Quel sacerdoce !
Quelle plaie d'être décroissant ! Un véritable enfer ; il ne faut pas croire qu'on gère sa décroissance comme un bon père de famille gère son budget. Pas du tout : vous êtes la bille du flipper ; votre vie n'est qu'un rebondissement perpétuel aux agressions du monde.
Vous êtes pauvre ; sinon c'est de la triche, du blabla ; vous fuyez les pesticides : vous ne mangez que les légumes de votre jardin, et quand vous les loupez, vous n'en mangez pas, vous vous rabattez sur les légumineuses et les céréales de la coop bio du coin. Bonjour la gastronomie !
Vous vous chauffez au bois ; bon. Mais pas n'importe quel bois, celui que vous coupez vous mêmes, dans des bois octroyés gracieusement, bon plan pour le proprio, inaccessibles ; et là, vous ne coupez pas le premier venu, vous regardez, vous pesez le pour et le contre : celui-ci est encore trop vivant, on attendra l'année prochaine pour vérifier qu'il fait, ou qu'il ne fait pas, encore des pousses ; celui-là est trop petit, mais, il n'a aucune chance de pousser, empêché par ce grand, très sain, qui le gêne ; il ne faut pas gâcher, alors vous coupez jusqu'au bout, et puis non, tout ce petit bois, ça devient contre productif de vouloir le descendre. Bref, vous y passez l'hiver, et vous vous caillez quand même.
Il ne faut rien perdre ; vous bouffez du pain dur, bio certes, mais dur quand même ; jusqu'au dernier croûton.
Vous ne vous éclairez que là où vous êtes ; ça fait ambiance notez bien, mais vous n'y voyez rien.
Vous ne prenez une bonne douche qu'une fois par semaine, et une deuxième, plus fraîche deux jours plus tard ; parce que vous n'avez pas l'eau chaude au robinet et que l'été, vous faites chauffer l'eau dans votre fourneau bouilleur mais quand vous la tirez, elle se mélange à l'eau froide, elle devient tiède puis tiédasse. Vous économisez.
Le mieux, c'est d'avoir sa source, mais aujourd'hui ces lieux là sont réservés aux riches, qui ne sont pas décroissants pour deux sous.
Le monde est mal fait.
Vous ne pouvez pas prêter, et je ne parle pas de louer en été, histoire de se faire trois ronds, votre logis, parce que personne n'est capable de capter le système de vannes, d'eau chaude, d'eau de récup du toit, pour les chiottes et la douche, le système d'éclairage, le chauffe-eau solaire bidouillé maison et qui relaye le bois, mais qui n'est que tuyaux remplis d'eau, et qu'il faut, le moindre jour sans soleil, tourner la vanne dans les combles pour rebrancher le système bois, et deux jours plus tard remonter pour rebrancher le système solaire, enfin le système soleil ! Ne pas oublier de vidanger avant l'hiver, si l'eau devient glaçon, vos tuyaux pètent. Voilà pour le confort.
Pas question d'aller chercher du pain ou du tabac au village, à cinq kilomètres si vous n'avez pas besoin de pain et de tabac, plus quelques lettres à poster, et quelques courses à faire.
Pourquoi changer de jean, crade, alors que demain vous referez des boulots dégoûtants et que, si vous vous êtes douché la veille, et que vous vous êtes changé, de toutes façons, ce sera à recommencer ?
Vous avez opté pour le lave- vaisselle, une occasion en or, plus économe en eau, mais vous avez branché le solaire dessus histoire que l'eau n'arrive pas trop froide, et que l'électricité soit économisée, mais, si vous êtes en mode bois, l'eau arrive trop chaude et vous avez remarqué qu'alors, la vaisselle est mal lavée. Vous ne comprenez pas pourquoi, mais c'est comme ça !
