mardi 26 juin 2012 - par Caleb Irri

Pour une réflexion sur le post-capitalisme

Voilà où nous en sommes : l’Europe est confrontée à un choix décisif qu’il faudra bien se résigner à faire. Subir le capitalisme, ou en sortir. Il est évident aujourd’hui que le retournement du capitalisme ne s’arrêtera pas là, et qu’à moins d’entrer en guerre pour sauvegarder « de force » notre position dominante dans le concert des nations ou de renoncer à la démocratie (et ses conditions de vie avantageuses) les peuples d’Europe devront se décider bientôt.

Il semble que pour le moment la peur engendrée par la perspective d’une baisse substantielle non pas du taux de profit (comme le capitalisme le prévoit « naturellement ») mais des conditions de vie des travailleurs donne encore l’illusion à une majorité de citoyens qu’en faisant des « efforts » (des sacrifices)ils seront en mesure de refaire partir la machine économique et de s’en sortir indemnes- ou presque. En espérant réussir un jour ou l’autre à « moraliser » un système qui en est intrinsèquement incapable.

Mais pour les autres, qui sont de plus en plus nombreux, cette illusion est perdue. Ils savent que le capitalisme n’est pas moral, et ne peuvent décemment espérer que telle ou telle mesure soit capable d’améliorer la situation économique. C’est que le capitalisme est un échafaudage complexe, un univers qui comme tout système complexe fait que lorsqu’on touche à un rouage ici ou là, c’est tout le système qui s’en trouvera modifié : on peut décider de supprimer l’héritage, ou d’empêcher l’épargne, de fermer les paradis fiscaux ou d’interdire les paris sur les fluctuations des prix des matières premières, mais c’est toujours créer les conditions d’un bouleversement gigantesque capable de faire basculer « l’équilibre » des pôles ; comme l’a fait la dérégulation du marché dans les années 80, cette mondialisation qui a contribué à la montée des émergents, et qui remet finalement en cause la domination de « l’occident » sur le reste du monde.

Il devient difficile alors dans cette complexité de prévoir les conséquences des mesures décidées, qui comme pour le cas du SMIC en France sont en vérité incalculables : certains annoncent qu’une augmentation de 1% détruirait 50 000 emplois. Pourtant, les mêmes vous disent également qu’avec un plus haut pouvoir d’achat, les salariés consommeront plus, ce qui est créateur d’emplois, et donc de croissance. Alors que la hausse des salaires devrait faire « logiquement » baisser la marge des vendeurs et augmenter le chiffre d’affaire des ventes en retour, d’aucuns sont encore portés à croire qu’en augmentant les salaires c’est l’économie toute entière qu’on soutient. Mais chaque augmentation du salaire, ou du prix des matières premières, est en réalité l’occasion pour les entreprises non pas de baisser leurs marges mais de licencier et de délocaliser (pour combien de temps encore d’ailleurs, puisque même les Chinois deviennent trop cher ?). Car aujourd’hui, une entreprise qui ne fait pas « suffisamment » de marge est considérée comme en danger (en Europe en tout cas), tandis qu’une entreprise qui se prépare à licencier 10 % de ses employés grimpe d’au moins 5% à la bourse.

Qui veut saboter la croissance si ce ne sont ces riches qui refusent de voir leurs marges abaissées ? On veut nous faire croire que sans les riches l’emploi disparaît, mais les pauvres, eux, consomment tout jusqu’au dernier sou, et encore plus ! Le problème ne vient donc pas des pauvres mais des riches, car l’argent qu’ils gagnent sur le dos du travail des pauvres ne retourne pas totalement dans la machine économique : le surplus (qui ne sert à rien d’autre que de fructifier en le prêtant à ces mêmes pauvres auxquels il a échappé par le « vol » de la plus-value) ne sert qu’à enrichir les riches.

Les banques se servent, les riches se servent, et les pauvres ne récupèrent que les miettes : voilà en quoi consiste le capitalisme et sa fameuse main invisible… elle nous fait les poches sans qu’on s’en aperçoive.

