Nos quartiers dits « prioritaires »
Je connais Jo.D depuis une quinzaine d'années et je l'ai sollicitée il y a peu pour qu'elle me parle de son métier. Pendant tout ce temps, je ne l'avais entendue qu'une seule fois nous rapporter un fait qui l'avait profondément touchée tant il était dramatique. Elle est éduc' spé, d'abord dans la rue, aujourd'hui chef d'équipe où ses relations, ses responsabilités ne sont pas les mêmes.
Les éducs de rue sont dans une mission de protection de l'enfance, mission du Conseil départemental et pour accomplir cette mission, ils déambulent, dans les quartiers assignés à leur vigilance. Le temps de se faire reconnaître, acceptés, ils font partie du paysage, connaissent les familles et les jeunes comptent sur eux, certains s'attachent. Ils accompagnent l'un ou l'autre dans ses problématiques, ses problèmes et s'ils sont plus souvent qu'ils ne le souhaiteraient au tribunal ou chez les flics, ils peuvent aussi faire le lien entre une entreprise et un jeune pour un boulot temporaire, le temps de se payer le permis de conduire par exemple. Ils peuvent les emmener aussi, en groupe, faire du canoë ou du cheval, histoire de les sortir de leur quartier et vivre d'autres relations communes, mais ces sorties, ils participent à leur financement par des jobs, comme précédemment. Et c'est très spontanément qu'elle me dit : ils se lèvent de bonne heure, sont à l'heure au boulot et s'acquittent de leurs tâches, ils ne demandent que ça, bosser.
Elle raconte ces rencontres, ces quartiers, pendant ses longues années de déambulations, elle me parle d'un dealer, « un gros dealer du quartier », qui bosse aujourd'hui pour un SMIC ; « il ne deale plus ? » lui demandai-je ; « oh ! Si !! ». Il deale, mais il veut bosser ! Et les jeunes délinquants qui se tapent une bagnole et vont faire les poches des « gros bourges pleins de fric », le « home jacking » pendant qu'ils dorment au premier, piquent le sac de madame en bas ainsi que la clé du garage pendue au clou. Il y en a qui montent au premier et qui violent ou qui tabassent.. elle dit ça plus bas et plus vite. Mais ils ne sont pas tous délinquants ou dealers, loin de là. Elle veille également sur la jeunesse, celle qui sèche les cours, sur ceux qui ne sont pas majeurs.
Nous sommes assises dans l'herbe à l'ombre d'un arbre maigre, il fait chaud, derrière, la rivière. Je n'ai rien préparé, les quelques chiffres, les hiérarchies, les titres, les partenaires, on verra après. Elle part dans tous les sens sans s'égarer ni me perdre, s'arrête à un souvenir particulier, et s'il surgit celui-là, c'est qu'il est exemplaire. On parle un peu d'actualités et elle me raconte quand elle a accompagné une jeune fille violée, chez les flics – « oui » lui disait-elle, « il faut porter plainte, viens » ; on l'écoute en ricanant, ou guère, mais oui, le violeur a été écroué. Elle raconte les mères qui l'invitent à manger et fait le même geste de la main, viens manger le couscous, viens, viens ! Elle se souvient du prénom des gosses, des ados qu'elle a accompagnés et je prends conscience qu'il faut posséder une sacrée force humaine pour ne rien vouloir, diriger ou mettre en cage, juste écouter et voir, pour les protéger... surtout d'eux-mêmes. Oui, s'émanciper des contraintes, des politiques économiques, sociales, des directives, ne pas s'arc-bouter sur le désastre consenti mais se rendre disponible, soi, à la réalité de l'autre...
À Montpellier, George Frêche décrétait qu'il n'y avait pas de problèmes chez lui, dans sa ville, et il ne voulait pas de ces travailleurs sociaux. Aujourd'hui, à Béziers, monsieur Ménard n'en veut pas non plus, mais pour d'autres raisons, c'est le karcher qu'il veut passer, et comme Béziers fait partie de la sphère de Jo. elle sait que la plupart des habitants en sont contents et que beaucoup de personnes d'origine maghrébine votent FN.
Son association, qui gère le travail social, est subventionnée à 80% par le département, et à 20% par la commune. « On coûte cher » dit-elle.
Quand elle était dans la rue, elle disait aux jeunes je n'ai pas de boulot dans mes poches, mon pote, il faut que tu te démerdes, mais je vais t'aider ! Aujourd'hui qu'elle est « chef », cela fait partie de ses attributions de négocier avec les entreprises quelques postes de travail pour les jeunes de ces banlieues qu'on rénove, ou qu'on en démolisse les plus obsolètes ou vétustes bâtiments. Seulement, on ne peut contraindre une entreprise, aussi si certaines se laissent amadouer, elles n'embauchent que quelques jeunes. Les exclus, sur le carreau, entravent ou saccagent, de rage. Elles cherchent des partenaires, ici ou là, des bonnes volontés pour donner leur chance à toutes ces énergies. Ses équipes repèrent ceux, des collégiens, qui zappent les cours et rôdent ; elle cherche, et trouve, des associations, des structures où ils puissent s'activer : ne pas traîner dans les rues. Panser là où la blessure semble la plus profonde, la plus urgente, et dès le lendemain en rencontrer d'autres, pires.
