurs : « Le Cantique des cantiques, plus que tout autre texte ou « corps scriptuaire », est un « texte à caresser » - il invite aussi à devenir voyant, parfaitement éveillé, dans cet état de disponibilité et de veille émerveillée au sein d’un univers intelligent où il ne s’agirait plus d’être étrangers les uns aux autres mais pleinement conscients d’être engagés dans une même communauté de destin et un même devenir en mouvement.

En son temps, Carlos Suarès (1892-1976) traduisait à sa manière ce « Chant des chants » en « résidu des résidus », invoquant les lumières de l’alchimie : « il s’agit de ce qui reste quand tout a été passé par le feu, ce qui reste quand il ne reste plus rien. « Quintessence des quintessences », le Chir ha Chirim nous conduit vers le « secret des secrets », l’essence de notre essence  »...

Bien évidemment, « l’Amour est le « secret des secrets » - « c’est YHWH/Dieu lui-même, amour en hébreu se dit Ahava, aleph he het he, dont la valeur numérique est 13  » - il conduit vers le mystère de notre être et une connaissance intérieure, tournée vers l’autre comme vers un autre ordre de réalité qui tisserait dans la trame du temps fini comme un motif d’absolu et d’éternité...

Comme un pommier

Entre les arbres

Tel est mon Bien-Aimé

Parmi les hommes

A son ombre

En désir je me suis assise

Son fruit est doux à mon palais (Chant II)

Tout dépendrait-il de la façon de « croquer la pomme » sans séparer la sexualité de la connaissance ?

« Consommer ou communier », là est toute la question : « Ce qu’on appelle la chute, c’est la chute d’un état de communion dans un état de consommation. Ce que l’on appelle le paradis est un état de communion ; on communie à la Présence de l’Etre à travers tous les êtres respectés et aimés comme théophanies, comme manifestations visibles de l’Invisible  »...

Serait-il possible de vivre « comme si l’Infini n’existait pas, comme s’il n’était pas le fond et le sens même » de notre existence ? Comment, dans un monde factice, à réalité plus qu’optionnelle, sursaturé de « réponses » comme de « solutions » non sollicitées, vivre dans son évidence ce mystère-là ?

Au fond, ne sommes-nous pas « ce que nous cherchons » ?

S’agit-il de voir la Vie ou « seulement » les apparences éphémères qui la manifestent ? Parfois, « il arrive au regard éclairé par l’amour de « voir » cette Vie invisible dans le visible, et d’être émerveillé par la splendeur de son apparition »...

Suffit-il d’emprunter ce « chemin d’amour partagé » pour l’accomplir jusque dans son ultime pas de côté – celui qui consiste à « desserrer son étreinte » et à « rendre à l’autre sa liberté » ?

L’amour vrai ne résiste-t-il pas à tous les changements d’apparences, de formes voire de « vérités » ?

Si on peut vivre sans « pourquoi », peut-on vivre sans « pour qui » ni « sans Toi » dans un désentravement de la sphère privée et des illusions de la « possession » ?

Le fondateur de l’Institut pour la rencontre et l’étude des civilisations ainsi que du Collège international des thérapeutes souligne : « Le Cantique nous révèle que l’amour, c’est la grâce de vivre pour quelqu’un, et c’est pour cela qui donne sens et saveur à notre vie, c’est une relation sans cesse à entretenir, oui, entre-tenir, tenir ensemble, à ce qui est « centre » (...) Les sages taoïstes disaient déjà que la terre ne vit pas pour elle-même, elle vit pour le ciel, de même ne vit pas pour lui-même, il vit pour la terre. La terre est tournée vers le ciel, le ciel est tourné vers la terre et l’être de l’homme se tient au milieu, il est leur rencontre (...) L’Etre en soi et pour soi, c’est « l’être-pour-la-mort » : l’être pour l’autre, l’être pour l’amour et par l’amour, c’est l’être pour la Vie qui ne meurt pas, la Vie éternelle. Il n’y a pas que l’amour qui ne meurt pas ; ce que l’on a donné, nul ne peut nous le prendre. Une vie donnée, la mort ne peut nous la prendre, peut-être n’avons-nous le choix qu’entre une vie donnée et une vie perdue. »

La raison d’être de l’homme est-elle de « faire, de produire et d’accumuler avoirs, savoirs et pouvoirs » ?

Jean-Yves Leloup rappelle sa « mission » - celle qui consiste à « être de plus en plus proche de Celui qui est l’Etre même » et de « faire un avec Lui  » dans la conscience d’une communauté de destin avec ses semblables et de ce qui se manifeste à chaque rencontre...

Jean Giraudoux (1882-1944), auteur d’une pièce sur le « même t’aime » (1938), écrivait : « Les seules constellations qu’on voit du ciel sous les feux des couples humains  ». Tous ces foyers et ces buissons ardents d’humanité convergeront-ils vers une « civilisation de l’intensité » enfin faite pour l’homme et ses vrais besoins enfin pris en compte ?

Une civilisation numineuse capable d’éclairer la grande nuit du monde ouverte sur la perpétuelle invention des possibles dans l’ici le maintenant et l'ouvert de la rencontre ? Envoilà un rêve "en marche" vers sa Résonance...

 

Jean-Yves Leloup, Le Cantique des cantiques – la sagesse de l’amour, Albin Michel



9 réactions


  • Attila Attila 10 juin 09:40

    Le cantique des cantiques commence par ces mots :

    « Je suis noire et parmi les filles d’Israel »

    Le modèle d’épouse amoureuse de la Bible était donc noire.

