mardi 12 septembre - par beo111

Peut-on mentir sur l’origine d’une littérature ?

La couronne d'Aragon (XVème) {PNG} Peut-on mentir sur l'origine d'une littérature ?

  On peut mentir sur tout, si tôt que les preuves du mensonge ne sautent pas aux yeux. On peut mentir sur l'auteur d'un livre, on peut utiliser un nègre, on peut faire un plagiat, et même concernant des phrases célèbres, on peut lontemps se tromper sur leur langue d'origine.

  L'exemple le plus évident concerne les exclamations de César telles "Alea jacta est" ou "Tu quoque mi fili !". Le vulgaire pense que l'empereur les a prononcées en latin, l'instruit sait qu'il y a de bonnes chances qu'elles fussent énoncées en grec ancien, langue dans laquelle les enfants de la haute société recevaient alors leur éducation. Et l'on sait que lors des émotions les plus fortes, c'est la langue maternelle ou tout du moins celle qui était dominante entre 6 et 13 ans qui prend le dessus.

  D'accord, mais peut-on se tromper sur la langue d'origine de toute une littérature ? Par exemple est-il possible que les principaux livres attribués à la littérature espagnole du XVème et XVIème siècle aient en fait été écrits à l'origine en catalan ? Pour ne citer qu'un exemple, le fameux Don Quichote de Cervantes.

  Ce livre, comme tant d'autres, n'auraient pas été créés en castillan, langue de Madrid, mais en catalan, langue de Barcelone : telle est la thèse que défend Lluís Batlle i Rossell, jeune informaticien polyglotte dans son livre publié cet été à compte d'auteur. Ce livre présente le résultat de ses recherches, au début inspirées par son septicisme quant aux affirmations de certains groupes d'historiens, selon lesquels l'odieuse mystification se serait produite lors de l'occupation militaire de la Catalogne par les armée de Castille.

  L'auteur voulait trouver la preuve irréfutable de l'origine castillane de ces ouvrages, au moyen des larges bibliothèques numérisées d'aujourd'hui qui permettent de travailler sur un volume de textes supérieur à ce que les philologues et traducteurs du XVIIIème pouvaient exploiter. Et surtout, l'outil informatique permet une étude systématique, la recherche exhaustive de tournures de phrases, là ou le philologue, même émient des siècles passés, travaillant à la main, ne pouvait les étudier que d'une manière parcellaire.

 Ce qu'il faut voir, c'est que l'histoire officielle n'est pas très cohérente sur le sujet : comment imaginer que c'est justement lorsqu'elle était la plus étendue géographiquement, sous la couronne d'Aragon, que la Catalogne a produit le moins d'oeuvres littéraires ?

  En tout cas Lluís Batlle i Rossell, en se basant sur les traductions des ouvrages de cette époque en a maintenant le cœur net : ils ont bien été écrits originalement en catalan, et certains ont même été (mal) traduits en castillan depuis leurs traductions en d'autres langues, comme le français. Un exemple parmi d'autres, des marins qui jettent de l'encre (de Chine) en arrivant au port, c'est une coutume bien connue selon certains éditeurs.

  Alors évidemment le milieu universitaire, même catalan, reste prudent quant à l'interprétation des faits linguistiques présentés par le jeune auteur. On y pense par exemple que les nombreuses incohérences de la version officielle doivent avoir une autre explication que la tromperie sur la langue d'origine, et que c'est cette autre explication qu'il faut trouver.

  En tout cas les faits sont sur la table, pour qui parle le catalan, et cette affaire arrive juste quelques semaines avant le énième référendum sur l'indépendance, début octobre. De l'autre côté des Pyrénées tout cela nous semble bien lointain, et cela n'arriverait bien sûr pas chez nous, tant que l'on entend pas ceux qui soutiennent mordicus, que, l'œuvre de Rabelais est d'origine occitane.



12 réactions


  • Coriosolite 12 septembre 19:15

    Bonjour,

    Cervantès est né près de Madrid comme son père. Sa mère est d’origine cordouane. Donc les deux de langue castillane semble-t-il.

    Cervantès passe une partie de sa jeunesse en Italie, puis prisonnier à Alger. Il rentre en Espagne pour s’installer à Tolède puis en Andalousie.

    On ne voit pas vraiment de rapport avec la Catalogne, ni où il aurait pu apprendre le catalan.

    Mais bon, il reste des zones inconnues dans sa vie. Alors tout est possible.


    • beo111 beo111 13 septembre 11:12

      @Coriosolite

      Surtout qu’il faudrait vérifier que la partie de l’Italie où il passe une partie de sa jeunesse n’était pas auparavant sous la couronne d’Aragon, donc sous domination catalane (voir la petite carte en début d’article).