Depuis Charlie, tout a changé.
Elle a le sentiment de passer de la protection de l'enfance à la prévention de la délinquance et, subrepticement, en est à la suspicion de radicalisation. Les réunions se passent avec la Police ou avec le Préfet et ses subordonnés.
Oui, il y a de plus en plus de jeunes filles voilées, oui, de plus en plus de gars qui se laissent pousser la barbe, c'est vrai qu'on mange de moins en moins de porc, mais gaffe à ne pas se laisser submerger par ses émotions, et ne pas déclarer ses doutes sur un qu'on connaît ou au contraire le faire pour l'autre « qu'on ne sent pas ». Une responsabilité, dans un sens comme dans l'autre, qui ne laisse guère la conscience en paix. Son équipe en discute, d'abord entre eux, avant de franchir le pas de la Préfecture, car ils imaginent la surveillance, la pression exercées sur celui que l'on fichera « S ». Mais toujours le doute. Il existe un numéro vert, pour une délation anonyme, pour déclarer que le petit Mahmed qui était si gentil a soudain des comportements bizarres : il coupe la télé que tout le monde regarde si un baiser même furtif apparaît, il empêche toute musique de vibrer dans la maison, il contraint sa sœur à porter le voile, et la mère se désespère.
Nous discutons un peu et nous nous interrogeons, ce Mahmed là, avec ses soudaines phobies imposées avec une autorité ostentatoire, est-il le plus dangereux pour nous autres ? Nous avons lu que ceux et celles qui partent en Syrie, le font à la surprise de tous ; ne vaudrait-il pas mieux cibler ceux qui, justement sont bien moulés et qui semblent s'isoler de la bande délinquante ?
Jo. me raconte cette gamine de troisième qui, un vendredi, n'est pas rentrée chez elle, elle n'a pas pris son bus, le père téléphone au collège, personne ne sait ; pas de surveillance ? Le proviseur répond : non ! On ne regarde pas si les gamins montent dans le bus ! Il faut dire qu'elle, cette gamine disparue, et qui portait le voile – à l'école aussi !- est fille de profs, et pâle de peau. Plutôt qu'aller au club de foot féminin où elle était inscrite, le vendredi, elle filait à la mosquée. Son père l'a retrouvée à Valencia ; on passe la frontière comme on veut de nos jours, quand on a seize ans. Quelle frontière ?
À la mosquée, on ne prie pas en arabe ? Cet imam là n'a pas été viré, mais un autre, ailleurs, oui.
C'est sur internet, me dit Jo., les gars de DAESCH sont beaux, ils veulent épouser des filles occidentales ; les filles s'éprennent follement d'une image.
Ils sont une infime minorité qui mobilisent les travailleurs sociaux, les flics – on leur demande énormément, ils n'en peuvent plus- les préfectures, les administrations, les politiques, les médias, et les qu'en dire-t-on.
Sinon, tout le reste est à faire aussi ; elle réussit à faire jouer à la pétanque, ensemble, les communautés maghrébines et gitanes, puis peut les aider à impulser ou créer une association qui prendra le relais. Toujours en quête de trouver l'exploitant agricole qui voudrait bien prendre un ou deux jeunes, contre nourriture et petite rémunération s'il en est content, histoire de les sortir de leurs murs, leur faire connaître autre chose, par le travail.
Il n'y a pas de travail mais beaucoup de défiance, la politique est plus qu'ambiguë ; notre politique extérieure aide les terroristes, dont certains reçoivent les jeunes des banlieues, les forment, les formatent loin de chez eux, et la politique intérieure qui cherche à les traquer ; l'impression de repriser un tissu délabré ; Jo. est contente d'être presque au bout du chemin, ,les jeunes éducs, me dit-elle, sont beaucoup plus perso ; et on débat de la jeunesse d'aujourd'hui...les privilégiés, dans tous les métiers.
On oublie de faire le bouquet de marguerites qu'on s'était promis de rapporter ; elle rentre et suppose qu'elle a dû oublier de me dire des tas de choses importantes ; je rentre et je crains d'avoir oublié des tas de détails éclairants. Mais elle m'a fait plonger pendant ces courtes heures, dans son monde, pas le sien, celui de son quotidien professionnel. Et j'y mets les images que j'en ai, rares, on ne sort pas souvent, pour le plaisir, faire un tour « dans les quartiers prioritaires » !! Il y avait ces ados assis sur un banc en attendant le bus, et à qui je demandais mon chemin, et puis une placette déserte égayée de quelques arbres étiques, quand j'allais au tribunal...