Face à ces injustices et à l’impossibilité pratique, concrète, avérée, empiriquement constatée, de faire changer les comportements (à moins que de laver le cerveau des riches ou de les guillotiner- ce à quoi je suis personnellement opposé car il en renaîtra toujours dans un tel système), il va bien falloir qu’en dehors des deux options citées plus haut (la guerre ou/et la dictature) on réfléchisse à « autre chose » que le capitalisme. Et qu’on ne me parle pas des communistes staliniens ou des autres capitalismes déguisés qui n’ont rien à voir avec ce que signifie l’absence de capitalisme, ni de l’anarchie qui serait une absence de règles ou d’Etat. Le capitalisme s’est créé en même temps que la monnaie, et n’a jamais disparu depuis. Toutes les tentatives « communistes », « socialistes », « anarchistes » ou que sais-je encore n’ont jamais cessé de fonctionner à l’intérieur du capitalisme : ce n’était pas du « non-capitalisme » ; pour supprimer le capitalisme il faut supprimer l’argent.

Car le capitalisme est un genre, pas une espèce ; et tant que l’argent existera il y aura le capitalisme, et donc la chrématistique dénoncée en son temps par Aristote.

C’est bien à la fin du capitalisme qu’il faut donc désormais réfléchir et se préparer, pour ne pas rien avoir à opposer à nos dirigeants lorsqu’ils voudront nous imposer soit la fin de la démocratie pour « sauver nos conditions de vie », soit abaisser nos conditions de vie pour sauver la démocratie ». Cette question est bien sûr presque incommensurable, mais pas plus sans doute que celle qui consiste à vouloir rendre le capitalisme moral. D’autant que l’avancement des technologies est tel à présent que certaines utopies d’hier sont êut-être réalisables aujourd’hui (mais nous en reparlerons…).

Quel système pourrait remplacer celui-ci, voilà une question qui sonne comme un défi à l’imagination. Un système capable de faire fonctionner la société de manière moins injuste et moins inégalitaire, une société dans laquelle les hommes qui ont le plus le partagent réellement avec ceux qui ont le moins, sans nuire ni à la planète ni au progrès, sans créer la rareté ni permettre l’obsolescence programmée, sans devoir régulièrement recourir au mensonge ou au conditionnement…

Tout est à repenser, tout est à inventer, il suffit de prendre le monde d’aujourd’hui, et certes de regarder ce qui devient impossible lorsque l’on supprime le mot « argent » de notre vocabulaire, mais aussi ce qui redevient alors possible. C’est un défi immense, qui peut ne pas aboutir il est vrai, mais qui a le mérite de bouleverser toutes nos certitudes et de repousser les limites de notre imagination.

Et puisque le capitalisme n’a pas pu, ne peut et surtout ne pourra pas contribuer à l’intérêt général, au bien commun, un système « non-capitaliste » le pourrait-il ? Et à quoi pourrait-il ressembler ? Que se passe-t-il lorsque l’on part des besoins pour arriver au moyens de les combler, et non pas comme aujourd’hui de partir de ce qu’on a pour déterminer ce qui revient à chacun ?

Plutôt que de laisser nos chers économistes rechercher désespérément un Graal qui n’existe pas, pourquoi ne pas tenter de nous pencher ensemble sur les alternatives qui existent en dehors du capitalisme ? Les hommes vivaient en société avant que l’argent n’ait été inventé, et certaines tribus ancestrales ne connaissent même pas ce mot. Il serait bon de savoir pourquoi.

Caleb Irri
http://calebirri.unblog.fr



17 réactions


  • Jean-Pierre Llabrés Jean-Pierre Llabrés 26 juin 2012 09:22

    À l’auteur :
    A-t-on le droit de ne pas partager toutes vos affirmations et votre pessimisme ?

    En ces temps de crise, on ne cesse de parler de déficits budgétaires, de dette, d’inflation, de réduction des charges, d’augmentation des impôts, et cætera...

    Il n’y a personne pour prononcer ce qui semble être LE gros mot absolu : ÉPARGNE ! ! !
    Pourtant, que ne pourrait-on faire avec de l’ÉPARGNE ? ? ?...