Évidemment l'hiver, vous trouvez débile de garder votre réfrigérateur alors que dehors, dans la cour, c'est un véritable frigo gratuit. Alors vous déménagez tout dans le garde manger, sous l'auvent, mais c'est pas commode ; il faut penser à tout avant de commencer à cuire vos spaghettis beurre !
Vous portez vos T shirt un coup à l'endroit, un coup à l'envers pour qu'il dure deux fois plus longtemps ; pareil avec les pyjamas et les couvertures sur le lit du chien.
Vous ne lavez votre sol que quand vous être sûr que le temps sec durera, et sans produit toxique : à l'eau et à l'huile de coude ; les WC, la douche et tout le reste pareil ! Vous frottez un max mais après une ou deux tendinites, vous êtes moins maniaque.
Vous récupérez l'eau qui a lavé vos légumes pour arroser les plantes ; en hiver c'est une peine de devoir la jeter. Et si vous cédez à son recyclage, vous faîtes crever les trois plantes vertes qui n'en peuvent mais.
Vous raccommodez vos chaussettes, vos jeans, vos pulls, on finit par trouver que votre style vestimentaire est très personnel.
Comme vous récupérez la totalité de vos habits et chaussures, vous vous apercevez que vous pouvez chausser du 37 au 40, porter du 36 , en ne fermant pas le dernier bouton, au 40, si vous avez une bonne ceinture ; tous les styles vous conviennent et si vous ne savez quand porter la petite jupe droite donnée par votre amie AgnèsB, vous la gardez quand même, au cas où. Vous croulez sous les pulls inconfortables et le seul que vous aimez, vous le mettez pour faire du bois ou n'importe quoi de dangereux pour les délicates mailles de son tricot. Là encore, on trouve que votre style est osé.
À force tout le monde a compris que vous étiez une bonne adresse avant la décharge ; votre vaisselle est « tout style », vous écopez de tas de trucs dont vous ne savez pas à quoi il peuvent bien servir et qui encombrent vos placards, mais par gratitude envers le donateur et parce que vous répugnez à jeter, vous gardez. Jusqu'à péter un plomb et faire un chargement pour la déchetterie.
Alors, vous êtes triste de gaspiller.
Vous aimez les bêtes, et ça se sait. Il n'y a pas un chat perdu qui ne connaisse pas votre adresse, par l'entremise d'amoureux des bêtes, qui ne peuvent pas s'en occuper. Vos chiennes récupèrent tous les ossements du canton, vous êtes déchiré entre le gaspillage, l'ingratitude et la certitude de tuer vos bêtes à petit feu avec ces saloperies qu'elles digèrent mal, quand vous ne ramassez pas les preuves de leur indigestion, le matin de bonne heure, au lever, avant le petit-déjeuner. Les gens n'hésitent plus à vous donner leurs congelés périmés- pour les chiennes-, leur pain dur – pour les chevaux- et vont jusqu'à vous fourguer la pâtée que le chat a vomi et les croquettes qu'il n'a pas voulu manger !
Personne n'aime jeter et tous aiment les bonnes actions.
Vous vous êtes embringué dans une sale histoire.
Mais vous êtes un bon pauvre, vous souriez vous dîtes merci ; cela fait tant plaisir, mais n'amenuise pas le flux des arrivées.
Il faut gérer tout ça, et s'y retrouver.
Alors vous comprenez pourquoi on aime le chauffage où l'on tourne juste un bouton ; plus de cendre à vider tous les deux jours, plus de poussière à épousseter tous les jours, plus d'escarbilles ou d'écorces à balayer quatre fois par jour, plus de sorties dans la nuit et le froid parce que vous avez oublié ou que vous n'avez pas eu le temps de faire le plein à temps ! un bain chaud tous les soirs ; des fringues neuves à votre goût à votre taille, de la bouf en pagaille dans le frigo, même en hiver ; un chat, deux chiennes. Un tas de bois bien rangé par des mains d'homme honnête. Ne pas manger tout le temps la même chose, faire deux repas par jour et enfiler du 38.
