Pourquoi nous mentir ?
Chacun connait ce dicton : On peut tromper une fois mille personne, mais on peut pas tromper mille fois une personne. Sauf qu'avec l'information émotionnelle on peut en tromper des millions des millions de fois.
La campagne des municipale est l'occasion d'interroger vos candidats sur l'insécurité
Nous sommes entrés dans une période électorale où la sécurité est devenue le point d’orgue de presque toutes les campagnes municipales. Elle est particulièrement mise en avant par les candidats du Rassemblement national, mais aussi par ceux de la droite dite traditionnelle, contraints de suivre ce terrain pour ne pas être distancés. Les grandes villes, où se concentrent mécaniquement le plus grand nombre de faits de criminalité, sont au cœur de cette surenchère.
Le problème est que les chiffres abondamment cités ne sont presque jamais mis en concordance avec les populations qui y vivent. Cette omission n’est pas neutre. Lorsqu’un pourcentage d’augmentation est présenté sans rapporter les faits à la population réelle, l’insécurité décrite devient mécaniquement biaisée, parfois totalement fictive. Ce jeu est à la fois absurde et dangereux. Il est pratiqué par les pouvoirs en place, quels qu’ils soient — y compris sous la présidence de François Hollande — et son enjeu dépasse la simple polémique électorale : il engage la démocratie elle-même, en laissant croire qu’un parti comme le RN serait seul capable d’en assurer la sauvegarde.
Entraînée depuis des années par une politique assumée de l’émotion, acceptée et entretenue par les gouvernements successifs, une forme de fascisation douce a posé des bases solides, que certains courants de la droite reprennent aujourd’hui par mimétisme.
La montée contemporaine du sécuritarisme ne peut être comprise sans analyser un phénomène central : la stratégie de l’émotion.
Avec la sédentarisation et l’« organicité » croissante des sociétés humaines, le contrôle des populations ne s’exerce plus seulement par la contrainte directe, mais par la maîtrise des affects collectifs. De la propagande ancienne aux médias modernes, puis aux réseaux sociaux, les faiseurs d’opinion ont appris à instiller, distiller et disséminer l’information en fonction des capacités d’assimilation du cerveau humain.
Depuis les années 1990, cette logique s’est structurée autour d’un glissement majeur : il ne s’agit plus d’informer, mais d’émouvoir. Rien d’étonnant à cela. L’humain est un être psychique dont la réponse première à son environnement est émotionnelle, y compris lorsqu’il mobilise des données rationnelles pour donner à cette émotion une apparence d’absolu.
La stratégie est connue : comme la grenouille plongée dans une eau chauffée lentement, l’exposition répétée à des récits dramatiques engourdit progressivement la capacité critique avant de neutraliser la pensée. Chaque jour, les citoyens sont confrontés à une succession de drames soigneusement sélectionnés, suscitant compassion, empathie et indignation.
Ce choix n’est pas laissé au hasard — sans qu’il soit nécessaire d’invoquer un quelconque complot. Il s’agit, trivialement, de « faire pleurer dans les chaumières ». Sous couvert d’émotions naturelles et légitimes, se joue une instrumentalisation politique permanente des événements. L’émotion devient alors un substitut à l’action politique réelle.
De nombreux sociologues y voient un paravent de l’impuissance politique. Des philosophes, comme Christophe Godin, décrivent dans les marches blanches sans slogan ni revendication l’expression d’une société désorientée, placée sous emprise affective.
Le culte de la victimisation dépasse alors le traumatisme réel. Il se pare d’une universalité trompeuse : « cela aurait pu être moi ». Ce mécanisme active un processus d’identification émotionnelle qui court-circuite l’analyse rationnelle des causes. La peur devient partageable, donc politiquement exploitable.
Émotion, gravité et démocratie
En démocratie, ce glissement est particulièrement dangereux. Là où un thermomètre permet de mesurer la température, aucun instrument ne permet de mesurer l’émotion collective. Pourtant, la notion de « gravité », fondamentalement subjective et émotionnelle, a fait son entrée dans le champ judiciaire et s’est diffusée dans la vie commune au point de qualifier le moindre incident.
Le citoyen se fie alors à son ressenti plus qu’à sa raison. Or l’émotion, par nature immédiate et irrépressible, paralyse la pensée. La stratégie de l’émotion ne vise pas à comprendre l’insécurité, mais à la fabriquer comme sentiment durable, indépendamment de son évolution réelle.
Les données criminelles globales, lorsqu’elles sont rapportées à la population sur des séries longues, montrent pourtant une stabilisation, voire une diminution de nombreux délits. Mais ces données deviennent de plus en plus difficiles à lire dans l’espace public. Elles sont remplacées par des pourcentages isolés, des variations ponctuelles et des récits émotionnels.
Ce décalage produit un paradoxe désormais bien documenté : plus la criminalité réelle baisse ou se stabilise, plus le sentiment d’insécurité augmente.
La peur devient alors une monnaie politique. Elle ne protège pas ; elle soumet.
Ce phénomène, historiquement connu des régimes autoritaires, devient critique lorsqu’il est repris par les démocraties elles-mêmes. La stratégie de l’émotion entraîne une dépolitisation profonde, ouvre la voie à la demande de sécurité totale et prépare les esprits à accepter l’exception comme norme.
Lorsque les sciences du réel se taisent, le spectacle du ressenti triomphe. Et la démocratie, privée de sa raison critique, confond émotion et vérité.
Données réelles et insécurité ressentie : la rupture algébrique
Lorsqu’on rapporte les crimes et délits à la population réelle sur des séries longues, le discours sur l’explosion de l’insécurité ne résiste pas à l’analyse.
En 1994, la France enregistrait environ 3,9 millions de crimes et délits pour une population d’environ 59,2 millions de personnes, soit un taux de 662 faits pour 10 000 habitants.
Aujourd’hui, avec environ 3,83 millions de crimes et délits pour une population totale d’environ 76,1 millions de personnes (habitants et résidents permanents), ce taux chute à 198 faits pour 10 000 habitants.
Autrement dit, le risque statistique individuel d’être victime d’un crime ou d’un délit a été divisé par plus de trois en trente ans.
Ce constat est incompatible avec le sentiment d’insécurité dominant. Il révèle un décrochage majeur entre la réalité mesurée et la réalité ressentie. Ce décrochage ne provient pas d’un manque de données, mais de leur mise en scène : – abandon des séries longues, – usage de pourcentages isolés,
– focalisation sur des variations locales, – exposition répétée de faits divers dramatisés.
Quand on ne mesure plus le réel, on gouverne par l’émotion.
Punition croissante, criminalité décroissante
Ce paradoxe se prolonge dans l’évolution carcérale. En 1994, la France comptait 84 684 détenus, soit environ 0,14 % de la population. En 2025, on dénombre 86 229 détenus, soit 0,13 % de la population.
Moins de crimes et délits, mais davantage d’enfermement.
La punition progresse là où la criminalité recule.
Ces chiffres ne traduisent pas une rationalité sécuritaire, mais l’irrationalité qui s’est progressivement emparée du débat public et des responsables politiques. Ils sont l’aboutissement d’un lent travail de sape idéologique mené depuis des décennies par le FN, repris par une partie de la population faute de projet politique crédible de croissance, de sens et de protection réelle.
Il est difficile de rester indifférent face à cette déliquescence intellectuelle, où le débat public se dissout dans l’absurdité émotionnelle, les polémiques judiciaires permanentes et l’exposition médiatique de faits isolés érigés en vérités générales.