    Merci à l’auteur de nous rappeler ce très beau texte qui démonte les idées reçues de certains sur la religion.

    .


    • lephénix lephénix 10 juin 10:22

      @Attila

      J-Y Leloup rappelle : « le noir ici n’est pas celui d’une race ou d’une couleur de peau mais d’un état d’être où l’on confesse ses ombres intimes, sa récurrente tristesse, son désespoir caché, etc »
      « la Bien-Aimée confesse son ombre, l’amour lui a ôté toute honte, elle sait que le regard du Bien-Aimé ne l’identifiera pas à ses imperfections et à ces traces obscures qu’on laissé dans son corps et dans son âme les événements du passé »


    • Jonas Jonas 10 juin 10:45

      @lephénix « J-Y Leloup rappelle : « le noir ici n’est pas celui d’une race ou d’une couleur de peau mais d’un état d’être où l’on confesse ses ombres intimes, sa récurrente tristesse, son désespoir caché »

      « Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem, Comme les tentes de Kédar, comme les pavillons de Salomon.
      Ne prenez pas garde à mon teint noir : C’est le soleil qui m’a brûlée. Les fils de ma mère se sont irrités contre moi, Ils m’ont faite gardienne des vignes. Ma vigne, à moi, je ne l’ai pas gardée. »
      Cantique des cantiques — 1:5-6

      Il s’agit bien là de couleur de peau, une exception dans son milieu social, puisque elle est obligée de se justifier.


    • lephénix lephénix 10 juin 10:53

      @Jonas
      il y a eu beaucoup de traductions, d’exégèses et d’interprétations de ce texte qui nous rappelle que « nous sommes ce que nous cherchons », toutes pouvant être recevables, au-delà de leur littéralité : ici, je rends compte de celle de J-Y Leloup, qui réédite sa lecture flamboyante, une vibrante invitation à sortir du connu...


    • Attila Attila 10 juin 11:31

      @Jonas
      « Il s’agit bien là de couleur de peau, une exception dans son milieu social, puisque elle est obligée de se justifier. »
      C’est bien ce que j’avais compris.
      Elle se justifie mais, d’un autre côté, elle dit : « je suis parmi les filles d’Israel », comme les autres, donc.

      .


    • Jonas Jonas 10 juin 12:13

      @Attila « Elle se justifie mais, d’un autre côté, elle dit : « je suis parmi les filles d’Israel », comme les autres, donc. »

      Elle ne dit pas : « je suis parmi les filles d’Israel », elle parle des filles de Jérusalem.

      Dans les traductions de la Bible, j’ai :
      « Je suis noire, mais je suis belle, filles de Jérusalem« 
      Bible Segond 1910
      « Je suis noire, et pourtant belle, filles de Jérusalem »
      Bible de Jérusalem
      « Noire, je le suis, mais belle, filles de Jérusalem »
      Bible — traduction Officielle Liturgique (TOL)
      « Je suis noire, moi, mais jolie, filles de Jérusalem »
      Bible — Traduction Oecuménique de la Bible (TOB)
      « Ô filles de Jérusalem, je suis bronzée, et pourtant, je suis belle »
      Bible du Semeur
      « Je suis noire mais belle, filles de Jérusalem »
      Bible Crampon


    • Attila Attila 10 juin 13:32

      @Jonas
      « Elle ne dit pas : « je suis parmi les filles d’Israel », elle parle des filles de Jérusalem. »
      Exact, je viens de relire la TOB (traduction œcuménique de la Bible).

      .


  • Alexis 10 juin 12:12

    Il est assez extraordinaire que certains « penseurs » attribuent ce texte à l’escroc-magicien Salomon alors qu’il a été établi – ne serait-ce que par Kramer et Bottéro – qu’il s’agit d’un énième pillage de textes sumériens, comme l’essentiel du texte sacré des hébreux « emprunté » – comme par la suite Attali en a poursuivi la tradition – à tous les voisins de ce peuple au Moyen-Orient.


  • cathy cathy 10 juin 20:57

    7:2 Ton sein est une coupe arrondie, pleine d’un vin aromatisé ; ton ventre est un tas de blé entouré de lis. 3 Tes deux mamelles sont comme deux faons jumeaux d’une gazelle. 4 Ton cou est comme une tour d’ivoire, tes yeux sont les viviers en Hesbon, près de la porte de Bath-Rabbim ; ton visage est comme la tour du Liban, qui regarde vers Damas. 5 Ta tête est élevée comme le Carmel, et les cheveux de ta tête sont comme de l’écarlate. Un roi serait enchaîné par tes boucles. 6 Que tu es belle, et que tu es agréable, mon amour et mes délices !

    (La sulamite : Son cou est blanc, ses yeux sont bleus, ses cheveux sont roux. )

    1:5 O filles de Jérusalem, je suis brune, mais belle. Je suis comme les tentes de Kédar, et comme les pavillons de Salomon. 6 Ne prenez pas garde que je suis brune, car le soleil m’a regardée ; les enfants de ma mère se sont irrités contre moi, ils m’ont mise à garder les vignes. Ma vigne, à moi, je ne l’ai point gardée. ( Une africaine n’est pas brune par le soleil, elle née ainsi. La vigne dans la Parole est une métaphore du peuple de Dieu. La femme ou l’épouse est aussi le peuple de Dieu) 

    Le cantique des cantiques n’est pas un poème pornographique comme le dit l’auteur du texte, mais une déclaration d’amour de Dieu pour son peuple. Son peuple est celui qui fait sa volonté.


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