mardi 31 mars - par Gabriel

Parlez-moi d’amour…

 6 h 30 du matin, Jean Louis ouvre les yeux, la sonnerie coréenne du réveil digitale agresse son cerveau et, c’est d’une baffe inamicale qu’il envoie voler le cube en plastique bon marché qui s’éclate sur la moquette usée. La bouche pâteuse et la trompette de la charge du 5e de cavalerie dans sa tête semblent lui reprocher sa nuit au poker whisky. Il s’assoit sur le rebord du lit et pousse un juron en posant son pied droit sur un coin de la saloperie électronique qui, malgré son état de déconstruction avancée, continue son bip-bip strident, vengeance de la technologie asiatique. Il titube jusqu’aux toilettes et se soulage à l’aveuglette, tire la chasse qui après avoir inondée l’amphore familiale se met à fuir. 

 Arrivé à la cuisine, plus d’expresso ce sera donc un verre d’eau avec une Aspirine afin d’étouffer le clairon militaire et c’est là, qu’il l’aperçoit. Posé en équilibre contre une tasse, un petit mot de sa femme Juliette dont le contenu est en substance aussi explicite que bref : « Salut connard, je me tire avec notre fils, tu n’es qu’un looser. » Il se doutait bien que cela n’allait pas très fort entre eux depuis quelque temps, sur ce coup-là Cupidon a sérieusement merdé, mais de là ne pas acheter du café avant de partir c’est cruel… 

 Bon c’est vrai qu’il n’a pas toujours assuré, mais Juliette était en pleine crise de féminisme aiguë et avait adhéré récemment au Femen, un sympathique club pour qui le mâle a juste une fonction reproductive et peut éventuellement tondre la pelouse et sortir les poubelles ce que ne saurait faire un sex-toy. Ajoutons à cela que, complexée par une légère surcharge pondérale, elle était devenue une végane de premier plan et militait en faveur d’un terrorisme alimentaire sans concession.

 Au garage, il s’aperçoit que son ex-moitié s’est essayée à l’art abstrait sur les portières et le capot de sa voiture avec une clef à mollet qu’elle a gentiment encastré dans le pare-brise. Tant pis, Jean Louis est quitte pour le métro. Arrivé à la station, il s’engouffre dans la rame et joue la sardine compressée dans sa boîte, heure de pointe oblige. À ses côtés, une dame le dévisage avec un air de dégout à peine voilé tandis que le wagon bombé transpire l’indifférence.

 Enfin, après la ruade du sauve qui peut et du chacun pour soi, c’est l’ascenseur pour l’échafaud du seizième étage : boulot… La pendule annonce 8 h 45, un quart d’heure de retard que lui postillonne en pleine face son hargneux petit chef avec un plaisir sadique proche de la jouissance. En voilà un qui ira loin dans cette boite, un piranha léchant le cul des requins. Tout ce qu’une direction aime dans la relation « dirigeants subalternes ». Cela n’empêche pas la firme de communiquer sur ses plaquettes publicitaires, son attachement à la qualité des contacts humains entre collaborateurs. À croire que le foutage de gueule et l’hypocrisie sont devenus la norme dans le monde de l’entreprise.

 11 h 15 Jean louis, est convoqué chez la responsable du personnel qui lui explique qu’après ses 25 années de bons et loyaux services, de nouveaux horizons professionnels s’ouvrent à lui, car la société ne peut malheureusement pas le garder suite à la délocalisation d’une partie de l’administratif en Inde. Il y a donc compression du personnel et il a gagné un strapontin dans la charrette. Évidemment, la spécialiste des relations humaines lui explique que tout cela est fait dans le but de sauvegarder la pérennité de l’entreprise et un maximum d’emploi. Pour clore cet enrichissant monologue, elle lui fait savoir qu’elle ne s’inquiète pas pour lui, qu’il sera rebondir, qu’il va pouvoir créer sa propre boîte et que, blablabla… À cet instant très précis, notre ami a une passagère, mais irrésistible envie de clouer la professionnelle du licenciement sur la porte de son bureau et de lui faire bouffer son pot à crayons. Mais comme tout bon citoyen conditionné aux règles du marché et aux innombrables bienfaits du libéralisme débridé, il se dirige vers la sortie tête baissée.

De retour chez lui, son adorable voisin lui fait savoir que s’il n’entretient pas mieux ses 100 m² de pelouse, il se verra dans l’obligation d’en référer au syndic de copropriété. Ce même et sympathique australopithèque qui gare souvent son 4x4 comme une merde devant son entrée. Jean Louis l’ignore, il rentre chez lui, s’affale dans le fauteuil et commence à trier son courrier. Une facture EDF qui vient de s’engraisser de 10 % de hausse, une prune pour avoir été flashé à 55 km/h au lieu des 50 autorisés, une pub pour un merveilleux voyage de rêve en Thaïlande, la liste des très bonnes affaires à ne pas manquer dans son hypermarché préféré et, pour clore cette voluptueuse correspondance, un prospectus des témoins de Jéhovah pour lui rappeler que Dieu l’aime ainsi qu’un certain Jésus Christ. Encore sous le choc, il allume la télé. BFM info annonce les nouvelles gouvernementales nécessaires au redressement et à la modernisation de notre pays beaucoup trop endetté à leur goût. Des avatars de journalistes s’autocongratulent sur les plateaux de la bonne maîtrise de la situation par nos dirigeants qui tentent de nous faire avaler que le bonheur est dans la suppression des frontières, la libre concurrence et la réduction des dépenses publiques par une forte compression des prestations sociales. Ils fustigent les opposants qui n’ont évidemment rien compris aux réformes, car il faudra tout de même être raisonnable et bosser jusqu’à 67 ans et enfin, se félicitent de la baisse du chômage grâce aux chiffres trafiqués.