    Lire :
    Refondation du Capitalisme & Dividende Universel

    Le Parti Capitaliste Français ( PCF ) propose une synthèse socio-économique permettant d’instaurer une authentique compatibilité entre compétitivité et cohésion sociale ; entre compétitivité et solidarité.

    Ce projet de « Refondation du Capitalisme et de création d’un Dividende Universel » se compose d’un Objectif Principal et de deux Objectifs Spécifiques qui découlent de l’objectif principal.

    Objectif Principal :
    Acquisition Citoyenne & Collective du Pouvoir Économique

    Objectifs Spécifiques :
    I)
    Transformer le « capitalisme ordinaire » en un véritable 
    Capitalisme Écologique, Anthropocentrique, Philanthropique et Équitable.
    II)
    Faire bénéficier chaque citoyen, même mineur, d’un 
    Dividende Universel évolutif qui, de facto, éradiquera définitivement le concept même de chômage et celui de la lutte des classes.



    • caleb irri 26 juin 2012 22:13

      @ Jean-Pierre Llabrés

      l’épargne c’est justement ce qui reste dans notre poche lorsqu’on a comblé ses besoins, et ce qui sert aux banques à s’en mettre plein les leurs, comment pourrait-il en être autrement ?

      Si le peuple prenait le pouvoir et se trouvait en capacité de contrer le capitalisme, alors la question serait : devenons-nous capitalistes nous-mêmes ou le supprimons-nous ,


    • lsga lsga 2 juillet 2012 13:40

      L’épargne ?


      bien sûr.........

      surtout qu’avec la crise, ceux qui avaient économisé toute leur vie viennent de perdre la moitié ou plus de leur argent. 


      ce n’est ni de la faute aux impôts, ni de la faute à l’Etat, ni de la faute au système social...
      non, juste les soubresauts naturels d’un système économique qui régulièrement ruine petits épargnants et PME :

      Olivier Delamarche sur ce sujet :

      la théorie en question :


  • Le Yeti Le Yeti 26 juin 2012 11:10

    Post apocapitalisme : très bientôt de nouveaux billets verts portant l’inscription « In Jardiland we trust. » ; pour se faire du blé.

    NB : la traduction du sigle FED signifie « nourri » ...


  • anty 26 juin 2012 11:56

    post capitaliste

    c’est quand les poules auront des dents ?


    • caleb irri 26 juin 2012 22:17

      @ edelweiss

      et si le néo-libéralisme était « inscrit » dans le libéralisme « classique » ? Le capitalisme dérégulé est peut-être plus « pur », mais il conduit l’Europe à la ruine. Le capitalisme régulé continue d’imposer l’hégémonie des puissances actuelles, si elles possèdent encore des armées supérieures aux émergents. que désirons-nous ?


  • Francis JL 26 juin 2012 14:54

    Vous écrivez : "C’est que le capitalisme est un échafaudage complexe, un univers qui comme tout système complexe fait que lorsqu’on touche à un rouage ici ou là, c’est tout le système qui s’en trouvera modifié"

    Je ne suis pas d’accord, et à partir de là, je ne puis suivre votre raisonnement. Je crois au contraire de vous, que le capitalisme n’est pas un système, c’est un non système, et c’est ce qui fait sa force. Le capitalisme fait flèche de tout bois, et se nourrit de ses contradictions. Et la preuve en est qu’il parait indestructible : il ne périra, si rien ne vient le supplanter ou le détruire, que avec son environnement. Le capitalisme étant basé sur l’exploitation gratuite des ressources planétaires - lesquelles n’ont pas de valeur parce qu’inestimables et que le prix à payer entre dans le capital d’une façon détournée - il ne sombrera que lorsque ces ressources seront épuisées. Et nous avec.

    Il nous faut mettre fin de toute urgence aux nuisances du capitalisme, cette formidable machine à, non pas produire mais détruire. La question est : comment ?

    nb. La destruction viendra probablement très vite, avec la pénurie d’eau potable. A ce titre, l’exploitation des gaz de schiste est un crime contre l’humanité à venir.