    • izarn izarn 13 septembre 16:36

      @Coriosolite
      Cervantes part en Italie, à Rome, dans le sillage de Julio Acquaviva, ambassadeur en Espagne à Madrid (1568), qui parlait le castillan...
      Le rapport avec la « Catalogne » est assez étrange.
      Signalons que la Catalogne est comme l’Occitanie, un truc qui n’a jamais politiquement existé.
      Il y avait le comte de Barcelone, le Roi d’Aragon (Pas catalan !), et le comte de Toulouse.
      Le reste je n’en ai aucune connaissance...C’est trés récent.
      Bon on va nous dire que Christophe Colomb était catalan ? Magellan aussi, et Félicie aussi ?
       smiley


    • izarn izarn 13 septembre 16:54

      @beo111
       smiley
      Mais jamais l’Italie, ou partie n’a été sous la domination des rois d’Aragon !
      D’ou sort cette carte ! Et les italiens n’ont jamais parlé catalan !
      De plus, Cervantés est allé à Rome ! Ses périgrinations en Italie n’ont aucun rapport avec la « Catalogne » ou les anciens fiefs du comte de Barcelone.
      Cervantes, à l’époque ou il vivait n’avait aucun interet à écrire ses oeuvres en catalan...
      On nage ne plein délire...
      Bientot Molières aurait écrit ses oeuvres en occitan ?
       smiley
      Oui, Molières se trouve dans le Sud-Ouest...Complotistes à vos plumes !
       smiley


    • francesca2 francesca2 13 septembre 17:05

      @izarn


      Vous avez parfaitement raison, Don Quichotte a été écrit en italien, la preuve.


    • beo111 beo111 13 septembre 17:07

      @izarn

      Je ne suis pas historien, j’ai trouvé la carte dans la page wikipédia dédiée...

      Maintenant ce n’est pas parce que la Catalogne ou l’Occitanie n’ont pas vraiment existé politiquement qu’elles n’auraient pas existé culturellement, et je pense qu’il faut rendre à César ce qui appartient à César, tout simplement.


    • Xenozoid Xenozoid 13 septembre 17:45

      @izarn

      c’’etait pas un citoyen de la république de gênes, qui demanda a l’espagne des fond pour sa future « découverte » ?


    • Coriosolite 13 septembre 18:27

      @beo111
      Personne ne niera le particularisme culturel de la Catalogne, il existe comme existent d’autres particularismes régionaux en Espagne, tels le Pays basque, la Galice, les Canaries etc.

      Mais de là revendiquer Cervantès comme écrivain de langue catalane, on peut avoir des doutes et penser que la politique prend peut-être le pas sur la réalité historique.

      Ceci dit je ne connais pas assez le sujet pour avoir un avis définitif sur la question.

      En tout cas votre article m’aura permis de réviser l’histoire de l’Espagne et de sa littérature.

      Donc je vous dis merci.

      Cordialement


    • Abou Antoun Abou Antoun 13 septembre 19:14

      @izarn
      Et les italiens n’ont jamais parlé catalan !
      Si au moins à Alghero en Sardaigne.


  • Étirév 13 septembre 06:28

    Bonjour,

    Je pense que pour comprendre l’effet que produisit l’apparition d’un livre à un moment donné, il est indispensable de connaître toutes les circonstances de la vie d’un peuple au moment même où ce livre parut.
    Dans le cas contraire, la version de l’histoire sera systématiquement établie en fonction du ou des « vainqueurs », et c’est cette version qui sera ingurgitée par nos petites blondes, et même plus souvent par nos grandes têtes blondes, brunes, rousses, voire chauves, et transmise ad vitam aeternam.
    Et c’est valable, évidemment, aussi bien pour l’ouvrage de Cervantès, que pour tout autre livre sensé relater une période historique, ses événements, ses mœurs, notamment dans les grands livres sacrés (Véda, Edda, Pentateuque, Nouveau Testament, Coran, etc.).
    Cordialement.


  • Zolko Zolko 13 septembre 12:26

    Article très intéressant, merci.
     
    Je pensais que tu allais parler de la langue d’origine de la Bible, puisque, là-aussi, il y a grand débat : était-ce l’hébreu, l’araméen, grec, latin ?
     
    Concernant le référendum sur l’indépendance de la Catalogne, et en rapportant ça au Brexit et à la crise des migrants, on peut dire que nous vivons une époque de bouleversements majeurs. En Europe, et dans le monde en général.


  • beo111 beo111 13 septembre 15:29

    Je rajoute ici un lien vers le site web du bouquin Sota l’estora del Segle d’Or castellà, ce qui me permet de voir que je m’étais trompé d’un siècle, au temps pour moi, les siècles concernés sont les XVIème et XVIIème.


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