Salut Murphy et ta putain de loi des séries, manquerait plus qu’un virus nous fasse une pandémie ! La journée s’écoule, Jean Louis enchainé dans son cafard comme la pucelle à son bucher va, à jeun, se noyer dans son lit en espérant ne plus jamais se réveiller. Conclusion, pour paraphraser le grand George : « Parlez-moi d’amour et je vous fous mon poing sur la gueule, sauf le respect que je vous dois… » 



26 réactions


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 31 mars 11:40

    C’est vraiment pas son jour de chance, au gars !

    C’est comme la petite fille de l’histoire


    • Gabriel Gabriel 31 mars 11:44

      @Séraphin Lampion
      Le pire c’est le manque de café le matin....


    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 31 mars 12:01

      @Gabriel

      Ça aurait pu être pire, comme j’avais dit au gars qui m’avait raconté que mon copain Jean-Claude était rentré chez lui vendredi un peu plus tôt que prévu et qu’il a trouvé sa femme au lit avec un autre homme, et qu’il les avait tués tous les deux puis s’était suicidé.

      Ça aurait pu être pire, parce que s’il était rentré jeudi, je serais mort.


    • Gabriel Gabriel 31 mars 12:09

      @Séraphin Lampion
      A jeudi c’était donc vous ? Au bruit que vous faisiez, je n’ai pas osez sonner.....


  • SUR1NUAGE 31 mars 12:56

    Vous avez le talent d’un écrivain, c’est rare....a bientôt de vous lire encore..


  • rita rita 31 mars 13:11

    Que du talent

    Merci pour ce bon moment !


  • dimitrius 31 mars 18:26

    Je te l’avais dit que t’étais un bon , tu m’as régalé , çà nous change des pseudos spécialistes scientifiques .

    ps : Toujours aussi noir mais dans l’humour .


  • scorpion scorpion 31 mars 18:52

    Salut Gaby,

    Toujours la plume aussi bonne et l’humour aussi sombre et réel. Concernant l’amour je suis un peu d’accord avec toi, ça devient une denrée rare dans ce monde de merde... 

    Un petit lien concernant Jojo : https://www.youtube.com/watch?v=aJIseD0AG5U


  • penajouir penajouir 31 mars 19:00

    Excellent l’ami ! 

    «  manquerait plus qu’un virus nous fasse une pandémie »

    Pas mal le clin d’œil à cette saloperie et aux incapables qui nous gouvernent et nous mentent.


  • François Vesin François Vesin 31 mars 19:56

    Enfin une analyse profonde et documentée

    en ces heures sombres de macronie agonisante

    Merci et bravo l’auteur


  • The White Rabbit The White Rabbit 31 mars 20:51

    Un texte jubilatoire comme on les aime


  • John Orion 31 mars 20:58

    Salut Gabriel !

    Malgré qu’il soit assez dur ton article il est quant même un bonne bouffée d’air ... Malheureusement

    pour certains c’est la vie qui est ainsi faite ...

    Mais après ça si l’autre là haut il ne te réhabilite pas ! smiley ...

    De toute façon, réhabilité ou pas ça reste comme d’hab Gaby, du bon sens, bien écrit et agréable à lire ! smiley ...


    • Gabriel Gabriel 1er avril 03:56

      @Orion
      L’autre là haut, en nous voyant évoluer, il a du perdre la foi...
      Comme disait un humoriste casher, je ne crois pas en l’au delà, mais j’emmènerais tout de même des sous vêtements de rechange...


  • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 31 mars 21:04

    L’avait qu’a choisir pétanque pastis le gonze ...pas les mêmes horaires.


    • Gabriel Gabriel 1er avril 03:42

      @Aita Pea Pea
      Péter dans la douce soie ou se les geler dans la rugueuse toile, quand les emmerdes arrivent concernant l’activité on peut en discuter, mais pour ce qui est du pastis ou du whisky, le principal tout comme le nécessaire n’est qu’une histoire de quantité...


  • Jean Keim Jean Keim 1er avril 08:52

    Que pourrait-il lui arriver de pire, on se le demande ?

    J’ai un pote, il s’appelle Jean-Louis, c’est un perfectionniste superstitieux, quand il a fini un travail, il le vérifie, normal ! Il revérifie à nouveau pour être sûr et comme jamais deux sans trois..., de ce fait il pose toujours une question 3 fois, véridique, ce qui n’a aucun rapport avec votre article que j’ai bien aimé.

    Bonne journée confinée.


    • Gabriel Gabriel 1er avril 09:26

      @Jean Keim
      Pauvre Jean Louis, le votre en plus est un obsessionnel compulsif... Décidément rien ne lui saura épargné.
      Bonne journée à vous...


  • gaijin gaijin 1er avril 11:10

    salut mon ange

    si t’as pas la peau du poisson c’est le poisson qui aura ta peau

    https://images.vietnamnet.vn/dataimages/201010/original/images2057554_11.jpg

    ainsi soit il ...


  • cevennevive cevennevive 1er avril 11:39

    Merci Gabriel pour cette histoire qui m’a fait rire, alors qu’elle est si triste !

    Mais dans le fond, comme le dit un intervenant plus haut, Jean-Louis est débarrassé de pas mal de personnes qui le rabaissaient et faisaient de sa vie un enfer.

    Il lui faudra du temps pour s’en remettre. Mais la liberté n’a pas de prix. Et son café, lorsqu’il en aura acheté, aura bien meilleur goût !


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