    • caleb irri 26 juin 2012 22:23

      @ JL

      L’exploitation des ressources par le capitalisme est une des données essentielles de ce que je continue d’appeler « système » (« non-système » ne peut être entendu par tous même si je vois ce que vous voulez dire), car justement elle n’est pas gratuite. Le capitalisme se rue sur les ressources rares car il fonctionne par la rareté : si on utilisait des ressources inépuisables, c’est le capitalisme qui n’y survivrait sans doute pas !


  • Le péripate Le péripate 26 juin 2012 14:58

    On appréciera à sa juste valeur l’antihumanisme de l’auteur qui renonce à exécuter les riches car, se désole-t-il, il en renaîtra toujours.

    Difficile de faire plus clair.


  • Daniel Roux Daniel Roux 26 juin 2012 16:38

    Le capitalisme est une bonne idée. Rassembler ses forces pour transformer un projet en réalité. Ce qu’un homme ne pourrait faire seul financièrement, plusieurs peuvent le réaliser.

    Le problème n’est pas là.

    Le problème est dans le partage des richesses produites entre ceux qui investissent, risquent leur capital, et les salariés qui eux aussi investissent leur temps et prennent le risque de lier une part de leur destinée à une entreprise.

    Le problème est dans l’aliénation du travailleur subordonné à l’employeur.

    Le problème est dans l’accumulation des richesses, l’accaparement du pouvoir, l’évasion fiscale, la corruption et la gabegie qu’elle entraine.

    A la limite, le Communisme, souvent présenté comme l’antithèse, est la forme aboutie du Capitalisme dans laquelle tous les citoyens seraient actionnaires.


    • anty 26 juin 2012 17:07

      Le communisme c’est l’autre l’exploitation de l’homme par l’homme qui n’est pas atenué par le système démocratique


    • Daniel Roux Daniel Roux 26 juin 2012 18:48

      Le capitalisme non plus n’est pas atténué par la démocratie. C’est une belle idée, mais rien qu’une idée car inapplicable et inappliquée quelque soit les prétentions et les bobards des uns et des autres.

      L’homme est un animal certes social, mais d’abord animal. En tant que tel et à part quelques exceptions notables, sa nature le pousse plus à satisfaire ses désirs immédiats qu’à participer de manière désintéressée à une organisation sociale parfaite.


    • tf1Goupie 26 juin 2012 19:39

      "A la limite, le Communisme,[...] est la forme aboutie du Capitalisme dans laquelle tous les citoyens seraient actionnaires.«  !!!!!!!!!

      Waoh, on assiste ici à un grand moment d’Agoravox ...

      Si vous ouvriez un peu les yeux sur les »tentatives" communistes telles que l’URSS ou la Chine vous sauriez que le Communisme entraine aussi l’accumulation des richesses, l’accaparement du pouvoir, la corruption et la gabegie, mais encore plus efficacement que le Capitalisme puisqu’il n’y a aucun contre-pouvoir.

      En Chine les citoyens les plus riches sont pour la plupart des dirigeants du Parti Communiste.

      Alors pour ce qui est de la forme aboutie .


    • Daniel Roux Daniel Roux 27 juin 2012 12:47

      Vous confondez les caricatures présentées comme communiste par les ennemis du communisme, avec le Communisme (un idéal inaccessible par l’homme actuel). Elles n’ont de communisme que le nom mais ce sont de vraies dictatures avec des polices secrètes, des lois d’exception, un hyper militarisme et une paranoïa à tous les étages.


  • tf1Goupie 26 juin 2012 19:30

    @L’auteur,

    mettez-vous à l’économie, vous aurez moins peur de la vie qui, malgré tous les sermons, ne sera jamais parfaite.


  • reprendrelamain reprendrelamain 26 juin 2012 22:06

    @ l’auteur

    "pourquoi ne pas tenter de nous pencher ensemble sur les alternatives qui existent en dehors du capitalisme ?

    je veux bien me pencher mais où ?


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