Faire toiletter la chienne et ne plus le faire vous-mêmes.
Faire réparer la chasse d'eau, le robinet, la roue de la brouette qui a crevé sur des ronces sèches, faire faire tout ce que vous n'avez mais alors plus du tout envie de faire ! Vous restez des semaines avec un robinet bloqué, vous démontez la machine dont la vidange est bouchée mais bon sang par où donc peut-on accéder à ce putain de tuyau ? Vous attendez l'inspiration, qui vient parfois, quand le calme est revenu. Vous avez tout fait vous-même, on dit que votre maison a du charme et qu'elle vous ressemble ! Sûr, ce n'est pas Marie-Claire et Roche et Bobois.
Mais non, comme vous êtes décroissant, solidaire et généreux vous ne savez pas vous faire payer votre travail, celui pour lequel vous êtes compétent et que vous faîtes pour les autres, et faire faire ce que vous ne savez pas faire, vous n'avez pas les moyens ! Et comme vous savez faire plein de trucs, à force, il y a toujours quelqu'un qui a besoin de vous !
Vous tirez des brides pour le copain qui n'a pas le sou ; vous réparez les étrivières, les martingales, les muserolles, les licols ; vous débroussaillez le terrain du voisin qui un jour vous a laissé garer votre voiture sur son terrain ; vous récupérez l'essaim qui s'est installé derrière le volet d'un sale type qui menace de tuer les abeilles ; vous nettoyez les fossés de la route qui mène au village ; les places après les fêtes, quinze jours plus tard, encore jonchée de canettes et de bouteilles vides ; les plastiques noirs des paysans, écornés, secs et cassants, utilisés une fois pour empêcher les mauvaises herbes ; vous taillez les rosiers de la vieille d'à côté , qui ne le fait jamais ; et vous éclipsez les pucerons avant qu'elle n'emploie un produit magique ; vous désherbez à la main le petit carré d'un vieux qui menace d'y répandre du round up.
Vous êtes épuisé.
Et on vous prend pour un con.
Seulement, seulement, vous ne pouvez pas faire autrement !
Plus sérieusement, la pauvreté volontaire n'est pas à chaque instant vécue avec volupté ! L'argent est un tel moteur de réalisation que lorsqu'on en est dépourvu, on se trouve très souvent bloqué. Ce qui est terrible, c'est que l'argent, dans le même temps, transforme celui ou celle qui en possède ; se protéger de ses méfaits est bel et bien le but des pauvres volontaires. On ne peut pas se garder de ses méfaits, et en avoir assez pour réaliser ses projets.
Tous les choix faits dans une vie ne le sont jamais en connaissance de cause ; les conséquences, les effets, sa propre capacité à assumer ses responsabilités se découvrent au jour le jour, et cela, naturellement, en tout domaine. Un simple coup d'oeil rétrospectif ou prospectif nous rassure en général sur le bien fondé d'un choix aussi essentiel que celui-là ; aucune exception à la perversion de l'argent ( tout dépend de son idéal évidemment). La pauvreté – l'absence de capital financier- se vit beaucoup mieux quand on possède le capital social et celui, non moins important, culturel. C'est pourquoi, personnellement, je nourris l'espoir, l'idéal plutôt, d'une société où les « capital » culturel et social seraient à la portée de tous.
Cette pauvreté assumée est probablement d'essence religieuse, bien que sans croyance, elle confine dans les moments les plus démunis et solitaires au mysticisme, puis se réveille de cet autre monde dans le combat, pour se résoudre finalement dans le pouvoir d'apprivoisement du petit ! Elle n'est pas l'ennemi des riches qu'elle peut côtoyer en toute égalité par ailleurs, ni naturellement des pauvres qui la reconnaissent. Elle n'est que le nécessaire dénuement à la pensée libre.
Une aise finalement qui oblige à l'essentiel.




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